Fenêtres — À la fin ou au début ?

Quel gâchis.

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Quelle tristesse.

Que l’on soit partisan du MMM ou pas, il y a quelque chose de terrible à voir, ces jours-ci, s’effondrer ce que ce parti a incarné pendant ses bientôt 60 ans d’existence. Des valeurs, malgré tout. Une boussole qui se fracasse violemment, avec la démission de Paul Bérenger du poste de Premier ministre adjoint ce 20 mars 2026 et la façon dont les membres de son parti au gouvernement s’en sont pris à lui depuis.

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Il y a clairement là l’expression d’un ras-le-bol né de décennies de relations pas toujours simples, de démissions passées, de sacrifices. Mais la virulence exprimée par les 16 membres du MMM qui choisissent eux de rester au gouvernement frappe dans ce qu’elle semble ne tenir aucun compte de tout ce que cet homme a fait pour son parti et son pays, là où des opposants viennent dans le même temps saluer la richesse et l’importance de sa contribution et exprimer leur tristesse face à cette implosion. Il y a là quelque chose qui relève d’une mise à mort. Et la mort, par ricochet, a souvent pour conséquence d’effacer les défauts et griefs (même légitimes), pour ne plus mettre en lumière que ce qu’une personne pouvait avoir de beau et de bon…

Qui trahit qui ?

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Qui trahit quoi ?

Du côté des 16 parlementaires du MMM qui désavouent et conspuent aujourd’hui Paul Bérenger, on reproche à celui-ci de « larg pwalon kan li vinn so », de ne pas être capable de faire face au désamour public. Bref, de se défiler face à une situation où grandit l’impopularité du gouvernement dont il faisait partie en raison de mesures socio-économiques difficiles à prendre face à une situation mondiale de crise. La confrontation de l’exercice du pouvoir avec le réel, et partant les compromis que cela impose.

Paul Bérenger, lui, affirme qu’il a donné toutes ses chances au gouvernement élu le 10 novembre 2024. Mais, dit-il, au bout de 16 mois, rien n’avance dans le bon sens. Il dénonce ainsi une situation où un « gang des cinq » autour du Premier ministre perpétue des pratiques de corruption reprochées à lakwizinn de Pravind Jugnauth ; des nominations malsaines et inefficaces à des postes stratégiques ; la dégringolade qui s’accélère chez Air Mauritius ; des milliards d’investissements étrangers bloqués pour des raisons relevant d’intérêts particuliers et de pratiques frauduleuses ; le refus de Navin Ramgoolam de nommer un ministre des Finances à temps plein, préférant continuer à cumuler ce poste avec ses responsabilités de Premier ministre et ministre de l’Intérieur, alors même que les défis sont plus que jamais urgents avec une dette publique qui atteint 77% du PIB, le risque de déclassement du pays par Moody’s et la menace du grey listing de l’Eastern and Southern Africa Anti-Money Laundering Group (ESAAMLG). En bref, un gouvernement qui ne respecte pas l’indépendance des institutions, qui pratique en toute impunité un clientélisme à peine voilé, qui n’honore pas ses promesses notamment en faveur d’une réforme électorale en profondeur, bref, qui s’enlise dans les travers qui ont fait que les Mauricien-nes ont magistralement viré le précédent gouvernement. Savoir tout cela et rester au gouvernement équivaudrait donc pour Paul Bérenger à être complice. Ce qu’il ne peut légitimement accepter.

Le 10 novembre 2024, la population mauricienne a offert un 60-0 à ce gouvernement d’abord et avant tout parce qu’elle voulait ouster un pouvoir MSM devenu despotique, qui avait dévoyé toutes les institutions, emprisonné nos libertés, instauré un fonctionnement quasi-mafieux. De ce point de vue, l’alliance PTr-MMM-ReA-ND a réussi à casser l’étau qui enserrait notre corps démocratique jusqu’à l’asphyxie, à restaurer les libertés fondamentales que nous n’aurions jamais dû perdre. C’est bien. C’est la base.

Mais la population mauricienne a aussi voté pour que les choses bougent autrement. Pour une autre construction. Elle n’a pas voté pour l’immobilisme, ce qui, dans l’actuel contexte de crise internationale, équivaut à une régression.

Or, quelle progression réelle a-t-on vu au cours de ces 16 derniers mois ?

Le sentiment de lenteur (qui avait démarré déjà avec le très long délai mis à constituer un gouvernement au lendemain de l’éclatante victoire du 10 novembre 2024), s’est généralisé comme une gangue. Alors qu’en parallèle monte le sentiment d’une urgence tentaculaire. Baisse drastique du pouvoir d’achat, montée fracassante de la toxicomanie, violence quotidienne et insécurité grandissante.

Ce n’est pas uniquement à l’effondrement d’un parti mythique de l’histoire politique de Maurice que nous sommes en train d’assister. C’est aussi, potentiellement, à celui d’un pays. Un effondrement économique et social, mais aussi moral. Ce dont on prend la pleine mesure quand on entend Rajesh Bhagwan, longtemps bras droit de Paul Bérenger, vilipender ce dernier en déclarant avec colère qu’il n’est pas question de quitter ce gouvernement parce que les militants ont assez souffert en 19 ans d’opposition et qu’il est temps qu’ils aient leur part de nominations et de privilèges… Tout ce que le MMM a toujours dénoncé, tout ce sur quoi il s’est construit, lui dont le slogan proclamait fièrement que « dan lalit pena rekonpans »

Cette situation met aussi en lumière l’hyper-focalisation personnelle de notre système politique depuis l’indépendance. Avec un système premier-ministériel qui concentre tous les pouvoirs entre les mains du Prince du jour. Princes qui, en 58 ans, ont appartenu à deux familles, Ramgoolam et Jugnauth. Avec des leaders de partis qui prennent toute la place. Ce qu’indique aussi la situation du MMM, parti bérengiste disent les uns, sans relève désignée alors que son leader vient d’atteindre les 81 ans, poursuivent les autres, et que d’autres encore taxent de vouloir mettre sa fille Joanna à sa place, même si cette dernière réaffirme sans cesse que ce poste ne l’intéresse pas.

Le MMM, un parti sans leader ?

Ou un leader sans parti ?

Aujourd’hui et pour les semaines à venir, nous allons être soumis à une hyper-focalisation sur un MMM qui se déchire. Alors que demain, nous risquons, purement et simplement, d’être privés d’électricité. Avec les conséquences désastreuses que cela entraînera. Combien de temps encore allons-nous devoir subir cette déchéance ? Ici comme ailleurs ?

« Nous vivons une époque tout entière dominée par les chefs », écrit Vincent Martigny dans son essai Le retour du Prince paru en 2019, en écho au traité politique Le Prince écrit au début du XVIe siècle par l’Italien Nicolas Machiavel. Qui interrogeait notamment autour de la thèse voulant que lorsqu’il s’agit de conserver le pouvoir, le souverain ne doit pas se préoccuper de morale, mais mobiliser tous les moyens à sa disposition, même les plus condamnables. (Tiens, comme un écho dans la déclaration de l’ex-Premier ministre Anerood Jugnauth et son fameux « moralite na pa ranpli vant », qui a durablement infecté et pourri le fonctionnement de la société mauricienne…). Vincent Martigny met en avant le fait que la scène politique mondiale est de plus en plus dominée par des leaders qui, même en démocraties, exercent une autorité ultra-concentrée, éclipsant contre-pouvoirs et constituants intermédiaires, alors même que les citoyens, un peu partout, expriment de plus en plus la volonté d’une participation beaucoup plus active.

Peut-être sommes-nous dans cette étape.

Celle où s’effondre un système, avec ceux qui l’incarnent et le portent.

Celle qui serait au fond nécessaire à l’émergence d’une nouvelle construction.

Ces derniers jours, il a été marquant de voir la jeune garde du MMM démissionner des diverses instances sur lesquelles ils-elles avaient été nommé-es suite à la victoire du 10 décembre 2024. Daniella Bastien, Shaad Chellapermal, Hishaam Ibrahim, Keshav Jhummun, Nabil Moolna, Lionel Lajoie, aux côtés d’autres comme Med Doba, Atmah Critanand, Giovanni Catherine ou Brigitte Goindarajoo Roussety. Des éléments talentueux et engagés. Peut-être moins fatigués et marqués par les blessures des cassures précédentes que leurs aînés du parti. Peut-être porteurs d’un renouveau qui s’organisera pour enfin proposer cette autre construction dont nous avons besoin, au terme de l’essoufflement d’un système trop vieilli et défait pour les défis du monde nouveau.
À la fin ?

Ou au début ?

SHENAZ PATEL

 

Sortie de texte 

Aujourd’hui et pour les semaines à venir, nous allons être soumis à une hyper-focalisation sur un MMM qui se déchire. Alors que demain, nous risquons carrément d’être privés d’électricité. Avec les conséquences désastreuses que cela entraînera. À travers le MMM, ce n’est pas uniquement à l’effondrement d’un parti mythique de l’histoire politique de Maurice que nous sommes en train d’assister. C’est aussi, potentiellement, à celui d’un pays. Un effondrement économique et social, mais aussi, plus profondément, moral. Combien de temps encore allons-nous devoir subir cela ? 

Mais peut-être sommes-nous dans cette étape-là. 

Celle où s’effondre un système mal vieilli, avec ceux qui l’incarnent et le portent. 

Celle qui serait au fond nécessaire à l’émergence d’une nouvelle construction.

 

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