39 bougies, un don de sang organisé le 23 juillet 2026, une parade d’envergure le lendemain, des dons de matériel, des activités sociales et des visites de la flotte navale. Sur le papier, la National Coast Guard (NCG) célèbre sereinement son anniversaire. Dans les faits, l’institution doit surveiller un territoire maritime 1,100 fois plus grand que l’île Maurice, avec un effectif féminin qui se compte sur les doigts des deux mains et des missions qui éloignent les garde-côtes de leurs familles durant plusieurs semaines. Avec 20 branches à Maurice, deux à Agaléga et deux à Rodrigues, la NCG quadrille les îles et leurs environs. Mais face à l’immensité de la zone à couvrir, une question demeure : peut-elle réellement tout voir et tout contrôler ?
Tout commence en 1987 avec le CGS Amar, un unique navire et un effectif réduit. Trente-neuf ans plus tard, la NCG couvre une zone économique exclusive d’environ 2,3 millions de kilomètres carrés. Un chiffre qui donne le vertige. Le Chief Inspector Rajapundit, en poste depuis le 20 novembre 1995, ne cache pas l’ampleur de la tâche. « C’est un territoire très vaste à surveiller et, sans informations provenant du public, notre mission devient encore plus complexe », reconnaît-il.
Pêche illégale, trafic de drogue en collaboration avec l’Anti-Drug and Smuggling Unit (ADSU), pollution maritime : la liste des fronts est longue. Malgré la modernisation des moyens – navires, avions de surveillance et base de données installée au quartier général de Port-Louis –, les ressources disponibles doivent constamment être mises en balance avec l’immensité de l’espace maritime.
Les renseignements transmis par les pêcheurs, les skippers et les citoyens par l’intermédiaire de la hotline 177 deviennent ainsi indispensables. Sans ces informations, les garde-côtes risqueraient de naviguer presque à l’aveugle dans certaines parties de leur zone de surveillance.
Derrière la vitrine des célébrations, se pose donc une interrogation essentielle : les effectifs et les équipements évoluent-ils réellement au même rythme que les responsabilités de la NCG ? Le Chief Inspector préfère insister sur la nécessité de renforcer la collaboration avec le public. Une manière prudente d’admettre que l’institution ne peut, à elle seule, surveiller chaque recoin de cet immense territoire.
Le prix à payer : des missions loin des siens
Derrière l’uniforme et les parades, se cachent des sacrifices que le public mesure rarement. Pour le Chief Inspector Rajapundit, l’une des principales difficultés réside dans les missions en mer, qui peuvent durer entre huit et quinze jours. « Ayant été second à bord, il faut gérer une équipe d’une vingtaine de personnes, tout en étant loin de sa famille », confie-t-il.
Avec le poids de l’expérience, il évoque également les opérations conjointes réunissant policiers, hélicoptères, avions de surveillance et navires. Une coordination rigoureuse qu’il présente comme l’un des fondements de l’efficacité opérationnelle. « Ce travail d’équipe est ce qui rend les opérations efficaces et réussies », souligne-t-il. Pour les plus jeunes, comme le Police Constable Kallee passé au métier de garde-côte, la découverte de cet univers a été aussi exigeante que formatrice.
« C’est à partir de là que j’ai compris que le métier de garde-côte est très différent, même si nous faisons partie de la Mauritius Police Force. C’est un travail beaucoup plus exigeant », explique-t-il. Son témoignage met surtout en lumière la polyvalence demandée aux recrues dès leur arrivée. « Ici, on touche à tout. On contrôle les bateaux, les véhicules et, dans mon cas, je travaille à la salle des opérations, où tout se coordonne », précise-t-il.
De la salle des opérations, il participe notamment au suivi de la pollution sonore, des déversements d’hydrocarbures, et des autres incidents maritimes nécessitant une intervention rapide. « Le training est difficile, mais c’est une expérience exceptionnelle. Ce que vous vivez pendant cette période, vous ne l’oublierez jamais », assure le jeune garde-côte.
Neuf femmes pour bousculer un bastion masculin
Si la NCG met volontiers en avant sa transformation, un chiffre reste particulièrement révélateur. Elles n’étaient que six, l’année dernière, à porter l’uniforme de garde-côte. Elles sont désormais neuf, dont une seule officier ayant achevé sa formation. Il s’agit d’un frémissement plutôt que d’une révolution face à un corps composé de plusieurs centaines d’hommes, répartis dans 24 branches à Maurice, Rodrigues et Agaléga.

Engagée depuis l’année dernière, la Woman Police Constable Niclair représente cette nouvelle génération. « Je suis la seule femme dans mon département, mais la collaboration avec mes collègues se passe très bien », affirme-t-elle. Une déclaration positive qui révèle néanmoins, en creux, la solitude que peut représenter le fait d’être la seule femme au sein d’un environnement encore très largement masculin.
Son quotidien ne laisse, dit-elle, aucune place à la routine. « Chaque jour est différent. On ne sait jamais à quoi s’attendre : une journée calme ou une intervention plus difficile. Mais jusqu’à présent, tout se passe bien », témoigne-t-elle. Son parcours comprend trois mois de formation intensive, avec des exercices de sauvetage en mer, de premiers secours et d’initiation à la navigation. « Ce training nous prépare réellement aux réalités du terrain », soutient-elle.
Le Chief Inspector Rajapundit insiste, pour sa part, sur le fait que les femmes ne sont pas limitées aux tâches administratives. « Elles participent activement aux opérations sur le terrain et en mer. Nous avons constaté qu’elles ont un réel avantage dans les actions de sensibilisation auprès du public », affirme-t-il. La progression est réelle, mais elle reste lente. Le défi sera désormais de transformer ces premières intégrations en une véritable politique de mixité, capable de réduire durablement l’écart entre les femmes et les hommes au sein de l’institution.
Le CGS Barracuda, symbole d’une flotte dépendante de l’étranger
La NCG dispose aujourd’hui de trois avions de patrouille maritime, de cinq navires hauturiers – les CGS Barracuda, Victory, Vaillant, Guardian et Observer – ainsi que de 70 à 100 embarcations plus petites, dont des Fast Interceptor Boats et des Heavy Duty Boats. Fierté de la flotte, le CGS Barracuda se trouve actuellement en Inde. Construit par les chantiers Garden Reach Shipbuilders and Engineers de Kolkata, ce patrouilleur avait été le premier navire de guerre exporté par l’Inde, livré à Maurice en 2015 pour un coût avoisinant Rs 1,8 milliard.
Depuis, le Barracuda effectue régulièrement des déplacements vers l’Inde pour ses opérations de maintenance et de radoub. Maurice ne dispose pas encore des infrastructures nécessaires pour assurer localement ce type d’entretien lourd. Une fois les travaux terminés, le navire devrait reprendre la mer en direction de Port-Louis. Cette situation témoigne de la solidité de la coopération indo-mauricienne ; elle souligne également la dépendance persistante de Maurice envers des moyens extérieurs pour maintenir sa flotte pleinement opérationnelle.
L’absence temporaire d’un navire aussi important rappelle aussi une réalité stratégique : dans une flotte relativement limitée, chaque unité immobilisée réduit la capacité de présence en mer.
Une vitrine sociale au-delà des missions maritimes
Pour ses 39 ans, la NCG a souhaité déployer ses activités dans toutes les régions de l’île. Dons de matériel scolaire et de denrées alimentaires, actions de proximité, don de sang et visites des navires ont accompagné les célébrations officielles. « Avec le soutien du Commissaire de police, plusieurs activités ont été organisées », précise le Chief Inspector. Le don de sang du 23 juillet devait notamment illustrer la volonté de l’institution d’aller au-delà de ses responsabilités strictement maritimes. « Cela démontre notre engagement envers la population et notre volonté de servir au-delà de nos missions en mer », dit Rajapundit. Quant à la parade, elle se voulait une démonstration de discipline, de disponibilité et de cohésion. « Elle montre que nous sommes présents pour le public 24 heures sur 24 et sept jours sur sept », insiste-t-il.
39 ans après ses débuts avec un seul navire, la National Coast Guard est devenue une institution incontournable de la sécurité mauricienne. Elle dispose aujourd’hui de moyens plus modernes, d’une implantation élargie et d’une coopération étroite avec l’Inde. Mais son anniversaire met également en lumière les défis qui l’attendent : surveiller une zone maritime démesurée, maintenir une flotte opérationnelle, renforcer les effectifs, améliorer les capacités locales de maintenance et ouvrir davantage ses rangs aux femmes.
Entre les témoignages des jeunes recrues, la progression encore timide de la présence féminine et l’attente du retour du CGS Barracuda, les célébrations de cette année racontent autant le chemin parcouru que celui qui reste à accomplir. Car derrière les uniformes, les navires et les cérémonies, se trouvent des femmes et des hommes appelés à veiller, souvent loin des regards et de leurs proches, sur l’un des plus vastes territoires maritimes de l’océan Indien.
Juliana Arékion


