Le ministre Ashok Subron : « Le secteur privé a trop d’influence sur l’action gouvernementale »

« Nous n’avons pas été avalé par le système dans la mesure où nous continuons à faire, dans le contexte d’un gouvernement, tout ce que nous faisons, tout ce que nous revendiquions sur le coaltar. »

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« R&A est au gouvernement pour défendre les intérêts du public, pas ceux du privé, et nous intervenons quand il faut pour défendre cette position. »
Notre invité de ce dimanche est Ashok Subron, leader du parti Rézistans ek Alternativ et ministre de l’Intégration Sociale, de la Sécurité sociale et de la Solidarité Nationale.
O Dans votre première interview en tant que ministre à Week-End, en février 2025, vous aviez déclaré que le ministère de la Sécurité sociale était en crise et que son fonctionnement doit être revu de fond en comble. Plus d’un an après, qu’avez-vous fait pour revoir le fonctionnement de votre ministère ?
– Nous avons fait faire un audit et nous savons ce qu’il faut faire pour améliorer son fonctionnement en simplifiant certaines pratiques pour le rendre plus rapide, plus efficace. Un gros dossier cristallisant les critiques et mécontentements sur lequel nous avons travaillé est celui de la réforme de la pension pour les personnes en situation de handicap, autrefois appelé pension d’invalidité. Un médecin travaillant pour la sécurité sociale doit établir le degré de handicap, le fameux 60%. Désormais, le patient ne sera plus seulement évalué sur son état de santé, mais aussi sur ses capacités fonctionnelles et sociales. Au lieu d’être convoqué devant un board seulement, il sera d’abord examiné chez lui, un questionnaire sera rempli, et il passera ensuite devant un board qui déterminera le montant de sa pension, ses possibilités de travailler ainsi que d’autres bénéfices, dépendant de son degré de handicap.
O C’est une réforme enclenchée, ou qui en est encore au stade de projet de réforme ?
– Au gouvernement, R&A a découvert le temps que prennent les procédures : ce que vous voulez faire en deux jours sera fait qu’en deux semaines, ce qu’on souhaite faire en deux semaines nécessite deux mois, et ainsi de suite. Le principe de la réforme a été déjà agréé par le gouvernement et fait partie de la politique sociale qui doit fonctionner, même en temps de crise. Nous sommes en train de faire que ce qui existait déjà soit pratiqué de façon plus efficiente, avec plus de dignité et de professionnalisme. Nous sommes en train de revoir et de moderniser des règlements et pratiques en cours depuis 2016. Le tout sera envoyé au ministère de la Santé pour vérification, avant d’être mis en pratique.
O Est-ce que ce travail est fait avec le concours, la collaboration des principaux concernés, ou bien décidé d’en haut par les fonctionnaires qui ont toujours utilisé le système qui doit être changé ?
– C’est vrai que jusqu’à présent, ce sont surtout des personnes qui n’ont pas de handicap qui décidaient pour les personnes en situation de handicap. Cette réforme est aussi, en quelque sorte, le fruit de réflexions et propositions d’associations et d’organisations non gouvernementales (ONG) qui travaillent avec les personnes handicapées. Nous allons inclure dans les instances de décision des représentants de ces associations et ONG.
O Quel est le nombre de Mauriciens en situation de handicap ?
– Selon les résultats du dernier recensement, la totalité des personnes en situation de handicap est de 86,000 et environ un tiers d’entre elles (26,000) touchent une pension de l’État. Ce chiffre est appelé à être augmenté avec la réforme qui reverra la méthode de classification. Il y a, ensuite, l’autre grand pan du projet de réforme : la digitalisation du ministère dont on a commencé à parler en 2016, sans aller de l’avant. C’est un des premiers dossiers sur lequel Kugan Parapen et moi-même avons travaillé, et nous sommes actuellement dans la phase du lancement des appels d’offres, alors qu’un travail de tri et de mise en ordre a déjà été effectué. Selon les projections, les premiers résultats seront visibles et surtout utilisables dans deux ans…
O …en les multipliant par deux, si l’on tient en compte le temps de la machine gouvernementale. Qu’est-ce qui explique cette lenteur, pour ne pas dire ce ralentissement des procédures ?
– Parfois, de bonnes raisons puisqu’il s’agit de l’argent du contribuable qui nécessite une attention, et puis, il y a des fonctionnaires qui veulent aller de l’avant en remettant en question le système, et d’autres qui préfèrent le cocon dans lequel ils ont toujours évolué. En tout cas, c’est un système qui doit être revu et tous les ministres et parlementaires sont d’accord dessus. Il y a également la partie Intégration Sociale du ministère et, aujourd’hui même, le Conseil des ministres m’a demandé de préparer un papier pour revoir la définition du seuil de la pauvreté à Maurice.
O Quelle est cette définition et combien y a-t-il de Mauriciens qui « vivent » – je devrais plutôt dire « survivent » – actuellement sous le seuil de la pauvreté ?
– Elle désigne actuellement une personne qui touche moins de Rs 4,000 par mois. Une famille de deux personnes et deux enfants doit avoir des revenus mensuels de moins de Rs 14,500 pour faire partie de cette catégorie. Il y a actuellement autour de 7,000 à 7,500 familles – ce qui fait à peu près 30,000 personnes adultes et enfants compris – qui bénéficient de nos services et répondent au critère de très grande pauvreté.
Les dernières statistiques indiquent qu’il existe autour de 100,000 Mauriciens classés dans la catégorie grande pauvreté. Le dernier rapport sur la pauvreté prévoit que si ces personnes ne bénéficiaient pas des prestations sociales de l’État dans les domaines de l’éducation, de la santé et des différents services du ministère, elles représenteraient 36.4 sur 100 Mauriciens et tomberaient dans la catégorie des pauvres, ce qui souligne l’ampleur du problème.
Mais il faut dire que malgré ses imperfections, le système actuel participe à la lutte contre la pauvreté à Maurice. Une partie de la réforme constituera en la révision de cette définition en deux catégories. Nous allons aussi introduire un nouveau concept utilisé à l’international : l’établissement d’un index qui établira les déprivations d’une personne pauvre dans ses besoins fondamentaux l’ayant menée à la pauvreté. Les résultats préliminaires indiquent qu’une des principales déprivations est l’éducation avec un taux de 40%, suivi du logement et de la santé. Cet index deviendra un instrument pour définir la politique de l’État en permettant d’avoir une notion plus exacte des besoins réels des pauvres à Maurice.
O Depuis des années, les Mauriciens qui bénéficient des aides sociales ont le sentiment que des officiers de votre ministère les traitent comme des nimport, avec mépris, ou comme des fraudeurs en puissance. Est-ce que la réforme comprend aussi la manière de traiter les bénéficiaires ?
– Ce sont des préjugés et des stigmatisations qui remontent loin dans le temps. Une de nos premières décisions en entrant au gouvernement a été de restaurer la dignité et le sens de l’humanisme au ministère. Quand nous évoquons cet aspect des choses, les employés nous répondent : manque de personnel, manque d’équipements, travail effectué dans des conditions difficiles qui peuvent conduire à un comportement autoritaire. Cela ne justifie pas le manque de respect. Il y encore du travail à faire, mais je crois que la réforme aidera dans ce sens.
O Je résume : votre ministère travaille sur plusieurs projets dans le cadre d’une réforme pour le rendre plus performant et plus efficace. Mais est-ce que dans ce pays, dont votre gouvernement dit que les caisses de l’État ont été vidées par son prédécesseur, vous avez les moyens financiers de vos ambitions, surtout en ces temps de crise économique ?
– Le coût de la première phase de la réforme sur le secteur des handicapés est estimé entre Rs 350 et 500 millions. Celui de l’élargissement de nos services sera financé principalement par des réallocations budgétaires. Nous avons fait des propositions à Navin Ramgoolam dans ce sens. Mais les réponses à la crise sont la solidarité, le partage de ce qu’on l’on a et, dans ce contexte, ceux tout en bas de l’échelle ont besoin de plus de protection sociale. Nous avons, d’ailleurs, proposé une augmentation des aides sociales – dont le montant n’a pas été révisé depuis années – dans le prochain budget.
Il y a deux tendances face à la crise : la première venant de l’État prônant l’accélération de l’agenda économique ultra libéral proposé par le secteur privé. L’autre tendance affirme que la crise économique est une raison pour accélérer la transition énergétique, écologique, de la souveraineté alimentaire, vers plus de justice sociale et de justice fiscale. Je n’ai pas besoin de vous dire quelle tendance est soutenue par Rézistans ek Alternativ !
O Laquelle de ces deux tendances est majoritaire au sein du gouvernement du Changement ?
– Elle est changeante. L’État mauricien au sens large – et cela date d’avant le présent gouvernement – prend des décisions de plus en plus influencées, et de manière disproportionnée, par les grandes puissances et les lobbys économiques. Quand on change de gouvernement, on ne change pas tout de suite de système qui continue à impacter sur les décisions du nouveau gouvernement. Il y a une disproportion dans la représentation des intérêts économiques… Je donne un exemple précis et d’actualité : celui des grosses pluies contre lesquelles tous les Mauriciens – plus particulièrement, les employés des secteurs public et privé – doivent être protégés de façon équitable, et c’était dans le programme de l’Alliance. Mais quand on est passé à la réalisation du projet, on a atteint, au final, le contraire de ce qui été souhaité parce qu’en cours de route du projet, des lobbys sont intervenus pour faire modifier la décision. Nous avons dû insister pour la création d’un autre comité interministériel pour revoir la question.
O Vous ne saviez pas avant d’entrer au gouvernement que le secteur privé avait ses entrées dans l’appareil du gouvernement pour défendre ses intérêts ?
– Je ne suis pas naïf à ce point. N’oubliez pas que je fais partie de ceux qui se sont élevés contre le fait que l’État était inféodé au secteur privé. Autre exemple de cette emprise que nous avons évoquée avec Navin Ramgoolam : l’implémentation du programme gouvernemental contenu dans le discours du Président de la République devait être fait par un comité gouvernemental où, à notre surprise, nous avons découvert qu’il était aussi composé de représentants du secteur privé ! C’est la même chose pour le comité sur le port où siégeait aussi un représentant de Business Mauritius ! C’est ça la pertinence de R&A au gouvernement : pouvoir relever ces pratiques découlant du passé qui sont devenues des habitudes.
O Est-ce que pour résumer, on peut dire que du point de vue de R&A, le secteur privé a trop d’influence sur l’action gouvernementale ?
– Absolument. Il a ses yeux, ses oreilles et ses gens qui croient et défendent cette politique qui consiste, par exemple, à discuter avec lui des mesures à prendre pour faire face à la crise, et faire des recommandations au gouvernement sans consulter les syndicats et la société civile ! R&A est au gouvernement pour défendre les intérêts du public, pas ceux du privé, et nous intervenons quand il faut pour défendre cette position.
O Passons à la politique. Plus d’une année après les élections, comment est-ce que R&A – avec ses 3 députés sur 60 et son seul ministre sur un total de 25 – se sent au gouvernement ?
– Il y des hauts et des bas. Il y a des moments où nos idées avancent, d’autres non, parce que nous fonctionnons dans un environnement où les idées que nous défendons sont minoritaires. Mais il ne faut pas oublier que l’État mauricien est en plein dans le système capitaliste global avec le modèle adopté au cours des 20 dernières années. C’est une réalité dans laquelle nous devons naviguer. Nous pouvons pousser pour un certain nombre de changements et de réformes, mais nous n’avons pas beaucoup avancé. Ce n’est pas facile, mais nous restons fidèles à nos idées et parvenons à faire avancer ou bloquer certaines choses discrètement, mais sûrement.
O R&A a incarné la promesse de la rupture vendue par l’Alliance du Changement sur le système électoral, le clientélisme politique, sur la transparence dans les nominations, etc. Est-ce que le parti a tenu bon ou, alors, comme certains l’ont écrit, le système a fini par l’avaler ?
– Nous n’avons pas été avalé par le système dans la mesure où nous continuons à faire, dans le contexte d’un gouvernement, tout ce que nous faisons, tout ce que nous revendiquions sur le coaltar. La réforme électorale devait absorber la réforme constitutionnelle qui devait être faite dans les premiers 6 mois après les élections. Des propositions ont été faites, un travail commencé, et nous venons de relancer avec Navin Ramgoolam l’idée de la réforme constitutionnelle sur la classification aux élections en tant que citoyen mauricien. Il y a unanimité sur cette question.
O Ah bon ? Avez-vous entendu ce député travailliste déclarer que la priorité du moment n’était ni la réforme électorale ni l’introduction du créole au Parlement ?
– Je l’ai entendu et je respecte son opinion, mais je rappelle que ce n’est pas la position du gouvernement.
O Que pense R&A de la démission de Paul Bérenger comme vice Premier ministre ?
– La première réaction est humaine : nous sommes très tristes et sommes en deuil parce que Paul Bérenger est une figure déjà entrée dans l’histoire du pays. Au niveau idéologique, nous avons eu des divergences, mais aussi des convergences avec lui, tout en nous respectant. Avec ce départ et dans le contexte économique actuel, nous pensons que le gouvernement avec le MMM sans Paul Bérenger doit mener une politique plus à gauche : plus sociale, plus écologique, et plus solidaire, et aller vers la transition. Nous avons montré la capacité créative de R&A après le Wakashio que nous pouvions penser différemment. Nous avons demandé la création d’un comité de transition pour proposer des alternatives à la crise actuelle, et Navin Ramgoolam a dit oui.
O Vous avez mentionné le fait que vous avez souvent discuté avec Navin Ramgoolam. Mais est-ce que ces discussions n’auraient pas dû avoir lieu également avec les autres leaders des partis qui composent l’Alliance ?
– La leçon que j’ai retenue, c’est que le travail d’une alliance gouvernementale consiste seulement à remporter les élections.
O Vous voulez dire que les leaders des partis ne se rencontrent pas, ne dialoguent pas ?
– Nous nous sommes rencontrés seulement deux fois depuis les élections générales, pour les municipales. C’est notre grand regret et probablement un des facteurs ou une des faiblesses ayant mené à la démission de Paul Bérenger du gouvernement. Les politiques ne réfléchissent pas ensemble et ont laissé cet espace aux hauts fonctionnaires, aux consultants et aux conseillers.
O Que pensez-vous des raisons que Paul Bérenger a avancées pour expliquer sa démission : une lenteur administrative, une corruption en expansion, de mauvaises décisions, de mauvaises nominations… ?
– Nous lui avons dit que s’il avait les preuves de ce qu’il avançait, il devait les présenter au Conseil des ministres. Un ministre en présence de faits de corruption doit en avertir le Conseil des ministres. Il ne l’a pas fait.
O Je souligne que lors de sa conférence de presse de samedi dernier, R&A s’est dit inquiet par la corruption, un des thèmes avancés par Paul Bérenger.
– La corruption est systémique et commence bien avant les élections, continue avec le financement des partis et ainsi de suite, et a dû augmenter avec la proximité de l’État avec le pouvoir économique.
O Est-ce que vous êtes conscient que le gouvernement est de plus en plus impopulaire à cause de certaines décisions comme le report de l’âge de la pension, les nominations, et l’inefficacité dans la lutte contre la drogue ?
– Nous avons souvent alerté sur ce mécontentement populaire. Il faut savoir que la décision sur la pension a été prise sans que les ministres soient consultés. Nous avions envoyé une lettre à nos partenaires pour dire que cette décision aurait dû être prise après consultations.
O Ce qui ne vous a pas empêché de taper la table du Parlement pour applaudir cette mesure !
– J’ai tapé la table pour l’ensemble des mesures du budget, pas celle-ci en particulier. Mais avant le vote, le MMM et R&A ont obtenu la création de deux comités pour étudier les mesures et ses conséquences. Les deux comités ont été regroupés en un seul présidé par le PM qui est venu avec la proposition d’un income support. Grâce aux demandes de R&A et des autres membres de l’Alliance, je peux vous dire que cette année, le gouvernement a décidé que tous les ministres seront consultés avant la rédaction du budget. La crise économique mondiale met en lumière notre dépendance énergétique et alimentaire. Par conséquent, nous demandons que des efforts soient dirigés vers la souveraineté alimentaire. Il faut multiplier les programmes pour renforcer notre industrie de l’alimentation et développer une industrie de la pêche, comme cela se fait aux Seychelles…
O Comme le préconise Lalit depuis des années…
– …mais le problème c’est que cette vision, que partagent beaucoup de Mauriciens, n’est pas prioritaire au sein de l’État et de ses partenaires qui prônent toujours l’ancien modèle : produire et exporter plus pour avoir plus de devises pour mieux acheter ce dont nous avons besoin pour notre sécurité alimentaire. C’est du capitalisme à l’état pur, un système qui nous a asphyxiés ! Ce sont des questions qui méritent un débat national dans les meilleurs délais. Les rapports des banques, les grandes compagnies, les assurances, le secteur immobilier le montrent : ces entreprises font énormément de profits. Il serait temps, au nom de la solidarité, surtout en temps de crise, que l’on fasse le partage
O Si j’ai bien compris, le prochain budget permettra de voir si la volonté de R&A sur un certain nombre de sujets se traduit dans une réalité gouvernementale. Et si ce n’était pas le cas ?
– L’évolution politique de R&A dépendra de la réorientation que nous avons demandée et qui comprend l’amendement constitutionnel, la transition écologique, la légalisation du cannabis, entre autres. Nous prendrons des actions en conséquence, allant jusqu’à décider si nous resterons au gouvernement ou non. C’est une évidence
O Ma dernière question est très personnelle. Vous dites ne pas avoir changé, moi je dis que si : dans le domaine de l’habillement. Je vous ai connu portant le même tee-shirt ; aujourd’hui, vous changez de vêtements à chaque séance parlementaire, et on le voit puisque vous êtes placé juste derrière le Premier ministre.
– Au moment d’entrer au Parlement, la question de l’habillement s’est posée. Il n’était pas question que je m’habille avec un costume et une cravate, et j’ai cherché une alternative « habillée » dans laquelle je serais à l’aise. J’ai acheté quelques kurtas fabriqués à Maurice dans un p’tit magasin, et dans lesquels je me sens à l’aise, sans renier quoi que ce soit.

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