KHAL TORABULLY
En ces temps de la World Cup, soixante à zéro pourrait connoter un match remporté par une méga-équipe sur un score tsunami. Micro-trottoir numérique, mais bien réel, car inspiré par ceux d’en bas, peuple et classe moyenne précarisée compris… Avec une tomographie dédramatisée, un peu décalée, en aiguillon. L’humour, dit-on, est le dernier rempart contre la peur, après la prière…
 Avant le budget « Beze pe vini »…
Revoyons le contexte de cette tomographie, qui ausculte un état d’esprit ou mood (pas celui de Moody’s, assurément) qui prévaut quelques jours avant le budget. Mon exercice repose sur ce positionnement de l’attente du peuple, issu de la courte histoire. Revenons à « avant ».
Avant, c’était après le/la Covid. Période qui a signalé la fragilité de l’île Maurice mondialisée prise dans les rets d’une pandémie. Grande dépendance sur les énergies fossiles, le coût du fret, l’inflation importée devant une économie planétaire sidérée. Tout a augmenté, de la pomme de terre à la terre agricole, du pétrole aux médicaments et aliments importés. Cela est aggravé dans une époque de surconsommation et d’illusion de la croissance ‘sans limites’. Avant, ce sont les dirigeants précédents, qui avaient annoncé une stratégie de développement durable, d’économie verte et bleue. On a vu rouge, pas le rouge des Travaillistes mais le déficit en mode de levure dopée à la bicarbonate de soude. La covid a dicté l’urgence du moment : subventionner les grands groupes hôteliers et les secteurs-clés, soutenir l’économie gagne-pain par des travaux d’infrastructure d’envergure, le tourisme tournant au ralenti et la production locale (ou ce qu’il en reste) en berne. Au cœur des dispositifs budgétaires : la transition énergétique, devenue un slogan majeur. Or, après deux mandats, malgré des déclarations fracassantes et quelques réussites, cette vision, pourtant une réponse urgente à acter, n’a pas été imposé dans les faits. J’y reviendrai.
Avant, c’est la guerre en Ukraine, alors que les peuples pensaient se relever de la dystopie pandémique. Un grand coup de massue planétaire. Elle nous a rappelé notre dépendance débridée au pétrole, aux importations, aux cours des monnaies qui affectent la nôtre. Là aussi, le règne du roi solaire fut proclamé avant d’être mis sous l’éteignoir. Occasion ratée. Relais à l’immobilier, ce moteur de la croissance du Produit intérieur brut. Quand le bâtiment va, tout va… Le luxe s’empare de nos terres, les plus riches migrent aussi…
Dans cette période où le dhal puri, pain quotidien de nombreux Mauriciens démunis, a pris l’ascenseur avant de s’immobiliser, momentanément à l’entresol, le gâteau piment a pratiqué la shrinkflation, se réduisant comme peau de tamarin. Mais, encore désirable. Deux mandats d’un gouvernement dont je ne commenterai pas la gestion, où il était encore temps de croire à un sursaut national. La dette s’est aggravée, flirtant avec les 70% du PIB.
Avant, il y a eu l’après… Les rouges-mauves ont défait les orange-bleus. Victoire sans appel de 60-0. Ce zéro indiquant le ras-le-bol titanesque face aux agissements du gouvernement précédent. Et le soixante, dénotant l’espoir de la population pour une meilleure gouvernance et une équipe politique à la hauteur de ses espérances. Ce coup de balai monumental indiquait aussi que « lepep admirab » avait voté non seulement avec ses tripes, mais aussi avec ‘laraz’, une colère noire mettant les rouges et les mauves au pouvoir. Espoir insensé ? Puis, vint l’heure des diagnostics. Comme le dit la chanson, « le pays va mal, va mal, va mal »… C’est le mood dominant, rappelant les années 80, avec, dans un début d’espoir déçu, le constat du « breakdown du law and order », de la précarité. Et la cassure de la coalition au pouvoir, Bérenger fustigeant « la lenteur » à mettre les changements en œuvre et désirant la création d’un ministère des finances hors de la tutelle du Premier ministre. Les rouges poursuivront le mandat sans les mauves. Autre grande douche froide pour lepep admirab, après l’allongement de l’âge du départ à la retraite, un abîme de déception au cœur des Mauriciens… Des mots de malédiction fusent de partout contre les coalisés. Psyché des gagnants en berne.
Deliver the goods
« Nous avons voté le changement promis par la coalition »… Ce leitmotiv est l’épée de Damoclès au-dessus de la tête de ce gouvernement « soudé » qui a fini par divorcer. On a fait une erreur de donner tous les pouvoirs exécutifs et législatifs aux deux alliés qui divorcent régulièrement… Mais, il s’agit, maintenant, de « pez nene, bwar dilwil »… Le budget est alors le point de mire de cet électorat aux abois… Après l’espoir débridé, voici l’austérité et appels à la résilience nationale.
Le gouvernement consulte, prépare le budget. Allez, il y a encore matière à espérer. Surtout, après le dossier Chagos qui a fait croire que nous étions propriétaires de nos terres… Les locataires anglo-américains semblaient s’entendre pour payer dix milliards de roupies annuellement à l’état mauricien. Une manne providentielle, qui financerait environ sept pour cent du budget moribond de l’état. Autre coup dur : Trump, qui était d’accord pour le deal chagossien, « moody » comme pas deux, dénonce le deal et traite Starmer, le PM anglais, d’imbécile. Por lui, cette base nucléaire, qui voit décoller les B52 pour bombarder l’Iran, n’est pas à laisser entre toutes les mains, surtout dénucléarisées et pacifiques. L’empire a besoin des confettis de perfide Albion pour faire flotter ses oripeaux dollarisés. Les BRICS montent au créneau… Sur ce, la guerre d’Epstein tombe sur le monde comme la peste et le choléra réunis.
À Maurice, les visages se crispent sur le sourire local vanté dans les brochures touristiques, même quand celui-ci est remplacé par des travailleurs étrangers, faute de main-d’œuvre locale qui a pris la poudre d’escampette et d’autres poudres aussi.
Sur ce, le dollar flambe, le pétrole et l’euro s’envolent, l’assurance et le fret aussi, avec les prix des produits importés. Et comble de cécité géostratégique des attaquants, l’Iran ferme le détroit d’Ormuz, que les Américains bloquent à leur tour, question de garder la main sur le déblocage qu’ils ont contribué à bloquer… Conséquence, les bateaux contournent le Cap de Bonne Espérance, la bien nommée en ces temps d’incurie collective. Les produits deviennent plus chers. Faute de véritable industrie productive d’envergure pouvant contrer la « dévaluation » et l’inflation importée et générée localement de facto, on réclame la justice sociale, parce que la TVA pourrait s’alourdir de 2%. Puis, le recalé du développement, l’économie verte s’impose dans le budget qui sera voté le 19 juin. Elle en aura vu de toutes les couleurs, la pauvre : économie bleue, économie verte, solaire, à marée haute, à marée basse, moulins à vent de Sancho et éolienne. Aussi production alimentaire à encourager, développement durable, économie circulaire, serpillière de l’écologie… Est-on en train de remixer ad nauseam les signifiants-clés des « nouvelles visions politiques » du pays depuis plus de 15 ans ? Le pétrole lourd coule le porte-feuille du petit peuple et des classes moyennes, croulant sous plus de Rs 200 milliards de dettes.
Un signal fort : toute nouvelle cargaison de pétrole coûte Rs 500 millions de plus (cf déclaration du ministre Sik Yuen, casque vissé sur la tête sur un tanker au port), l’électricité coûtera quinze pour cent plus cher. Quand l’électricité augmente, tout augmente. Le Repo Rate est relevé. Cela pourrait réduire les rêves de construction, ce qui ralentirait le secteur du bâtiment, hors méga projets pour richissimes en cours. Pour beaucoup, vu la cherté du terrain, le rêve d’un toit pour soi semble se dissiper. Il resterait une classe moyenne encore assez aisée pour acheter un appartement dans un condo, les maisons individuelles semblent inaccessibles pour beaucoup. Annonces pré-budgétaires : réduction d’aides sociales tous azimuts, tout en voulant protéger les plus vulnérables, notamment en subventionnant les produits de base, dont le riz ration. Les pauvres commencent à s’imaginer en lumpenprolétariat et la classe moyenne en petite classe moyenne. Comment gagner sa « ration » de gros pois et de pain maison ? Pourtant, on a mis tous les œufs dans le même panier électoral. On a voté avec la rage du désespoir. Ou de l’espoir ?
Le contexte est complexe : les finances de l’état sont fragilisées, même si l’après-guerre d’Epstein pourrait être actée au Moyen-Orient, dépendant du mood de Trump. Celui-ci, en ignoramus, a signé le protocole d’accord de cessez-le feu, à Versailles, là où les Allemands ont signé leur capitulation. Guerre inutile qui a fait souffrir les peuples. Et les dégâts aux infrastructures de production des matières premières, de phosphate, d’aluminium et au pétrole sont lourds et prendront des années à être réparées.
Résumons : avant le/la covid, il y avait un monde différent. Après la covid et avant la guerre d’Ukraine, on pensait entrer dans un monde plus humain. Mais c’était ignorer les ambitions des ambitieux de l’IA et des pouvoirs gagnés par la maladie du contrôle des peuples et des ressources. Avec la guerre à Kiev, avec le génocide à Gaza, nous sommes entrés dans un monde post-pandémique encore plus malade. Puis, vint la guerre trumpienne, qui devait durer deux à trois jours… Trois mois et demi après, les usa négocient un protocole de cessez-le-feu, qui pourrait être finalisé en accord durable. Avec, pour conséquence, une île qui croise les doigts devant l’inflation et la baisse du pouvoir d’achat qui semblent inévitables… À moins que…
Que dit le peuple ? Un budget zéro soixante ??
Faute de désirer l’imprévisible devant le prévisible, ou vice versa, suivant qu’on est pessimiste ou sceptique, les voix que j’ai pu glaner laissent entendre une désaffection en avance, voire, l’attente d’une massue venant d’en haut pour faire satini du quidam soixante-huitard (entendez le votant permettant 60-0). Je parlais de tomographie, d’inspection de l’état d’esprit en couches successives, je devrais parler de lobotomie du peuple, au vu de la crise permanente, que la pandémie a instaurée dans la « gouvernance » mondiale. Moody’s, poursuivie pour fausses informations, est venue au pays et semble inspirer les politiques, comme Mc Kinsey et sbires, proches de Macron, en France. Le FMI et la Banque Mondiale sont aussi venus, pour suggérer des conduites au plus près du « marché ». Le PM a parlé de situation grave et a mentionné un budget rappelant Margaret Thatcher, celle qui a démantelé le « welfare state » et reprise par Macron dans sa politique impopulaire. La coloration libérale est-elle devenue rouge ?
Des mots fusent dans l’attente pas si fébrile que ça. Écoutons le peuple, qui se demande à quelle sauce blanche il va être mangé: « après pension 65 ans », la trahison est là . Les gros bonnets en profitent encore une fois. Les importateurs ressemblent à des profiteurs de guerre. Il n’y a un contrôle efficace des prix. La TVA, c’est comme le tiercé, la taxe des imbéciles. On devrait taxer les plus riches, au lieu de taper encore sur les pauvres et la classe moyenne. Les banques, qui font des profits faramineux, sont taxées au même barème que tout le monde. Il faut surveiller les prix, les marges sont honteuses. L’essence est trop taxée par l’État. On devrait avoir plus d’Incentives pour installer le solaire et produire plus d’énergie. Il faut encourager la production locale, c’est un must. Il faudrait relever le seuil des salaires pour l’accession au logement social, vu que la vie a augmenté. Il faudrait aussi aider les pauvres qui ont érigé des maisons de fortune, ne pas les chasser des crown lands mais leur faire payer une somme forfaitaire pour légaliser la situation quand c’est possible. La drogue est une économie parallèle à combattre, un enjeu national. Dans le tourisme, les revenus ne sont pas assez intégrés à l’économie nationale, les réservations payées sont encaissées hors du pays etc etc »…
À l’heure du Mondial, le peuple « zougader » attend encore le buteur qui fera tomber la coupe pleine dans l’escarcelle des précarisés. En évitant le carton jaune et le carton rouge du peuple. En espérant que ce budget ne soit pas zéro pour le peuple et soixante pour les puissants et nantis. Un budget sans croissance, mais équilibré socialement. Un grand écart qui pourrait déchirer le froc des plus grands équilibristes. Déjà , on murmure, aux prochaines élections, un autre soixante zéro… Le peuple est dans le rouge. Il a des bleus à l’âme. Il jaunit à vue d’œil. L’économie verte pourrait être une des solutions d’avenir. Dans la solidarité et la productivité.
Le budget nouveau va arriver… Qui sifflera la fin de partie ?
