Sonia a 38 ans. Elle est mère de sept enfants âgés de 2 à 22 ans. Elle est également grand-mère de deux petits-enfants, âgés de 4 et 7 ans. En liberté conditionnelle, Sonia tente de reconstruire sa vie après une détention provisoire pour meurtre. Lorsque nous nous entretenons avec la mère de famille, elle se trouve dans les locaux de l’organisation non gouvernementale Ki Nou Été, spécialisée dans l’accompagnement des détenus et des ex-incarcérés. En 2025, année où Sonia avait été arrêtée, l’ONG soutenait 327 femmes ayant connu la prison. Sonia est en attente de son procès. Entre-temps, elle souhaite relancer sa boutique, qu’elle a quasiment perdue et grâce à laquelle elle était économiquement indépendante. Pour y parvenir, elle vend des crêpes. Elle nous raconte son parcours.
« Kisann-la ki pa konn ou ? Sa kalite ou ti lor tou zournal la ou krwar ki dimounn pa pou konn ou ? Ou kone ena kamera partou isi. Mo pa anvi kikenn trouv ou la, prefer evite. Ale » : cette phrase que lui a dite récemment une commerçante qu’elle connaît bien, Sonia (nom modifié) l’a encore mot pour mot en mémoire. « J’ai repris mon souffle, ajusté mon sac à l’épaule et je suis partie sans rien lui dire. J’ai pleuré », raconte Sonia. « Pourtant, on se connaît. J’ai toujours acheté des produits pour ma boutique dans son magasin », dit-elle.
Cela fait six mois que la jeune femme a retrouvé la liberté après avoir été placée en détention provisoire pour meurtre. Ce n’est pas la première fois, affirme-t-elle, qu’elle encaisse des remarques et des préjugés. Tout en tentant de relancer son activité, Sonia a contacté des hôtels pour lesquels elle avait déjà travaillé par le passé. Ancienne serveuse et employée au front office, elle a de l’expérience. « Comme je ne sais pas si je pourrai rouvrir une boutique de sitôt, faute de moyens, et que je dois payer mes factures, l’hôtellerie m’a semblé être une option. Mais les réponses ont été négatives en raison de ce qui s’est passé, et ce, même si je leur ai assuré que, n’ayant pas été condamnée, j’ai droit à un certificat de moralité », explique Sonia.
« To mama kriminel »
Si Sonia affirme bénéficier du soutien de sa famille et que, depuis son retour chez elle, son entourage, y compris les proches de son ex-compagnon, ne la juge pas, ses plus jeunes enfants sont néanmoins marqués par les railleries de leurs camarades d’école. « L’école m’a appelée pour m’informer qu’un de mes enfants se montrait violent. Le problème découle du harcèlement que subit ma fille. Malgré les interventions des enseignants, certains enfants continuent de lui dire : “To mama kriminel”, “Twasi to pou vinn kriminel kouma to mama”… Mon fils, qui fréquente la même école que ma fille, m’a confirmé que sa sœur est régulièrement prise à partie par d’autres élèves. Souvent, lorsqu’elle rentre à la maison, elle me dit : « Ma, bann-la kontign fatig mwa ». Elles’emporte, fait du désordre et me supplie de la changer d’école », confie Sonia.
« J’ai tout perdu »
En attendant son procès, Sonia souhaite retrouver son indépendance économique. « J’ai pu vivre décemment grâce à ma boutique. J’y avais consacré tous mes efforts depuis des années. J’ai travaillé sans relâche pour qu’elle fonctionne bien. Je ne demandais rien à personne. Aujourd’hui, j’ai tout perdu… », se désole la jeune femme. Il y a un peu plus d’un an, tout s’est écroulé en une fraction de seconde. Ce jour-là, son ex-compagnon s’est, selon ses confidences, effondré sur elle, après une violente dispute dans la rue de son quartier.
« J’ai senti une chaleur qui envahissait mon visage. Je n’avais pas réalisé que c’était du sang… le sien qui giclait. Je me suis dégagée du sol et j’ai couru chez moi pour appeler la police et une ambulance. Personne ne répondait. Je n’avais qu’une envie : me doucher et me changer. C’est ce que j’ai fait avant d’aller au poste de police. Là-bas, on m’a dit que des policiers étaient déjà sur place et qu’il avait été transporté à l’hôpital. La police était disposée à m’accompagner à l’hôpital pour le voir. Puis, la nouvelle de son décès est parvenue au poste », raconte Sonia.
Avec la mort de son ex-compagnon, la donne a changé pour elle. Elle est placée en état d’arrestation. « Je dois reconnaître que les policiers ont été très compatissants envers moi. Ils m’ont laissé le temps de prendre conscience de ce qui s’était passé, du décès et de me ressaisir avant de prendre ma déposition », explique Sonia.
« Li ti enn pikan dan mo lavi »
« Mes sentiments lorsque j’ai appris qu’il était mort… J’ai culpabilisé », confie Sonia. Pas, dit-elle, pour avoir provoqué la mort du père de son bébé, car elle assure avec certitude qu’elle n’en est pas responsable. « Ce jour-là, je rentrais chez moi après un désaccord. Nous ne vivions plus ensemble. Il avait gardé le bébé chez lui et m’avait appelée, prétextant que le petit était malade. Quand je me suis rendu compte que c’était une supercherie et, malgré ses supplications pour que nous nous remettions ensemble, je suis partie. À un moment, j’ai entendu quelqu’un crier après moi. Je me suis retournée et je l’ai vu venir en ma direction, une bouteille à la main […] Quand il est tombé sur la bouteille, il s’est fait mal […] » relate Sonia.
Elle s’est sentie coupable, dit-elle, d’avoir mis fin à leur relation, résisté à ses multiples tentatives de réconciliation et ses messages d’amour. » Kit fwa si mo pa ti kit li… », laisse-t-elle échapper. « Mais notre couple ne fonctionnait plus. Il ne voulait plus travailler et était devenu violent. Chaque fois que j’allais chercher du secours auprès de la police, on me disait de lui donner une chance, que : “Zot pou fini bien zot.” Alors, je rentrais à la maison. Je n’en pouvais plus de la vie que je menais avec lui. Ce qui m’a davantage poussée à le quitter, c’est le fait qu’il m’a contaminée : j’ai contracté le VIH. Aujourd’hui, ce sentiment de culpabilité a disparu. Sa boug-la inn gat mo lavi, mo lasante, li finn abes mwa. Li ti enn pikan dan mo lavi. Lorsque j’étais en détention, sa famille m’en voulait. Depuis ma libération, elle me salue lorsqu’elle me voit. Son fils et la femme de celui-ci viennent même me rendre visite à la maison », concède Sonia. Elle ajoute : « La caméra du voisin de mon ex-compagnon avait tout enregistré et tout le monde a compris que j’étais en état de légitime défense. »
« Dan prizon enn boutey vid ena boukou valer »
Sonia confie qu’elle n’avait pas souhaité que ses enfants lui rendent visite durant tout le mois qu’elle avait été placée en cellule policière avant d’être transférée en remand à la prison. « Cette cellule était trop sombre » explique-t-elle. C’est sa fille cadette, elle-même mère, qui a hébergé les plus petits. « Par contre, en remand, mes enfants ne rataient pas une seule visite », dit Sonia. « Je leur écrivais toujours. Je travaillais constamment au jardin et à la pâtisserie de la prison pour avoir droit à un appel téléphonique et pouvoir leur parler », raconte cette dernière.
Les six mois passés en prison, confie la jeune femme, n’ont pas été traumatisants, même s’ils ont pu lui sembler longs. « Mo pa’nn viv move lexperians ar bann deteni. Komansman mo ti partaz mo selil avek enn Nizeriann. Li ti extra zanti. Li ti koma enn mama ar mwa. Li ti rasir mwa. Li ti partaz so bwat diber ar mwa. Dan prizon enn bwat diber vid se lekivalan enn tuperware. Li ena extra valer. Se ladan-mem ki nou met manze ki nou garde. Parey kouma enn boutey delo vid, li ena boukou valer. J’ai préféré avoir affaire aux détenues de nationalité étrangère, elles sont relativement nombreuses. Les Mauriciennes sont pour beaucoup violentes. Avec ma codétenue, j’ai appris l’anglais. Ce sont les officiers, à une ou deux exceptions près, qui vous font sentir pourquoi vous êtes là-bas. Je me souviens d’un jour où nous devions préparer des gâteaux à la pâtisserie pour une réception ministérielle. On m’avait refusé d’y participer sous prétexte que je porte le VIH », relate Sonia.
L’hygiène sans intimité
Ce qui l’a marqué dit-elle c’est l’absence d’intimité liée à l’hygiène. « De 16 heures au lendemain matin, les pots de chambre remplis restaient sous les lits. À un moment, nous nous sommes retrouvées à quatre dans la cellule, chacune avec ses problèmes de santé, y compris lorsque nous avions nos règles. C’étaient des moments insoutenables, mais nous étions obligées de faire avec », explique Sonia. Les jours précédant sa sortie lui ont paru interminables, dit-elle, d’autant qu’elle qui, d’habitude, dort d’une traite après la prise de ses médicaments, ne pouvait pas fermer l’œil. Grâce à ses économies, elle a pu s’acquitter de sa caution d’un montant de Rs 30 000. « Le matin de ma sortie, je me suis présentée à la porte en avance ; j’étais tellement impatiente », se souvient Sonia. Mais c’était sans savoir qu’elle allait vite déchanter.
Son business, sa fierté
Sa boutique, sa fierté, son projet qu’elle avait bâti au fil des années, son gagne-pain — ce business qui, comme elle le dit, lui a permis de vivre et d’envoyer ses enfants à l’école en toute quiétude… était fini ! Il n’y avait plus aucun article. Il n’y avait tout simplement plus rien. « Mon fils aîné, qui s’était chargé de s’en occuper, avait tout dilapidé et vendu pour payer ses sorties. Il était convaincu que je ne rentrerai pas de sitôt. Cela m’a complètement anéantie. Nous avons eu un profond désaccord et il a quitté la maison », confie Sonia.
Depuis, la mère de famille décuple d’efforts pour trouver du matériel et du soutien afin de rouvrir sa boutique. L’histoire de ce petit commerce est aussi celle d’une femme en quête d’autonomie financière et de son épanouissement. Petite, elle est confiée à sa grand-mère qui l’élève. C’est cette même grand-mère qui, aujourd’hui, la soutient financièrement pour qu’elle puisse joindre les deux bouts. « À l’école, j’étais une élève brillante. Mo bann kamarad ti pe pey mwa pou mo fer zot devwar. Kan mo pans sa, mo bizin riye. C’est dire que j’avais déjà cet esprit de commerce. Je suis tombée enceinte alors que j’étais en Form IV. J’ai dû abandonner le collège pour me marier. J’avais 16 ans », raconte Sonia.
Son mariage n’a pas duré, en raison de l’addiction de son mari à l’alcool, selon elle. Elle rencontre ensuite un autre homme, avec qui elle a d’autres enfants. Lorsqu’elle obtient une maison de la NHDC, elle aménage un petit espace au rez-de-chaussée où elle stocke des produits alimentaires de base, qu’elle commence à vendre à ses voisins. Dans le quartier, elle devient vite incontournable. Malgré les règlements stricts de la NHDC interdisant la vente dans les espaces résidentiels, la débrouillardise l’emporte.
« Ti ena zis tou »
« Friandises, produits d’entretien, accessoires de couture, boissons gazeuses, cigarettes, denrées alimentaires… ti ena zis tou kot mwa », dit fièrement Sonia. Aidée de son fils aîné et de sa fille de 20 ans, qu’elle parvenait à rémunérer, Sonia faisait tourner son business tous les jours. Les week-ends, elle proposait des grillades, des mines et d’autres plats. Chaque jour, elle s’octroyait en moyenne un profit de Rs 5 000. « Je voyais loin, j’envisageais d’acheter une voiture, d’agrandir ma maison », se désole-t-elle. Et puis, elle fait la rencontre de l’homme avec qui elle aura son septième enfant. « Il a même travaillé avec moi », raconte Sonia. « Si seulement j’avais coupé les ponts avec lui après notre séparation, rien de tout cela ne serait arrivé », soupire cette dernière, désormais en attente de son procès. « Je suis optimiste. Je suis une battante. Je dois recommencer ma boutique. » D’ailleurs, pour ne pas perdre de temps, elle fait des crêpes et des gâteaux qu’elle vend aux habitants de son quartier.
Sabrina Quirin

