Le carnet de Camille : De l’autre côté de la porte

Madeleine, la soixantaine, est une femme au foyer qui mène une vie tranquille dans un quartier de Port-Louis. Derrière sa fenêtre, elle regarde le monde comme on observe une rivière. Les gens passent, les saisons changent, les oiseaux picorent sur le muret entre les bouteilles cassées plantées sur le haut du mur en guise de protection. Dans sa maison règnent le silence et les habitudes rassurantes. Elle aime la vibration des aiguilles qui glissent dans la laine qu’elle tricote, le parfum du gâteau quatre-quarts qui cuit au four, la sensation des pages qui tournent sous ses doigts. Les sons lui échappent depuis longtemps ; elle a appris à vivre autrement. Malentendante, elle lit les visages, les regards, les mouvements.

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Elle porte lentement la main à son appareil auditif posé sur la table de la cuisine. Depuis la veille, un problème de rechargement l’inquiète. Les informations parlent souvent d’agressions et de cambriolages. Alors, lorsque son mari et sa fille ont quitté le toit familial pour le travail et l’université ce matin-là, elle a vérifié par deux fois le verrou de la porte.

Soudain, un mouvement brusque attire son attention.

Une femme surgit dans la cour. Sa robe est froissée ; le haut, déchiré, laisse entrevoir une partie de sa poitrine. Ses cheveux, attachés, sont ébouriffés ; son visage est, lui, ravagé par les larmes. Ses yeux, grands ouverts, balaient les alentours et Madeleine y lit une menace. Elle agite les bras de manière désordonnée, puis va un instant derrière le vieux manguier, jette un coup d’œil du côté de la rue, puis s’avance jusqu’à la porte. Ses mains frappent le bois et moins vigoureusement la vitre. Elle parle en faisant de grands gestes. Elle tend les mains. Madeleine prend peur et imagine que cette jeune femme vient chercher de l’argent.

À travers la vitre, la maîtresse des lieux recule instinctivement.

Cette inconnue paraît incontrôlable et semble dangereuse. Madeleine imagine qu’elle veut entrer pour l’attaquer. Elle serre contre elle le châle rose qui entoure ses épaules, détourne les yeux quelques secondes, puis reste immobile. Si elle ne bouge pas, pense-t-elle, la femme finira par partir. Et si l’intruse ne part pas d’ici deux minutes, elle enverra un message à son époux.

Pour le moment, sa demeure est sa forteresse.

Mara, la trentaine, est une jeune épouse. Son mari, d’apparence attentionné, devient facilement violent. Cet après-midi-là, tout va pour le mieux lors de leur sortie en voiture. Elle a mis une jolie robe couleurs pastel avec un décolleté en V et a retenu ses cheveux dans un délicat chignon au bas de la nuque. Elle a pris soin de mettre un parfum citronné dans le creux derrière ses oreilles. Et puis, elle prononce un mot. Un mot de trop. Son mari arrête brusquement la voiture. Les insultes fusent avant même qu’une gifle ne claque. Il hurle, le visage déformé par une colère qu’elle connaît trop bien. C’est la fois de trop, elle sait qu’il faut fuir pour ne pas mourir. Elle profite alors d’un instant d’inattention pour ouvrir la portière et courir. Il agrippe ses cheveux puis sa robe pour la retenir, mais elle s’échappe et s’éloigne sans réfléchir. Tout a basculé en un mot.

Elle traverse une route, trébuche, sent ses jambes faiblir. Elle croit entendre la voiture démarrer, ou est-ce des pas, des cris ? Elle court. Chaque souffle lui brûle la poitrine.

Un portail ouvert s’offre à elle. Elle se précipite dans ce jardin fleuri et chaleureux. Une maison en bois lui apparaît comme un refuge.

Effarée, elle appelle à l’aide, puis se réfugie derrière un arbre. D’un bref coup d’œil vers la ruelle, elle s’assure que son mari ne peut la voir. Mara est incapable de reprendre son souffle. Elle est terrorisée. Puis elle comprend que l’homme a pris une autre direction. Elle ose enfin s’approcher de la porte d’entrée de la maison et cogne sur le bois de la porte.

Une femme est là. Mara lui explique son problème en criant. Mais elle semble insensible à ses mots et à sa détresse. Aucune de ses paroles n’atteint la femme de l’autre côté de la porte.

Elle la voit partiellement derrière la vitre. Elle écarquille les yeux. Le visage de la propriétaire demeure impassible. Aucun geste. Aucun mot. Rien.

Elle frappe plus fort, joint les mains pour supplier. Mais la femme reste figée, presque froide.

Alors Mara comprend qu’elle est seule face à sa désolation.

Encore deux minutes et elle quittera ce lieu avec cette douleur particulière que laisse un secours espéré, mais refusé.

Ce jour-là, deux femmes se sont presque rencontrées.

Deux femmes. Deux histoires. Une seule vérité.

Deux réalités. Une femme qui demande de l’aide et l’autre qui se sent menacée. Un seul sentiment : la peur.

Une femme qui crie. L’autre qui n’entend pas.

N’est-ce pas là le témoignage de nos vies ? Ne pas être entendu, ne pas être compris, se sentir attaqué, mal comprendre, avoir une mauvaise interprétation…

Et pourtant, ce jour-là, si la porte de la communication s’était ouverte, Mara aurait rencontré une femme bienveillante et pleine de force. Et Madeleine aurait rencontré une femme fragile et pleine d’humour.

Parfois, il ne manque ni de bonté ni de courage. Il manque simplement une façon de se comprendre.

Entre elles, il n’y avait ni méchanceté ni indifférence.

Seulement une porte fermée et un message qui n’avait jamais réussi à traverser le silence.

L’une disait : « Sauvez-moi. »

L’autre entendait : « Méfiez-vous ! »

 

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