Dans le scandale de child grooming et d’abus allégués impliquant un ancien enseignant de la Loreto Junior School de Curepipe et des élèves mineures, le rôle des réseaux sociaux dans la relation qu’il aurait entretenue avec certaines d’entre elles était loin d’être anodin. La communication secrète avec les présumées victimes était facilitée par le fait qu’elles disposaient d’un compte Facebook et, pour la plus jeune, âgée aujourd’hui de 13 ans, également d’un compte TikTok. Pour les autres, dès l’âge de 8 ans, elles étaient déjà présentes sur Facebook. Malgré tous les risques auxquels les enfants sont exposés sur les réseaux sociaux et les mises en garde récurrentes contre les prédateurs, des mineurs persistent à faire de Facebook ou de TikTok la vitrine de leur quotidien. Et quand ce ne sont pas eux qui se mettent en scène, les parents les affichent.
« Vas-y, souris! Regarde ici, souris ! Je vais poster cette photo », disait la dame à un garçonnet qui, visiblement, avait du mal à tenir en place. La scène se passe dans un centre commercial. L’adulte, accompagnée de jeunes enfants, fait une halte devant une vitrine et les prend en photo. Elle tente de convaincre l’un d’entre eux qui a la bougeotte de prendre la pose. Une scène banale, ordinaire, où des parents ou des proches ont cultivé le réflexe de la « photo pour Facebook », de la vidéo pour TikTok, parfois sans même y penser. Le moment présent se fige alors pour être partagé, validé, commenté. Le geste devient automatique : capturer, publier, montrer. Et l’enfant, lui, apprend très tôt à sourire pour l’objectif, à jouer le jeu de l’image, même lorsque l’envie n’y est pas. Et puis, après avoir été exposé par d’autres, arrive le temps pour lui d’avoir un compte. TikTok est inondé de vidéos d’adolescents en uniforme de collège, auteurs de contenus variés, souvent inspirés des tendances du moment, de sujets légers, voire osés. Officiellement, les plateformes sociales en ligne interdisent l’inscription aux moins de 13 ans. Mais à 10 ans, ils y sont déjà parfois avec de faux âges, souvent avec l’aval implicite des parents. La réalité, documentée par des études récentes, montre un décalage massif entre la règle et les pratiques.
« Je t’aime »
Les risques auxquels sont exposés les jeunes enfants sur les plateformes numériques ainsi que des jeux en ligne sont aujourd’hui bien connus. Il est, de même, établi que de nombreux parents n’en mesurent pas pleinement la portée et continuent d’exposer leurs enfants. Et il n’est jamais de trop de rappeler que des prédateurs d’enfants utilisent ces plateformes pour entrer en contact avec eux en usurpant de fausses identités, télécharger leurs photos pour créer des contenus pédopornographiques et les exploiter à des fins malveillantes.
Contenus problématiques
Sur ces comptes, les enfants consomment et produisent des contenus très variés. Les études académiques récentes sur TikTok montrent une forte présence de vidéos liées à la vie quotidienne, à la mode, au sport ou à la famille, mais aussi des contenus plus problématiques. Une étude (Schirmer, M., Voggenreiter, A., & Pfeffer, J. (2024). More Skin, More Likes! Measuring Child Exposure and User Engagement on TikTok académique menée en 2024 sur plusieurs milliers de vidéos TikTok met en évidence des dynamiques préoccupantes liées à la présence d’enfants sur la plateforme. Les chercheurs y observent que près de 19,6% des contenus analysés montrant des mineurs les exposent dans des tenues jugées suggestives, ces vidéos générant par ailleurs davantage d’interactions. L’étude révèle également que 21% des commentaires sont centrés sur l’apparence physique des enfants, un phénomène qui alimente les inquiétudes liées à une sexualisation précoce des contenus en ligne.
Plus préoccupant encore, une étude scientifique de 2025 sur les systèmes de recommandation indique que des comptes simulant des utilisateurs de 13 ans sont exposés à des contenus jugés nuisibles très rapidement, parfois en quelques minutes seulement. Même les versions dites “sécurisées” ne sont pas fiables : une autre recherche (2025) montre que 83% des vidéos proposées dans le mode enfant de TikTok ne sont pas spécifiquement destinées aux mineurs.
Au-delà des contenus, les effets sur la santé mentale inquiètent. Une enquête du Pew Research Center (Etats-Unis) en 2025 révèle que 44% des parents américains considèrent les réseaux sociaux comme le facteur le plus négatif pour la santé mentale de leurs adolescents. Les recherches recensées dans une revue scientifique de 2025 confirment une corrélation entre usage intensif, anxiété, et dépression chez les jeunes. Face à ces constats, les États durcissent progressivement leur législation. La régulation se fait, donc, État par État. Le Tennessee impose depuis 2025 une vérification d’âge et un consentement parental pour les mineurs. La Californie a tenté d’interdire certains mécanismes jugés addictifs (notifications nocturnes, flux personnalisés), mais la loi est contestée devant les tribunaux. En Floride, une loi prévoit l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 14 ans.
Mesures strictes, mais…
En Europe, la tendance est à relever l’âge minimum ou à renforcer le consentement parental. La France impose l’accord des parents pour les moins de 15 ans, tandis que l’Allemagne ou l’Italie encadrent strictement les inscriptions des mineurs. Dans un rapport de 2025, l’Union européenne envisage même l’âge de 16 ans avec des restrictions sur les fonctionnalités addictives, comme le défilement infini.
Certains pays vont beaucoup plus loin. L’Australie a adopté en 2024 l’une des lois les plus strictes au monde, interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 16 ans, avec des amendes pouvant atteindre 49,5 millions de dollars australiens pour les plateformes en infraction. Malgré cela, une étude publiée en 2026 montre qu’environ 1 adolescent sur 5 continue d’utiliser TikTok ou Snapchat, preuve des limites de ces mesures.
Même en Chine, où le numérique est très développé, les autorités ont imposé des restrictions drastiques sur le temps d’écran des mineurs, notamment sur certaines plateformes.
Dans d’autres régions, la pression s’accentue également. En Malaisie, les autorités exigent des systèmes de vérification d’âge plus stricts, sous peine de sanctions. Au Brésil, des poursuites judiciaires ont été engagées contre des géants du numérique pour leur incapacité à protéger les mineurs.
Ce durcissement législatif traduit une prise de conscience globale : les enfants ne sont plus de simples spectateurs du numérique, mais des acteurs exposés à des dynamiques complexes – algorithmes, pression sociale, contenus viraux – qui dépassent leur capacité de discernement. Pourtant, malgré les lois, les interdictions et les sanctions, l’accès reste largement ouvert, contourné ou toléré.

