Notre invité de ce dimanche est le gynécologue et député du PTr Farhad Aumeer. Dans l’interview réalisée jeudi dernier, il répond à nos questions sur la médecine publique et privée et les récents événements politiques.
O On dirait que vous aimiez beaucoup les décorations : vous venez de recevoir le titre de Fellow of the Royal of Physicians en Irlande et vous affichez votre titre de GOSK sur la porte de votre cabinet de consultation. C’est important pour un médecin d’être décoré ?
— Oui. C’est important de montrer les décorations obtenues pour son travail professionnel dans mon domaine et un peu en dehors, puisque je suis le conseiller médical du Dr Ramgoolam. Mais il faut se rappeler qu’il est un médecin, se tient informé et a son propre avis pour ne pas avoir besoin de ceux des autres. Pour revenir aux décorations, je viens de recevoir une décoration très recherchée pour ma contribution et mes recherches comme gynécologue. C’est une reconnaissance de mes pairs au niveau international très importante pour moi.
O Elle est plus importante que d’être nommé ministre ?
— Ah oui ! Ministre est une fonction éphémère à durée déterminée. Je prends la décoration avec humilité, mais aussi avec une satisfaction énorme, mais en n’oubliant pas la contribution de l’ensemble des équipes avec qui j’ai l’honneur de travailler.
O Restons dans la médecine. Êtes-vous conscient que pour beaucoup de Mauriciens, se soigner est un luxe, parce qu’il faut avoir les moyens de payer ?
— Oui, dans la mesure où dans les institutions médicales privées, le service est personnalisé, avec un confort certain, parce que tout est payant. Je vous donne un exemple personnel : dans une clinique où j’exerce, j’avais mal à la tête et j’ai demandé deux aspirines à une infirmière. Une semaine après, on m’a envoyé le bill !
O Quel est votre regard sur le service de santé public mauricien ?
— Il faut dire et souligner que le service public mauricien fait honneur au pays et donne des soins, surtout aux urgences, qui n’ont pas grand-chose à envier aux autres pays. C’est ailleurs souvent dans le suivi d’un malade qu’on rencontre des problèmes, à commencer par celui du manque de personnel couplé à la formation. Il m’arrive d’avoir une différence d’opinion avec ceux qui décident de la politique de la Santé. Je pense qu’il faut mettre beaucoup d’accent sur la formation pour atteindre un niveau certain dans le public où, parfois, le niveau est tout juste acceptable. Dans le secteur public, les services spécialisés varient selon les hôpitaux et les médecins. À Jeetoo, on peut avoir les résultats d’une angiographie en 24 heures ; à l’hôpital du Nord, on peut rapidement faire un test cardiaque et obtenir les résultats ; à Candos, la Cancer Unit. Toutes les unités spécialisées doivent être améliorées, mais elles fonctionnent et donnent satisfaction.
O Qu’en est-il du traitement des maladies qui ne nécessitent pas de faire appel à des services spécialisés ?
— Il y a en général des lourdeurs et des lenteurs qui n’existent pas dans le service des urgences. Il existe un manque criant de personnel pour les autres services des hôpitaux, ce qui provoque souvent des burn-out.
O Merci pour le diagnostic, mais quel est le traitement pour guérir le malade ? Pourquoi est-ce qu’il y a un manque criant d’infirmiers dans le public ?
— Je viens de poser une question parlementaire au ministre de la Santé sur ce sujet. Il reconnaît le manque d’effectif et dit tenter de le combattre en retenant ceux qui vont prendre leur retraite, en offrant des contrats à ceux qui sont déjà partis et en augmentant, à travers le PRB, le salaire du personnel pour attirer les jeunes. Parce que cette profession ne les attire plus pour différentes raisons. En commençant par cette tendance du public à traîner en justice médecins et infirmiers, en les stigmatisant sur les radios privées, les réseaux sociaux et la presse en général.
O Ils ne sont pas toujours critiqués à tort…
— Mais en général, la présomption d’innocence n’est pas pratiquée et les médecins et infirmiers contre qui des allégations sont faites sont déclarés coupables avant le procès, avant même le commencement d’une enquête ! Cela n’incite pas à rejoindre la profession. Plus grave, cette situation incite des médecins à se montrer prudents dans leur diagnostic, parfois aux dépens du malade. Il y a ensuite les horaires de travail : les heures sont longues, on travaille la nuit, les week-ends, pendant les congés publics, on n’a plus de vie sociale et même familiale. Pour le même salaire, on préfère un travail dans un bureau de 9h à 16h. Il y a aussi des jeunes qui n’ont pas eu de bons résultats scolaires et ne peuvent pas être admis dans les institutions de formation. J’ai suggéré la création d’un foundation programme en nursing qui recruterait les jeunes avec trois credits pour suivre une formation leur permettant d’entrer dans une school of nursing.
O Êtes-vous conscient qu’en général, les Mauriciens se méfient du service de santé public ?
— Une des raisons de cette méfiance vient de ce que je vous ai déjà dit : la manière dont les médias qualifient d’erreur médicale les supposées fautes ou erreur du personnel. J’ai 33 ans de service de la médecine à l’étranger et à Maurice. Fort de cette expérience, je ne vais pas vous dire que tout est parfait, mais qu’il y a des améliorations à apporter au système mauricien qui, comme les autres, est dynamique, en évolution. Il faut agir au niveau de la formation, augmenter le personnel, augmenter les salaires, avec un système de promotion qui ne repose pas le who you know and what is your name…
O Est-ce une pratique en cours en 2026 sous le gouvernement de l’Alliance du Changement ?
— Parfois oui, malheureusement.
O Êtes-vous conscient que pas mal de Mauriciens pensent que certains médecins sont plus intéressés par la recette financière de leur journée de consultations que par le respect du serment d’Hippocrate ?
— Cela s’applique au secteur privé, dont je fais partie depuis 2008 après mon retour au pays en 2000. La critique dont vous venez de parler est en partie justifiée parce qu’il existe, comme dans toutes les professions, des brebis galeuses. Je connais des collègues qui, si vous allez les voir parce que vous avez un problème, un simple problème à un doigt, vous prescrivent de faire une batterie de tests médicaux qui vous vaudront une facture exorbitante, alors qu’un bon antibiotique aurait fait l’affaire ! Il faut que la structure dans laquelle travaillent les médecins exerce un contrôle sur les examens exagérés qui, parfois, poussent les assurances médicales à refuser de les honorer. Je ne suis pas sûr qu’il existe un nombre élevé de médecins qui augmentent le nombre de consultations pour des raisons financières, parce qu’ils ont besoin d’un minimum de temps pour consulter leurs patients, ce qui les oblige à ne pas en prendre trop.
O Est-ce que les jeunes médecins ne sont pas obligés de multiplier les consultations pour des raisons financières ?
— Ceux qui le font courent le risque de mettre en jeu leur réputation, ce qui est une valeur première dans cette profession. Cela étant, je remarque qu’il y a chez certains jeunes une course à l’argent et aux signes extérieurs de richesse : des voitures et des appartements très haut de gamme, des vacances à l’étranger. Je répète que les directeurs des institutions privées doivent sanctionner, s’ils le méritent, les médecins qui ne respectent pas les règles en abusant des tests médicaux, par exemple.
O Mais est-ce que certaines cliniques ne poussent pas les médecins qu’ils emploient à prescrire le maximum de tests pour rentabiliser leurs achats d’équipements médicaux sophistiqués ?
— Vous savez, j’ai la réputation d’avoir une grande gueule et ce que vous venez de dire, je le dis et je le répète dans les centres hospitaliers du privé où j’exerce. Je fais des rappels à l’ordre en soulignant que quand un patient vient à la clinique, c’est parce qu’il n’est pas bien, qu’il est inquiet, a peur, a besoin de soulagement et, dans certains cas, on abuse sur la prescription de tests. On ne peut pas, pour une simple entorse, prescrire une IRM et des transferts à des spécialistes qui vont, eux aussi, prescrire, des tests ! Il faut que les directeurs des institutions prennent leurs responsabilités !
O Il semble que plus que dans les autres professions, les médecins ne critiquent pas leurs collègues. On dit même qu’ils pratiquent une omerta corporatiste, comme la mafia…
— Maurice est un petit pays où tout le monde connaît tout le monde, et dans le secteur de la médecine, on n’aime pas donner une opinion sur un collègue. Mais il peut arriver que certains diagnostics ou traitements soient sujets à critique, et il faut le faire pour tirer des leçons en améliorant le fonctionnement du système et éviter l’image négative que vous avez décrite.
O Comment expliquez-vous le fait que l’actuel ministre de la Santé semble ne pas être sur la même longueur d’onde que les médecins qui travaillent dans le service public ?
— Il a hérité d’un ministère avec beaucoup de problèmes laissés par son prédécesseur. J’en ai énuméré quelques-uns ainsi que le manque de maintenance des équipements. Je pense que malgré le fait qu’il soit entouré de bons experts, il est mal conseillé pour certaines décisions. Je vous donne l’exemple de la visite surprise du ministre à l’hôpital de Flacq, où il n’y avait pas de médecins…
O Je fais une parenthèse pour signaler que dans ce cas, le ministre a utilisé la presse et les réseaux sociaux…
— À la fin de cette visite houleuse à Flacq, le ministre a déclaré qu’il allait créer une squad pour surveiller les médecins. On ne peut dire qu’on va mettre les médecins sous surveillance, alors qu’il faut régler le problème en prenant des sanctions, s’il le faut, contre les brebis galeuses ! Je l’ai dit publiquement, et je sais que ça n’a pas fait plaisir. À cela je réponds que je n’ai pas été élu pour aller distribuer des compliments au gouvernement, mais pour donner mon opinion sur des points précis en m’appuyant sur mes connaissances et mon expérience. Je viens de faire la même chose la semaine dernière en intervenant sur l’Optician Amendment Bill, qui voulait abolir les examens dans ce secteur. Maurice est arrivée à un niveau respectable dans la pratique de la médecine et la paramédecine qu’il ne faut pas mettre en jeu avec des amendements mal pensés, même si la médecine est dynamique et que les lois qui la gouvernent doivent être régulièrement mises à jour, afin d’offrir à la population le meilleur niveau de médecine possible.
O On m’a demandé de vous poser une question sur la quantité de médicaments qui inondent le marché et sont en vente à Maurice…
— Le précédent ministre avait fait voter une loi pour ouvrir le marché de l’importation des médicaments. À l’époque, j’avais dit dans mon intervention au Parlement qu’on ne pouvait pas ouvrir le marché à n’importe quel médicament sans passer par le respect des normes internationales. Il faut faire attention et veiller à ce que des médicaments qui ne respectent pas les normes internationales réussissent à passer au travers des systèmes de contrôle.
O On parle d’importateur qui est tout à la fois fabricant, grossiste et distributeur exclusif de certains médicaments.
— Souvenez-vous de l’affaire Molnupiravir…
O Toujours dans le secteur pharmaceutique public, la presse a fait état du fait que certains hauts cadres du ministère de la Santé, impliqués et suspendus dans le cadre de cette affaire, viennent d’être renommés aux postes qu’ils occupaient avant…
— Je vous invite à écouter ma prochaine question parlementaire sur ce sujet. Il n’est pas possible que des officiers qui ont fait l’objet d’enquête sur l’affaire Molnupiravir soient aujourd’hui renommés aux postes qu’ils occupaient comme si de rien était ! En les renommant aux postes qu’ils occupaient avant le déclenchement de l’affaire, on a l’impression que le signal donné est business as usual. Comme c’était le cas avant !
O Passons au volet politique de cette interview. Est-ce que vous êtes encore déçu de ne pas avoir été nommé ministre après les élections de novembre 2024 ?
— Je n’ai pas été déçu, parce que je n’attendais rien. Cela précisé, si j’avais reçu un appel du Premier ministre m’offrant une affectation ministérielle, j’aurais été évidemment très content, mais l’opportunité ne s’est pas présentée. Je crois que si à l’avenir on me confie des responsabilités, pas forcément à la Santé, je serai à la hauteur. Cela dit, je suis très conscient des réalités politiques en termes de contraintes au sein d’une alliance, de séniorité et, malheureusement, ethniques.
O Mais c’est sur la base de contraintes ethniques que vous avez eu un ticket. C’est aussi une réalité dont les partis politiques tiennent en considération…
— Vous avez raison. Mais disons que pour tirer le pays du pétrin dans lequel l’avait mis le MSM, il fallait passer par cette réalité en allant aux élections. Et je peux dire que nous avons bien fait quand on regarde le State of Economy que le PM et ministre des Finances a présenté au pays après les élections. J’ajoute que si j’avais été mécontent de ne pas avoir été ministre, je n’aurais pas eu la relation privilégiée que j’ai avec le PM.
O Est-ce que l’opportunité que vous venez de mentionner n’est pas en train de se présenter avec les remous au sein du gouvernement de l’Alliance du Changement provoqués par la démission de Paul Bérenger comme Deputy Prime Minister ?
— On m’a demandé plusieurs fois, ces derniers jours, si la démission de Paul Bérenger allait favoriser mon éventuelle accession à un poste de ministre. Je tiens à dire le plus clairement possible que mon avenir et ma carrière politique ne sont pas attachés aux décisions du partenaire du PTr dans l’Alliance, le MMM, qu’il démissionne du gouvernement ou pas. Je ne suis pas un veyer seke ! Ma nomination ou non à un poste de responsabilité dans le gouvernement ne dépend que d’une personne : du PM, qui sait ce qu’il faut faire pour garder la stabilité politique de son gouvernement.
O Que pensez-vous de Paul Bérenger, avec qui vous avez eu une altercation, lors d’une récente réunion du groupe des parlementaires de la majorité ? Sa démission du gouvernement doit vous avoir soulagé !
— Loin de ça ! Je respecte les personnes qui se sont prouvées professionnellement, ce qui peut me causer des problèmes parce que je ne suis pas biaisé. Effectivement, j’ai eu des différences d’opinion avec Paul Bérenger, et je lui ai dit ma façon de penser, mais cela n’a jamais remis en question mon admiration pour ses qualités de politicien qui occupe la scène depuis 1969. Il faut respecter l’homme qui a été une personnalité marquante de Maurice. Mais j’étais contre ses menaces de démission qui étaient contre le bon fonctionnement du gouvernement, et il a choisi de s’en aller. Les déclarations des uns et des autres depuis sa démission ont démontré qu’en politique, on ne se fait pas de cadeaux, surtout entre ceux qui ont été collègues. J’espère que le MMM trouvera en interne des solutions au problème du jour à travers ses structures qui ont été toujours mises à l’avant, et designera qui le dirigera pour la bonne marche du gouvernement.
O Vous comprenez les raisons qui ont poussé Bérenger à démissionner ?
— Il y a, en tout cas, une d’entre elles qui était inacceptable : celle de donner au MMM le poste de ministre des Finances. Elle était inacceptable parce qu’une des conditions pour la conclusion de l’Alliance était qu’en cas de victoire, le portefeuille des Finances devait revenir au PTr. Et je tiens cette information d’une source très fiable…
O On sait qui est cette source très fiable…
— (Éclat de rire) Réclamer ce poste était inacceptable, d’autant que le PM l’avait pris dans les circonstances que l’on sait avec un héritage économique catastrophique qui a obligé à prendre certaines déclarations impopulaires, comme le report de l’âge de la pension. Au départ, et dans ces conditions, personne ne voulait des Finances…
O Pardon de vous contredire, mais il y a pas mal aujourd’hui qui se verraient bien aux Finances…
— Je ne parle pas des seconds couteaux ! Navin Ramgoolam occupe avec efficacité le portefeuille des Finances dans une période particulièrement difficile avec la situation économique mondiale, la guerre au Moyen-Orient, la menace d’un downgrading de Maurice par des institutions financières internationales.
O Justement, est-ce que par rapport au contexte économique que vous venez de décrire, Paul Bérenger n’a pas raison de réclamer un « full fledged Finances minister » ?
— Il aurait raison s’il pouvait prouver où le PM a mal fait en tant que ministre des Finances.
O Est-ce que la démission de Paul Bérenger comme Deputy Prime Minister handicapera le gouvernement ?
— L’avenir nous le dira. J’ai été troublé par les déclarations de Paul Bérenger sur la corruption qui existerait au sein du gouvernement. Je crois qu’il doit non seulement prouver ce qu’il avance, mais qu’il doit saisir les institutions légales pour mettre fin à ces pratiques et faire condamner les coupables.
O Un mot sur la guerre des USA et d’Israël contre l’Iran ?
— Je pense surtout aux populations civiles de l’Iran, qui sont les premières victimes des bombardements qui détruisent leur pays avec des revendications du Président américain qui changent de jour en jour. Il était entré en guerre pour provoquer un changement en Iran. Un mois après, le régime est toujours en place, en dépit du fait que beaucoup de ses chefs ont été tués. Il faudrait aussi qu’on se rende compte que la révolution islamique n’est pas un parti ou un gouvernement, mais un concept.
O Dernière question : est-ce que les relations entre votre colistier Osman Mahomed et vous-même se sont améliorées ?
— Nous avons eu une relation vive basée sur des différences sur la manière de faire la politique. Aujourd’hui, il a eu ce qu’il souhaitait en devenant ministre, et je crois qu’il doit être satisfait. Mes relations avec lui sont restés les mêmes, et nous discutons de sujets politiques quand il le faut. Pour moi, il est juste un collègue en politique, ce qui veut tout dire.
O Vous venez de dire qu’Osman Mahomed a obtenu ce qu’il voulait en devenant ministre. Et vous-même, avez-vous obtenu ce que vous souhaitiez en tant que candidat aux élections ?
— Oui. Je voulais que Navin Ramgoolam redevienne Premier ministre et je suis très satisfait de ça. J’ajoute, pour conclure, en tant que son conseiller médical, et à l’intention de ceux qui espèrent que l’état de santé de Navin Ramgoolam ne lui permette pas d’aller au bout de son mandat actuel, qu’il a une excellente santé et qu’il il est beaucoup plus fit que plusieurs autres parlementaires.
Jean-Claude Antoine

