Les psychologues Astrid et Elise Kœnig : « Sur le terrain, nous constatons quotidiennement à quel point la santé mentale des enfants et des adolescent.e.s reste très fragile »
Alors que la possibilité d’un retour aux cours en ligne refait surface dans un contexte d’incertitudes multiples, la question dépasse largement le cadre pédagogique. Pour Astrid Kœnig, psychologue sociale, et Elise Kœnig, psychologue spécialisée auprès des enfants et des adolescents, l’enjeu est avant tout humain, social et psychologique. Leur expérience de terrain, notamment en milieu scolaire, les conduit à tirer la sonnette d’alarme. Elles lancent aussi un appel aux autorités concernées pour inclure les professionnels de la santé mentale, de l’enfance et de la psychologie dans la réflexion afin de trouver ensemble des alternatives adaptées. Elles nous en parlent.
« En tant que psychologues, et travaillant en milieu scolaire, nous avons été témoins des conséquences négatives et durables de l’impact de la période du Covid-19 pour les jeunes. De multiples études le mettent aussi en évidence », expliquent-elles d’emblée. Dans cette perspective, un éventuel retour à l’enseignement à distance ne serait pas anodin. « Le retour des cours en ligne constituerait une réactivation de cette réalité, exposant de nouveau les élèves à des conditions déjà identifiées comme délétères, avec des conséquences significatives sur leur développement et leur bien-être », soulignent Astrid Kœnig et Elise Kœnig.
Parmi les premiers effets identifiés, la hausse massive du temps d’écran. Télévision, ordinateur, tablette, console ou téléphone portable deviennent des supports centraux des apprentissages, mais aussi des loisirs. « La hausse du temps passé devant les écrans entraînerait des difficultés de concentration, de sommeil, avec un affaiblissement des relations sociales qui sont un facteur primordial pour le bien-être des enfants et adolescents », précisent-elles. Elles soulignent que cette transformation des rythmes de vie a des répercussions profondes, parfois invisibles à court terme, mais durables.
Retards de langage et intégration sociale plus difficile
Les conséquences développementales sont également préoccupantes. Les psychologues évoquent « des retards de langage, un manque d’autonomie et une intégration sociale plus difficile », en s’appuyant notamment sur les données de l’Institut d’Éducation Médicale et de Prévention. Elles ajoutent que « les enfants qui passent trop de temps devant les écrans seraient moins heureux, plus anxieux et plus déprimés que les autres. » À cela s’ajoute un autre phénomène inquiétant, soit « un risque accru d’exposition au cyberharcèlement et d’addiction est réel. »
Le Haut Conseil de la santé publique (2021) souligne d’ailleurs que la pandémie a contribué à une augmentation des comportements addictifs liés aux écrans chez les jeunes. « Chez les plus jeunes, les apprentissages reposent largement sur le jeu, ce que l’enseignement en ligne ne permet pas de manière optimale. La période de 0 à 5 ans correspond à l’une des deux périodes les plus sensibles au niveau de la plasticité cérébrale. À cette période, la sensibilité à l’environnement est particulièrement importante. Le jeu suscite le développement de nouveaux neurones, favorise les conduites créatives et développe l’intelligence sociale. C’est à travers la répétition de ces expériences que les connexions entre les neurones vont se consolider et ainsi structurer les apprentissages selon Celine Alvarez (2022) », disent-elles.
Mais au-delà des écrans, c’est toute la dimension relationnelle de l’école qui est fragilisée. « L’éducation est avant tout un processus humain, reposant sur les interactions sociales », rappellent Astrid et Elise Kœnig. L’enseignement à distance, en limitant les échanges directs entre élèves et avec les adultes, affecte profondément l’engagement scolaire et le développement socio-émotionnel.
Les données internationales confirment ces constats. « Selon l’UNICEF, au-delà des retards d’apprentissage, un.e jeune sur cinq déclarait se sentir souvent déprimé.e ou ne plus éprouver d’intérêt pour les activités », indiquent-elles. De nombreux enfants ont également été « davantage exposés à l’isolement social, à une anxiété accrue, ainsi qu’à des situations d’abus et de violence. » À cela s’ajoute la question de la précarité, car certains élèves ont été privés des repas fournis par l’école, aggravant des situations déjà fragiles.
Décrochage scolaire
Le rapport de l’UNESCO (2023), intitulé Educational technologies and school closures in the time of COVID-19, met lui aussi en lumière « une augmentation des inégalités et de l’exclusion, ainsi qu’une baisse des performances scolaires, y compris chez les élèves disposant d’un accès aux outils numériques. » Les psychologues insistent également sur « un moindre engagement des élèves dans les apprentissages à distance », confirmant que la dimension humaine de l’éducation ne peut être remplacée par la technologie seule.
À Maurice, ces tendances ont été observées de manière particulièrement marquée. « Nous avons constaté une augmentation importante des états de stress et d’anxiété, des symptômes dépressifs, ainsi qu’un accroissement des comportements suicidaires chez les jeunes », témoignent-elles. À cela s’ajoutent « une baisse de motivation et des difficultés de concentration », ainsi qu’un phénomène de décrochage scolaire plus fréquent, en cohérence avec les observations internationales.
Tous les enfants ne sont cependant pas affectés de la même manière. Certains profils apparaissent particulièrement vulnérables face à l’apprentissage en ligne. Les inégalités socio-économiques constituent un premier facteur déterminant. « Les conséquences des cours en ligne sont accentuées chez des enfants issus de familles qui présentent une difficulté d’accès à l’internet ou au matériel nécessaire », expliquent-elles. Cela crée « une augmentation de l’écart de développement dans les apprentissages entre les élèves », accentuant les inégalités au sein de la République. Malgré certaines mesures, notamment pour les familles enregistrées au Social Register of Mauritius (SRM), « il importe encore que plusieurs familles en bénéficient. »
La sécurité alimentaire des personnes vulnérables
Les enfants et adultes en situation de handicap représentent un autre groupe particulièrement à risque. « Ils ont besoin de cadre, de structure, de routines et d’un accompagnement adapté par une équipe pluridisciplinaire », rappellent les psychologues. Or, la fermeture des écoles perturbe profondément ces repères. « À la sortie des deux derniers confinements, nous avons pu constater des régressions dans tous les domaines : retour du pipi au lit, troubles alimentaires, fixation des rétractions musculaires, aggravation ou apparition de déformations, régression langagière. » La forte exposition aux écrans et le manque de stimulation jouent un rôle clé dans ces évolutions.
Les conséquences comportementales peuvent également être importantes. « Il est possible de retrouver des troubles du comportement tels que violence, agressivité, automutilations, risques de fugues ou au contraire un enfermement sur soi-même », alertent-elles. Le stress parental, accru par le télétravail et la gestion familiale, peut aussi avoir « un impact sur le développement de l’enfant. » Les enfants présentant déjà des troubles de santé mentale constituent une autre population vulnérable. « L’apprentissage en ligne demande plus de concentration, d’autonomie et de nouvelles stratégies de coping », soulignent-elles, ce qui peut accentuer les difficultés existantes, notamment en cas d’anxiété, de dépression ou de troubles de l’attention.
Enfin, une dimension souvent invisibilisée mérite d’être soulignée, celle de la sécurité alimentaire. « Certains enfants dans la République ont un seul repas par jour et c’est l’école qui le leur fournit », rappellent Elise et Astrid Kœnig. L’école en ligne ne permet pas de répondre à ce besoin fondamental, avec des conséquences directes sur la santé physique et cognitive.
Des alternatives adaptées
Face à ces constats, les recommandations formulées par Astrid et Elise Kœnig s’inscrivent dans une approche globale. Elles appellent d’abord à une concertation élargie. « Nous encourageons le ministre de l’Éducation et les autres instances concernés à inclure les professionnels de la santé mentale, de l’enfance et de la psychologie dans la réflexion. » L’objectif est de « considérer ensemble des alternatives adaptées », conciliant contraintes actuelles et bien-être des enfants. Si un retour aux cours en ligne devait être décidé, certaines conditions apparaissent essentielles. « Il importera que le présentiel soit maintenu quelques jours », insistent-elles. La structuration du quotidien est également primordiale et « maintenir des horaires réguliers — lever, repas, temps scolaire, coucher — permet de préserver des repères, source de sécurité pour l’enfant.
L’équilibre entre activités numériques et non numériques constitue un autre levier central. « La mise en place d’un équilibre entre temps d’écran et activités hors écran est primordiale : encourager des moments de jeu libre, d’activité physique, de repos et de créativité permet de soutenir le développement global de l’enfant. » Chez les plus jeunes, cet aspect est encore plus crucial. Le soutien émotionnel constitue enfin un pilier incontournable. « Il sera important d’encourager l’expression des émotions — peur, anxiété, colère, tristesse — en écoutant les enfants sans jugement », expliquent-elles. Offrir un espace de parole permet aussi de repérer des signes de mal-être : « isolement, irritabilité inhabituelle, baisse de motivation, changements au niveau de l’alimentation ou du sommeil. »
Le rôle déterminant des parents
Par ailleurs, le rôle des parents est ici déterminant. « Le soutien des parents sera fondamental », insistent-elles, en évoquant la nécessité de les outiller pour accompagner leurs enfants, mais aussi de leur apporter un soutien pratique et financier lorsque cela est nécessaire, notamment pour la garde des plus jeunes.
En définitive, les psychologues mettent en garde contre une vision strictement académique de la question. « La décision d’un retour aux cours en ligne n’aura pas uniquement des répercussions sur le plan académique », soulignent les professionnelles de la santé mentale. Elle « affectera également de manière significative le développement émotionnel et les interactions sociales des élèves. » Elles ajoutent que « sur le terrain, nous constatons quotidiennement à quel point la santé mentale des enfants et des adolescent.e.s reste très fragile. »
Dans ce contexte, « le recours aux cours en ligne risque d’avoir un impact encore plus néfaste », en accentuant l’isolement et en fragilisant les repères essentiels. Dès lors, elles affirment qu’il est nécessaire de « réfléchir à des solutions alternatives permettant aux enfants de rester à l’école, en lien avec leurs pairs et des adultes, tout en prenant en compte les contraintes actuelles. » Un équilibre délicat, mais indispensable pour préserver une génération déjà profondément marquée par les crises récentes.

