La révocation de Sydney Pierre n’est pas un accident politique survenu au détour d’un vote. Elle constitue l’aboutissement d’un désaccord qui couvait depuis plusieurs semaines autour de la réforme des pensions. Le ver était déjà dans le fruit dès le 24 juin, lorsque le Junior Minister au Tourisme avait refusé de taire ses réserves devant le Premier ministre, Navin Ramgoolam.
Ce jour-là, Anabelle Savabaddy, Ehsan Juman et Sydney Pierre avaient été placés devant leurs responsabilités après avoir exprimé, à des degrés divers, leur malaise face au projet gouvernemental. Le discours prononcé par Sydney Pierre lors des débats budgétaires avait particulièrement irrité le chef du gouvernement. Le député rouge avait défendu le principe d’une pension universelle, prenant ainsi ouvertement ses distances avec la ligne officielle.
Dans l’hémicycle, plusieurs élus de la majorité avaient alors tapé sur les tables pour manifester leur approbation. Le geste n’était pas anodin. Derrière la discipline affichée se dessinait déjà une fracture plus profonde : celle d’élus partagés entre la solidarité gouvernementale, la ligne du parti et les engagements pris devant leurs électeurs.
Après la séance parlementaire, les trois élus avaient été convoqués au bureau du Premier ministre, en présence du président du Parti travailliste, Patrick Assirvaden, et du secrétaire général du parti, Ritesh Ramful. La réunion aurait duré plus d’une heure. Il leur aurait été demandé de clarifier leur position et de se conformer à la décision du gouvernement.
Les semaines suivantes ont fait leur œuvre. Les voix discordantes se sont progressivement tues. Certains ont accepté la discipline collective. D’autres ont préféré composer avec leurs états d’âme. Sydney Pierre, lui, est resté debout au milieu du rang.
Vendredi, son « non » a retenti avec la force particulière des mots que l’on prononce en sachant qu’ils auront un prix. Il savait que son refus ne resterait pas sans conséquence. Il l’a pourtant maintenu, là où d’autres avaient choisi l’alignement, le silence, l’absence ou une soudaine indisposition — réelle ou diplomatique, nul ne le saura jamais.
Quelques heures plus tard, il apprenait sa révocation. Sans ménagement et, selon son entourage, sans avoir bénéficié d’une véritable concertation avec le Premier ministre.
Week-End a tenté à plusieurs reprises de le joindre. Sydney Pierre n’a répondu ni à nos appels ni à nos messages. Son téléphone lui-même semblait avoir choisi le silence, comme si les mots étaient devenus trop lourds après une journée où tout avait basculé.
D’aucuns comprendront qu’il n’était pas d’humeur à raconter ses dernières heures au sein du gouvernement. Derrière le courage affiché se cachent forcément l’amertume, la colère et la blessure d’un homme sanctionné pour avoir refusé de voter contre ses convictions.
Mais à ceux qui ont pu le côtoyer ou échanger avec lui, Sydney Pierre aurait confié ne rien regretter. Il serait même fier d’avoir tenu bon et d’avoir dit non à une décision qu’il jugeait contraire à ses valeurs ainsi qu’à l’histoire sociale du Parti travailliste.
Il mesure aussi la vague de sympathie que son geste a suscitée. Là où le gouvernement pensait peut-être sanctionner un dissident, il a contribué à faire émerger, presque du jour au lendemain, l’une des personnalités politiques les plus populaires du moment. Non pas pour un discours soigneusement préparé, mais pour un mot simple, prononcé au moment où beaucoup attendaient que quelqu’un ose enfin le dire.
Admirateur des grandes figures des premières heures du parti, de Guy Rozemont à Emmanuel Anquetil, en passant par sir Seewoosagur Ramgoolam, Sydney Pierre se réclame de cette tradition où la politique ne consistait pas seulement à occuper un fauteuil, mais à défendre les travailleurs, les petites gens et les plus démunis.
« Je suis né travailliste, comme mon père et d’autres membres de ma famille, et je le resterai quoi qu’il arrive », aurait-il confié à ses proches.
Sa révocation ne l’aurait donc pas éloigné du Parti travailliste. Bien au contraire. Il compte s’y accrocher, y défendre sa place et poursuivre de l’intérieur le combat pour ce qu’il considère comme la véritable fibre philosophique et idéologique du parti.
En clair, Sydney Pierre n’a aucune intention de faciliter la tâche de ceux qui souhaiteraient le voir disparaître discrètement du paysage. Il ne démissionnera ni du PTr ni de son mandat de député à l’Assemblée nationale. Il estime ne pas avoir trahi son parti en défendant la pension universelle. À ses yeux, il aurait plutôt tenté de rappeler au parti ce qu’il fut et ce qu’il prétend encore représenter.
Il se considère comme un travailliste sanctionné pour avoir défendu une valeur travailliste.
S’il devait être traduit devant les instances du parti ou en être expulsé, il ne rendrait pas pour autant son siège. Il rejoindrait les bancs des indépendants et continuerait à intervenir à l’Assemblée nationale selon sa conscience et ses convictions.
Une perspective qui pourrait compliquer davantage la situation d’une majorité déjà traversée par les frustrations, les non-dits et les départs. Sydney Pierre ne ferme toutefois pas encore toutes les portes. Derrière ses déclarations de fermeté se devine aussi l’émotion d’un homme profondément attaché à sa famille politique, mais qui refuse d’accepter que sa fidélité au parti soit mesurée uniquement à sa soumission au gouvernement.
Le dossier des pensions aura ainsi fait davantage que provoquer un débat sur l’âge, les montants et les modalités de paiement. Il aura ouvert une crise d’autorité au sein de la majorité et mis en évidence le fossé entre la discipline gouvernementale et les convictions personnelles de certains élus.
Le ver était déjà dans le fruit le 24 juin. Il a continué à progresser dans le silence des réunions, les rappels à l’ordre et les ralliements successifs. Vendredi, le fruit a fini par éclater.
Sydney Pierre a perdu son portefeuille ministériel, mais il estime avoir conservé l’essentiel : sa parole et ses convictions. Il n’entend ni partir sur la pointe des pieds ni se laisser pousser hors de la vie politique.
Et s’il devait désormais siéger seul, il pourrait bien découvrir que son « NON» porte plus loin depuis les bancs des indépendants qu’il ne le faisait lorsqu’il était encore assis au sein du gouvernement.
Guillotine sans pitié pour l’ex-JM Sydney Pierre
La sanction suprême contre l’ancien Junior Minister au Tourisme, Sydney Pierre, est tombée vers 1 heure dans la nuit de vendredi à samedi. Il a été révoqué par le président de la République sur décision du Premier ministre à la suite de son vote contre le gouvernement lors de la Division of Vote sur la réforme de la pension dans le Finance Bill quelques heures auparavant au Parlement.
La décision de Sydney Pierre sur cette question cruciale ne constitue nullement une surprise. Intervenant lors des débats sur le budget le 24 juin dernier, le Junior Minister au Tourisme avait catégoriquement déclaré : « Ce n’est pas quelques milliers de roupies en plus, comme ce que nous avons économisé sur la BRP quand on a annulé la pension. Et laissez-moi dire d’emblée : j’ai dit que ce n’est pas un discours safe, et même si je devais m’asseoir quelque part là-bas, il n’y a absolument aucun problème. Quand j’ai démissionné de mon travail pour venir rejoindre, ici, cette auguste Assemblée, c’était encore plus unsafe. Et aujourd’hui, vous le comprendrez. »
Auparavant, dans cette même intervention, Sydney Pierre avait fustigé les Advisers du gouvernement. « Donc, oui, nous avons des Advisers, mais nous sommes les élus du peuple. Il faudrait nous écouter. Je rejoins l’honorable Lobine qui dit :« Il faudrait nous écouter. » Nous avons des experts dans cette Chambre. C’est pour cela que la population nous a élus également. »
Avec la révocation en tant que Junior Minister, Sydney Pierre devra rejoindre les rangs de l’opposition. Mais de quelle tendance ? Il faudra attendre la séance de mardi pour prendre connaissance des seating arrangements au sein de l’hémicycle.


