Coups de cafards

Narendra Modi aurait peut-être dû parler à son ex-homologue Pravind Jugnauth. Ce dernier lui aurait sans doute dit que couper l’internet, comme il a tenté de le faire à Maurice en octobre 2024, n’était pas une bonne idée pour tenter de faire taire une population en colère.

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On se souviendra qu’à la veille des élections de 2024, face aux révélations de l’énigmatique Missié Moustass qui déroulait ses enregistrements compromettants sur les réseaux sociaux, le gouvernement MSM, dans un mouvement de panique, avait suspendu l’accès aux réseaux. Avec pour unique résultat que les Mauricien-nes s’étaient précipité-es pour installer des VPN leur permettant de contourner cette interdiction. Et que cela n’avait fait qu’attiser le mouvement ayant mené quelques jours plus tard à la raclée électorale infligée au gouvernement, toute une frange de l’électorat, notamment les jeunes, s’étant soudain mobilisés face à ce qui avait été vécu comme une atteinte intolérable à leur liberté d’expression.

Ce 20 juillet 2026, en Inde, le BJP de Narendra Modi a aussi essayé de couper internet pour faire taire le mouvement des étudiants du Cockroach Janata Party manifestant à Jantar Mantar, en plein centre de Delhi. Après avoir violemment dispersé la manif à coups de matraque et de gaz lacrymogène, les autorités ont choisi de couper l’internet mobile autour du site. Avec pour résultat que les manifestants ont basculé sur des applis qui n’ont pas besoin d’internet, notamment Bitchat. Créée par Jack Dorsey, cette messagerie utilisant Bluetooth Low Energy permet de communiquer avec d’autres appareils se trouvant dans un rayon de 30 mètres, sans nécessiter ni serveur central ni compte et, avec les relais de proche en proche, d’atteindre jusqu’à 300 mètres.

Et si, ce samedi 23 juillet, à 23h16, le ministère de l’Intérieur indien a exigé la suppression de Bitchat dans les trois heures qui suivent, rien n’y a fait. Les messages ont continué à circuler, la colère et les revendications à enfler, au point où quelques heures plus tard, le ministre de l’Éducation a été contraint à annoncer sa démission, conformément à ce que réclamaient les manifestants. Début 2011, l’Égypte avait aussi essayé de couper l’internet pour contrer la colère populaire, suivie quelques mois plus tard par la Syrie. En vain dans les deux cas. Pas plus de succès au Népal où, en septembre 2025, la Gen Z avait elle aussi utilisé Bitchat pour faire avancer ses manifestations contre le pouvoir.

La Gen Z, c’est aussi elle qui a pris d’assaut les rues de New Delhi en ce mois de juillet 2026. Sous le nom particulier de Cockroach Janata Party (CJP), ou mouvement des Cafards/Cancrelats. L’appellation naît en mai dernier, après que le président de la Cour suprême de l’Inde, Surya Kant, a publiquement traité les jeunes chômeurs indiens de « cockroaches » lors d’une audience sans lien direct avec cette question. Comme d’autres avant eux qui se sont réapproprié des termes à la base insultants (comme nègre pour créer le mouvement de la négritude par exemple), les jeunes ont repris cette dénomination pour en faire le symbole même de leur colère.

Au centre de cette colère, il y a, début mai, la révélation d’une affaire de fuite des sujets d’examen pour un concours d’entrée universitaire. Loin d’être isolé, ce scandale attise des frustrations déjà ancrées concernant les privilèges dont bénéficient certains, les défaillances du système éducatif indien, et l’aggravation du chômage des jeunes dans le pays.

Créé dans la foulée, le Parti du peuple des cafards étend sa contestation au-delà de New Delhi grâce aux réseaux sociaux. Du côté du Bharatiya Janata Party (BJP) du Premier ministre Narendra Modi, on tend d’abord à minimiser la contestation comme circonscrite aux réseaux sociaux. Mais au début de la semaine dernière, ce sont des dizaines de milliers de jeunes qui marchent vers le Parlement à New Delhi.

Les images de la répression brutale de cette manifestation vont elles aussi se propager à la faveur des réseaux sociaux, et susciter des rassemblements de soutien à travers le pays. Car les images ont un pouvoir particulier. Et à côté de celles de ces jeunes tabassés et gazés avec une grande violence, il y a aussi celle, aussitôt devenue virale, de cette jeune femme, sous la pluie, arrêtant d’une main un van de la police qui tente d’emmener certains manifestants qui viennent d’être arrêtés.

On se souviendra de l’émoi international suscité le 5 juin 1989, par cette photo d’un homme à la chemise claire, portant deux sacs plastiques, s’avançant pour bloquer une file de chars sur la place Tien An Men en Chine… Ici, la jeune femme de la photo s’appelle Rhiya Yadav, connue comme Rhiya Ahir sur les réseaux sociaux. Artiste et mannequin, cette jeune de 27 ans choisit, le 22 juillet dernier, de rejoindre les manifestants dans la rue à Mumbai. Quand elle voit ce van de la police où sont enfermés des jeunes, elle n’hésite pas. « I was just trying to voice my opinion and exercise my right, and to be one with the entire movement that is happening across the nation — not just in Delhi or Mumbai, but everywhere. What prompted me to do what I did was realising that what the police were doing was illegal and should not be tolerated, » dit-elle.

Postée devant le van pour l’empêcher d’avancer, elle est aussitôt rejointe par d’autres manifestants scandant « Inquilab Zindabad ! » (Longue vie à la révolution !)

« I never, in my wildest thoughts, imagined that I would be portrayed as someone powerful enough to lead an entire movement. I have been flattered and humbled by the entire experience. People are comparing me to freedom fighters of India, and that is something I cannot accept. They took bullets in their chest. I am no freedom fighter. But I was ready to be a martyr that day. Even if they had run me over, I would have been happy », affirme la jeune femme.

Le père de Rhiya Ahir est un membre de l’armée à la retraite. « He fully supports my participation in the protest. He does not agree with what is happening to our youth », affirme-t-elle. Ce qui arrive à cette jeunesse indienne, c’est une colère devenue irrépressible face à un système qu’ils perçoivent comme injuste et écrasant.

Et si le gouvernement indien a choisi comme soupape l’annonce ce samedi de la démission du ministre de l’Éducation, Dharmendra Pradhan, comme demandé par les manifestants, il n’est pas sûr que cela suffira à désamorcer le Parti des Cafards.

Le jour de la manif, Rhiya Ahir portait un t-shirt sur lequel il était écrit Maintenance. Parce que, dit-elle, « the system is broken. We are here to maintain the broken system. »

« I am not a student. My father is not a farmer. But I don’t have to be any of those things to stand for what is right. I wanted people to know that they can voice their opinions, that they can make a change, and that they can stand with us in solidarity even if they are not students. You are a citizen of India, and whatever is happening — the government is doing wrong by the citizens of India. There is no dignity left to be lived with in this country, and it is all because of the leaders », poursuit la jeune femme.

À l’ouest du pays, l’Etat du Maharashtra est devenu un des principaux bastions de ce mouvement en dehors de New Delhi. Dans d’autres États, les jeunes étudiants ont reçu le soutien d’organisations de la société civile et du monde agricole. Malgré des affirmations à l’effet que le Parti du Peuple des Cafards mettrait fin à ses manifestations, il n’est pas sûr que la contestation plus large que ce mouvement a suscitée s’arrête là.

L’appellation cafards/cancrelats n’est pas sans rappeler une autre occurrence. Celle du Rwanda, où ce mot, Inyenzi en langue kinyarwanda, a été utilisé par les Hutus pour désigner les Tutsis au cours des années ayant mené au sanglant génocide de 1994, au cours duquel 800 000 personnes, principalement des Tutsi, ont été tuées entre avril et juillet 1994. La radio Mille collines avait ainsi appelé à la « désinsectisation »…

Là-bas, cette déshumanisation avait favorisé les massacres, selon des experts interrogés au procès à Paris en 2014 du capitaine Pascal Simbikangwa, premier Rwandais jugé pour ces massacres. Et si celui-ci affirmait, lors de ce procès, que les rebelles tutsis avaient eux-mêmes choisi de se désigner sous ce nom, la plupart des experts appelés à la barre ont eux assuré que les combattants tutsis se faisaient en réalité appeler inkotanyi, les « lutteurs ».

En Inde, des jeunes aujourd’hui ont choisi de s’appeler cancrelats en signe de défiance et de lutte. Et la force de ce symbolisme semble bien dire une détermination qu’une seule démission ministérielle pourrait ne pas suffire à mater…

SHENAZ PATEL 

 

 

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