Le 1er mai à Maurice : ce qu’on a oublié

De nos jours perçue comme un baromètre politique où l’on compte les foules plus qu’on ne célèbre les idéaux, la fête du 1er mai à Maurice a pourtant des racines bien plus profondes. Bien avant les estrades, les slogans et les bus affrétés, cette journée était d’abord celle d’une lutte. Une lutte ouvrière, ancrée dans l’histoire sociale du pays, qui remonte à près d’un siècle.

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Aux origines, il y a un moment fondateur : un immense rassemblement au Champ de Mars, organisé alors que le Parti Travailliste n’avait que deux ans d’existence. Près de 20 000 travailleurs, venus des quatre coins de l’île, à pied, en train ou en charrette.

Pas de briani gratuit, pas d’alcool, encore moins d’incitations financières. La mobilisation est brute. Le 1er mai n’est pas un spectacle : il est une revendication.

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Mais c’est un drame qui va véritablement marquer un point de bascule dans l’histoire du mouvement ouvrier mauricien, soit, la grève de Belle Vue Harel en septembre 1943.

Dans les années 1940, le combat pour améliorer le sort de la classe ouvrière s’intensifia à Maurice, du fait qu’en dépit de la loi de 1922 entourant la réglementation des travailleurs de l’industrie sucrière, la situation ne semblait pas s’améliorer. Le 13 septembre 1943, une grève est enclenchée sur la plantation sucrière de Belle Vue Harel. Deux semaines après, le 27 septembre, les travailleurs de la propriété y organisèrent une cérémonie religieuse. Cependant, la situation devint vite tendue, menant au renfort de la police sur les lieux. Quelques centaines d’hommes, de femmes et d’enfants armés de bâtons et de pierres qui s’étaient rassemblés, refusèrent de se disperser.

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Face à une foule de travailleurs, hommes, femmes, enfants — la police ouvre le feu. Quatre morts. Parmi eux, Anjalay Coopen, enceinte, devenue depuis une figure emblématique de la lutte sociale, Kistnasamy Mooneesamy et Moonsamy Moonien. Un quatrième travailleur, Marday Panapen, décéda neuf jours plus tard, de ses blessures à l’hôpital de Port-Louis. Leur décès, plus particulièrement celui d’Anjalay Coopen, fut l’élément déclencheur d’une grande mobilisation au sein du mouvement des travailleurs.

Ce drame agit comme un électrochoc. Il catalyse la mobilisation ouvrière et accélère les revendications pour plus de justice sociale.

En 1946, lors d’un rassemblement, Emmanuel Anquetil lance un appel resté célèbre,  »Travailleurs debout ! ».  Il présente un manifeste de divers points notamment, suffrage universel, éducation obligatoire, réforme constitutionnelle — et surtout, la reconnaissance du 1er mai comme jour férié.

Il faudra attendre 1949 pour que cette revendication prenne forme au Parlement, portée par Guy Rozemont. Sa motion est claire : accorder aux travailleurs une journée pour célébrer leurs idéaux.

Soutenu par des figures comme Seewoosagur Ramgoolam, Sookdeo Bissoondoyal ou encore Renganaden Seeneevassen, le texte est adopté. Le 1er mai devient officiellement jour férié en 1950, sous l’administration du gouverneur Sir Hilary Blood.

1950 : la première fête du Travail

Le 1er mai 1950, Maurice marque un tournant. Pour la première fois, la fête du Travail devient un jour férié.

La journée commence par un hommage à Emmanuel Anquetil au cimetière de Saint-Jean. Puis, direction le Champ de Mars : environ 15 000 personnes s’y rassemblent.

Ce n’est plus seulement une journée de lutte. C’est aussi un moment populaire  avec des discours, des foules… et même un match de football.

Dans les années 1970, avec l’émergence de la General Workers Federation, le 1er mai redevient un espace de revendications syndicales fortes. Les travailleurs s’organisent, réclament dignité et droits.

Mais en 1975, un basculement s’opère. Le Mouvement Militant Mauricien organise son premier grand meeting du 1er mai après la levée de l’interdiction des rassemblements.

Depuis les années 1980, la fête du Travail s’est peu à peu transformée en démonstration de force politique, particulièrement en période électorale.

Toutefois, derrière les foules et les chiffres, le 1er mai mauricien reste avant tout un héritage. Celui d’hommes et de femmes qui ont marché, résisté, et parfois payé de leur vie pour des droits aujourd’hui acquis.

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