L’introduction des Labour Contractors dans le secteur agricole constitue, avance Reeaz Chuttoo, président de la Confédération des travailleurs des secteurs public et privé (CTSP), « une nouvelle étape dans une politique favorisant la surexploitation de la main-d’œuvre étrangère à Maurice ». Il estime que ce dispositif, qui permettra à des travailleurs migrants d’être employés par plusieurs exploitants agricoles, ouvre la voie à davantage de précarité et de discrimination.
Il laisse entendre que le précédent gouvernement avait déjà tenté d’introduire un système similaire. Face à une campagne internationale menée par la CTSP, le projet avait été abandonné au profit du modèle de Job Contractor. Aujourd’hui, le gouvernement remet sur la table le concept de Labour Contractor, une mesure que Reeaz Chuttoo juge contraire à l’article 16 de la Constitution, « puisqu’elle ne s’appliquerait qu’aux travailleurs migrants, créant ainsi une discrimination fondée sur le lieu d’origine. »
Au-delà de cette réforme, le président de la CTSP estime que la stratégie économique du gouvernement repose sur un modèle qui fait de la main-d’œuvre étrangère à bas coût « le principal avantage compétitif de Maurice ». Pour lui, cette politique encourage parallèlement les jeunes Mauriciens à chercher du travail à l’étranger.
Reeaz Chuttoo soutient qu’une fois son permis de travail obtenu, le travailleur migrant devient « entièrement dépendant de son employeur ». Si ce dernier informe le Passport and Immigration Office que le contrat a été résilié, le permis est annulé et le travailleur est expulsé. En cas de résistance ou d’absence de vol, il peut être placé au centre de rétention de Pointe-Jérôme dans l’attente de son rapatriement.
Cette dépendance empêcherait les travailleurs étrangers de s’élever contre les abus. « Les plaintes des travailleurs migrants ne sont pratiquement jamais enregistrées officiellement dans les bureaux du ministère du Travail », affirme-t-il. Et ce, avant de reprocher également à l’unité chargée des travailleurs migrants au sein du ministère d’agir davantage comme un « facilitateur pour les employeurs » que comme un véritable arbitre.
Le syndicaliste dénonce également de nombreuses violations des droits des travailleurs migrants. Il évoque notamment le non-paiement des contributions au Portable Retirement Gratuity Fund (PRGF), l’absence de suivi médical professionnel, le manque d’équipements de protection individuelle, des horaires de travail excessifs ainsi qu’une méconnaissance de leurs droits concernant les congés, les indemnités de repas après les heures supplémentaires, le bonus de fin d’année ou encore l’ajustement annuel du coût de la vie (COLA).
Il affirme que certains travailleurs occupent des fonctions correspondant à un grade supérieur à celui mentionné sur leur contrat, sans bénéficier de la rémunération correspondante. « Le travailleur étranger coûte beaucoup moins cher à l’employeur. Il est traité comme une batterie sans entretien que l’on renvoie dans son pays lorsqu’elle n’est plus utile », dit-il.
Par ailleurs, Reeaz Chuttoo affirme que les travailleurs migrants ne bénéficient pas d’une protection effective après un accident du travail. Il avance qu’une fois le permis de travail annulé, ces travailleurs sont expulsés avant même de pouvoir réclamer une indemnisation ou d’engager des poursuites contre leur employeur.
Le syndicaliste critique aussi la réduction progressive du salaire minimum exigé pour l’obtention d’un Occupation Permit délivré par l’Economic Development Board, passé de Rs 90 000 à Rs 50 000, puis à Rs 30 000. D’après lui, après déduction des avantages en nature, notamment le logement et la nourriture, la rémunération réelle peut tomber à environ Rs 25 000.
À cela s’ajoute, selon lui, l’absence d’obligation pour les titulaires d’un Occupation Permit de faire viser leur contrat par le ministère du Travail, contrairement aux détenteurs d’un permis de travail classique. Il estime que cette flexibilité profite essentiellement aux entreprises et favorise des situations de surexploitation.
Le président de la CTSP indique que les travailleurs étrangers sont exclus des conventions collectives, même lorsqu’ils effectuent un travail de valeur égale à celui des Mauriciens. Lors de la validation des contrats, explique-t-il, seules les rémunérations prévues par les Remuneration Orders sont prises en compte, sans référence aux conventions collectives offrant pourtant de meilleurs salaires et avantages.
Cette politique, poursuit-il, pénalise également les travailleurs mauriciens, en particulier les femmes. Il regrette qu’aucune étude n’ait été réalisée pour comprendre pourquoi près de la moitié des femmes demeurent hors du marché du travail. Dans le même temps, il critique la décision d’autoriser les étudiants étrangers à travailler jusqu’à 30 heures par semaine, estimant que ces possibilités devraient être proposées en priorité aux Mauriciens à la recherche d’un emploi à temps partiel.
Reeaz Chuttoo indique que Maurice n’a toujours pas adopté les règlements encadrant l’emploi des travailleurs domestiques étrangers, malgré la ratification de la Convention de l’Organisation internationale du travail sur le travail domestique.
Le syndicaliste met en garde contre les conséquences sociales de cette orientation économique. Pour lui, l’augmentation continue du recours aux travailleurs étrangers, combinée au départ des jeunes Mauriciens vers l’étranger, risque d’alimenter des tensions sociales et des sentiments xénophobes. Il appelle à une égalité de droits entre travailleurs mauriciens et migrants, estimant que seule cette approche permettra de lutter contre la surexploitation, de préserver des emplois décents et de placer l’être humain au cœur du développement économique.


