« Personne peut rester en soi : l’humanité de l’homme, la subjectivité, est une responsabilité pour les autres, une vulnérabilité extrême » (Emmanuel Levinas)
Reynolds MICHEL
De la Réunion
L’expérience de la vulnérabilité est très largement partagée. Elle relève pour ainsi dire du vécu de chacun, comme être de chair susceptible d’être affecté, blessé par des événements qui nous touchent à l’improviste. Bref, la vulnérabilité, l’exposition aux blessures selon l’étymologie, fait partie de notre condition humaine. Elle nous arrive de manière inattendue, comme quelque chose que nous subissons, et qui suscite en nous, dans notre chair, des réactions que nous ne pouvons pas toujours et totalement maîtriser ou contrôler.
La reconnaissance d’une commune condition de vulnérabilité
La vulnérabilité n’est donc pas une affaire d’âge, de sexe, de condition sociale, de richesse ou de pauvreté, même si nous sommes plus sensibles aux blessures et aux coups du sort à certaines périodes de la vie, comme la vieillesse ou l’adolescence qui est devenue aujourd’hui, compte tenu de la montée en force des troubles anxieux, un problème de santé publique.
« En France, les pensées suicidaires chez les 11-18 ans ont doublé depuis 2014 ; les passages à l’acte ont augmenté de 60%. Un jeune sur cinq présente une détresse psychologique élevée. Les troubles anxieux explosent au lycée, notamment chez les filles, mettant au défi l’ensemble du corps éducatif. » (Héloïse Lhérété, Édito Sciences Humaines, juin 2005). Certes, la pandémie de Covid-19 (1920-1923) n’est pas pour rien dans cette situation, mais elle n’explique pas tout, car l’augmentation des suicides précède le covid.
La vague de mal-être vient de plus loin : elle ne se résume pas à des troubles anxieux tels que la phobie sociale (crainte excessive d’être observé ou jugé par autrui), le refus scolaire anxieux ou le décrochage scolaire, le trouble panique ou la dépression. Elle témoigne d’« une hausse de la dépressivité dans la population générale : un mal-être diffus, fait d’insomnies, de perte d’élan, d’irritabilité… », comme l’explique le psychiatre Bruno Falissard (Bruno Falissard, ibid.).
Cette vague de mal-être, cette détresse d’un très grand nombre de nos adolescents et adolescentes, affecte douloureusement les parents, les grands-parents et autres proches de ces ados. Comme grands-parents, nous nous sentons profondément touchés, bouleversés, déstabilisés par la souffrance de nos petits-enfants. Et, de surcroît, nous devons regarder la violence de la guerre au Moyen-Orient, en Ukraine… ; une transition socio-écologique qui peine à progresser (éco-anxiété) ; les conflits de pouvoir, les violences intrafamiliales et une société qui valorise la performance jusqu’à l’épuisement, etc. Tous ces événements nous touchent de plein fouet, touchent de front tous les artisans de paix. La vulnérabilité est devenue la compagne de notre soif de vivre, notre soif de liberté et de notre soif de justice et de paix.
Jésus, l’icône de Dieu vulnérable
Toutes ces souffrances et épreuves qui impactent de nombreux domaines de notre vie et celle de notre société peuvent être regardées comme des expériences de vulnérabilité ; expériences et postures étroitement liées aux événements que nous commémorons et célébrons en ces jours de Pâques. Voyons ce que nous disent les quatre Évangiles (Matthieu, Marc, Luc et Jean).
Vers la fin de sa mission de prédicateur itinérant, Jésus décide de monter à Jérusalem pour célébrer la Pâque avec ses disciples. Il marche devant ses disciples. Les foules qui se sont rassemblées pour la fête l’acclament à son entrée dans la ville sur un âne, avec des chants de joie et le cri des Hosanna avec des branches de palmiers (Jean 12, 18). Jésus est acclamé comme le Messie, le Roi-Serviteur d’un royaume en marche, celui des Béatitudes (Matthieu 5, 3-12). Mais la joie est de courte durée, car les ennemis sont déjà à l’œuvre. Ils cherchent le moyen d’arrêter Jésus « en douce », sans provoquer d’agitation parmi le peuple (Marc14 1-2).
À Béthanie, Jésus comprend le geste de la femme au parfum (Mc 14, 3-9), autrement que ses disciples, comme une annonce de sa mort : « d’avance elle a parfumé mon corps pour l’ensevelissement ».
À la dernière Cène, lors de ce dernier repas d’adieu (Mc 14, 12-31), Jésus manifeste une pleine conscience de ce qui se trame : « J’ai désiré d’un grand désir manger cette pâque avec vous avant de souffrir » (Luc 22, 15) ou encore : « Le Fils de l’Homme s’en va selon qu’il est écrit de lui » (Mc, 14, 21).
À Gethsémani, la prière de Jésus a ceci de particulier qu’elle est la prière du combat : celle de la lutte, non contre la mort, mais contre l’angoisse de la mort et de la solitude. Solitude de Jésus, mais aussi solitude des disciples. « Entrée en agonie, il priait de façon plus instante, et sa sueur devint comme de grosses gouttes de sang qui tombaient à terre » (Luc 22, 46). Et il commença à ressentir frayeur et angoisse. Il leur dit : « Mon âme est triste à en mourir » (Luc 22, 33-34)
C’est ensuite l’arrestation, les procès, le reniement de Pierre, la condamnation à mort, la crucifixion, l’ensevelissement, les femmes au tombeau et les récits de la résurrection : « Ressuscité le matin du premier jour de la semaine, Jésus apparut d’abord à Marie de Magdala… » (cf. Marc, 14,53-16,20). Dans l’Évangile selon saint Luc, les anges disent aux femmes : « Pourquoi cherchez-vous le vivant parmi les morts ? » (Luc 24,5).
Vivre la grande traversée pascale
Depuis son arrestation et dans sa passion, Jésus est seul. Il a perdu tous ses disciples, il a déçu toutes les espérances qu’il avait suscitées. Il est écrasé par la solitude et la douleur pénètre tout son être. Il est désarmé contre la peur et l’angoisse, vulnérable contre toutes les trahisons et les cruautés. Même s’il garde jusqu’au bout sa fermeté de jugement et de décision – il meurt en toute lucidité – il n’est pas un mot de lui dans les évangiles qui porte la trace d’une détente, d’un instant de rémission ; le fardeau est toujours là, Toujours aussi pesant et accablant. « À trois heures, Jésus cria d’une voix forte : “ Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ” (Matthieu 27, 46). Il se révèle comme une vraie personne dans toute sa fragilité.
La foi chrétienne confesse que Jésus est vraiment ressuscité. Mais lorsque le Ressuscité apparaît, c’est avec les stigmates de la Passion sur les mains et sur son côté (Jean 20, 27). Il se fait reconnaître par les marques des clous sur ses mains et ses pieds et son côté transpercé (Luc 24, 36-39).
Que nous dit donc Pâques sinon d’abord que la souffrance, la détresse, l’angoisse, le désespoir, ne sont pas des accidents qu’il faudrait éviter à tout prix, comme si la vulnérabilité n’est pas constitutive de notre condition humaine, notre « marque d’existence », comme l’écrit la philosophe Simone Weil (1947). Pâques nous dit plutôt qu’il convient d’accueillir nos vulnérabilités pour les transformer en forces de vie ; que c’est à travers nos déficiences, nos vulnérabilités et nos fragilités que nous sommes à l’image de Jésus ressuscité. La croix est bien le symbole de la vulnérabilité chrétienne, d’où jaillit la vie ? Pâques nous dit que la force de l’amour se déploie dans notre faiblesse. « Ma grâce te suffit ; ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse (cf. Paul/2 corinthiens 12, 9).
Vivre Pâques, c’est vivre la grande traversée de nos vulnérabilités, c’est se rendre au tombeau pour voir qu’il est non seulement vide mais ouvert et qu’il ouvre un avenir à tous les possibles.
« Comme l’oiseau, nous avons échappé au filet des chasseurs ;
Le filet s’est rompu, nous avons échappé » (Psaume 124).
Une joyeuse fête de Pâques remplie d’amour et de paix.

