Le 12 octobre 2002, l’Assemblée régionale de Rodrigues se réunissait pour la première fois à Port Mathurin. 18 ans plus nombre de Rodriguais sont unanimes à dire que leur île s’est depuis transformée. Si elle n’a pas forcément un nouveau visage, l’île a préservé son cachent tout en étant différente. Et à la question de savoir comment est la vie à Rodrigues aujourd’hui, le sentiment est partagé.  

18 ans. L’âge de la majorité puisqu’on considère que l’individu est assez responsable pour pouvoir prendre ses décisions seules. Murielle Ravina (25 ans), Anne-Sophia Gaspard (28 ans), Jean-Christ Spéville (39 ans) et Marcellino Etienne (31 ans) sont convaincus que leur île natale est définitivement prête et capable aujourd’hui à se prendre en main. L’ancien député Christian Leopold pousse la réflexion encore plus loin en rajoutant “Ca fait des années que nous avons combattu pour avoir notre autonomie, nous l’avons gagnée d’une certaine façon. Maintenant il est grand temps de faire un bilan. Kot nou sorti, kot nou ete zordi? Il faut entamer la discussion sur un point important pour savoir what’s next ? ».

What’s next ?

Rodrigues est décrite comme “un havre de paix” par Anne Murielle Ravina. Du haut de ses 25 ans, l’ancienne Miss, qui a eu la chance de visiter plusieurs pays explique n’avoir jamais pu retrouver cette authenticité et le confort de son île ailleurs. Le constat de cette enseignante très engagée au niveau de plusieurs causes sociales est mitigé. “Cette autonomie a renforcé notre image et nous a donnés la confiance pour déclamer qui nous étions et montrer de quoi nous étions capables. De surcroît, elle nous a permis de montrer que c’est seulement la superficie de l’île qui est petite, mais pas sa contenance. Fêter les 18 ans de l’autonomie c’est fêter la majorité qu’elle a acquis. A mon humble avis, comme à chaque rite de passage à la majorité, il est grand temps de revisiter et consolider l’autonomie. L’autonomie a bien-sûr déjà fait ses preuves certes et les Rodriguais en ont bénéficié. Mais, il nous faut dorénavant voguer vers d’autres horizons. Sans se voiler la face, notre autonomisation est encore sous la tutelle de Maurice. Je pense qu’il est grand temps de donner le sens complet au mot autonomie car Rodrigues et les Rodriguais ont pu se démarquer et faire leur preuve dans divers secteurs. Tel un jeune qui prend son envol à sa majorité, laissons donc Rodrigues s’affranchir davantage.»

Une autonomie en perte de vitesse

Un sentiment partagé par Anne-Sophia Gaspard, habitante de Mont Lubin. Contrairement à son entourage, elle a eu la chance de trouver un travail après ses études tertiaires. Mais la jeune femme est loin de savourer cette stabilité financière. “Trop de jeunes n’arrivent pas à se projeter à Rodrigues. Si l’autonomie avait bien débuté, depuis nous sommes restés sur notre faim. L’administration était supposée améliorer notre vie mais dans la réalité d’aujourd’hui, nous sommes loin du compte. Même si la vie reste paisible et que nous arrivons à survivre et à tracer notre route malgré les hauts et les bas, cela ne veut pas dire que nous sommes satisfaits. Au contraire, d’année en année, nous perdons notre statut social. Zanfan ankor bizin kit so pei pou al etidie dan Moris. En matière de culture, d’éducation et de développement économique, l’autonomie ne suit absolument pas la vision que nous avions”.

Président du Rodrigues Kitesurf Association et travaillant dans la gestion de projets divers, Jean Christ Spéville se décrit d’ailleurs comme un jeune entrepreneur très déçu par cette « supposée » autonomie. « Il est évident que Rodrigues n’a pas vraiment le pouvoir qu’il devrait avoir. On nous a vendus plusieurs rêves et de grands projets comme l’aéroport ou le port mais finalement ce n’est que du bla bla. An 2020 rodriguais ankor pe gayn delo enn fwa par mwa. Nous n’avons pas un bon hôpital encore moins un laboratoire et une bonne connexion a internet. Nous dépendons a 200% de Maurice. Il y vraiment urgence de revoir certain paramètre qui sont aujourd’hui dépassés pour relancer le pays surtout pour les jeunes ».

Un travail assidu

Marcellino Etienne préfère quant à lui analyser son île et son autonomie d’un autre œil. “Dire qu’on est autonome c’est une chose. Ce n’est pas une fin en soi et non plus uniquement la responsabilité des politiciens. Nous avions vraiment besoin de ce statut car notre ADN et nos spécificités sont différentes par rapport à la République. Nous avançons pas après pas, peut-être pas au goût de tout le monde. N’empêche il faut reconnaitre que notre vie à Rodrigues n’est pas si mal. Cette autonomie a permis à nos dirigeants de prendre des décisions pour le peuple et pour notre île. La vie a depuis changé puisqu’elle a généré une vraie motivation chez le peuple en générale. Isi kan nou koze nou parol tande. Sauf que le travail demeure très assidu vers l’empowerment des Rodriguais. Rodrigues a un nouveau visage, elle est aujourd’hui dynamique et de nombreux défis nous attendent encore ».

En effet, alors que l’île organise plusieurs activités pour marquer ses 18 ans d’autonomie, Christian Leopold, devenu entrepreneur, est d’avis, que dans le fond, Rodrigues peut encore mieux faire et que cela doit passer par certains ajustements. Il cite comme exemple le règlement de la pêche d’ourite ou encore la distribution de livres aux élèves du secondaire où Rodrigues. Des initiatives qui ont prouvé que l’île peut être avant-gardiste en matière de décisions « C’est un crédit que nous pouvons nous octroyé avec fierté et nous booster à réclamer plus de liberté. Le Rodrigues Regional Assembly ne peut plus se contenter d’être là uniquement pour passer des règlements et non des lois. Si je concède que la défense et la sécurité sont sous l’égide de Maurice, cependant nous devons avoir plus de marge de manœuvre dans plusieurs autres domaines. Dans l’actuelle situation, encore plus après la pandémie ; nous sommes loin d’être sur le même pied d’égalité. L’autonomie a certes été une bonne chose mais elle a été trop politisée”.

En quête de liberté totale

Le souhait  d’un réel changement est incontestable car « autonomie ne peut pas marcher sans liberté totale” ,martèle Jean-Christ Spéville. “Il faut surtout que cette autonomie donne la chance à tout le monde. Comme moi, il y a beaucoup d’autres qui ont cette volonté de faire bouger les choses. Il faudrait arrêter de nous décourager et tenter freiner dans nos démarches. Pena ziss la ter ek la pess. Les jeunes rodriguais peuvent contribuer au développement dans d’autres domaines tout en gardant notre cachet”.

Raison pour laquelle Anne Murielle Ravina est convaincue que c’est le moment ou jamais de commencer à définir l’autonomie, non seulement comme une autonomie administrative, mais aussi de l’approfondir en le ramenant sur le plan d’une autonomie individuelle. De sorte que Rodrigues puisse créer davantage d’hommes et de femmes autonomes, et surtout, des jeunes qui s’administrent eux-mêmes. “Cela ne pourra qu’être bénéfique pour Rodrigues. Pour pouvoir avancer il faut maintenant avoir plus de liberté d’agir et de penser. C’est ainsi que nous serons en mesure de créer cette île Rodrigues de nos rêves”. Parmi les priorités immédiates, revoir le système administratif jugé trop lent, réduire le taux de chômage, consolider et travailler en équipe et définitivement avoir une vision plus adaptée à la réalité et à la nouvelle génération.

Une date historique

La route de l’autonomie de Rodrigues fut longue, semée d’obstacles et entrecoupé de désillusions. Pratiquement 40 ans de combat avant que le texte de loi soit enfin présenté et débattu à l’Assemblé nationale en novembre 2001. Même si plusieurs tentatives furent soldées par des échecs, il faut attendre en juin 1982, au moment où le pouvoir change de main à Port-Louis et que l’OPR (Organisation du peuple de Rodrigues) arrache deux sièges. Serge Clair entra alors au gouvernement comme ministre de Rodrigues. Cette même année, l’Assemblée législative approuve la création d’un Island Council, qui ne verra jamais le jour. Finalement en 1992 naît le Rodrigues Local Council composé de 21 membres désignés par le ministre. Cependant l’instance n’est que consultative et finira par ce dissoudre en 1996.

Ainsi la première lecture du Rodrigues Regional Assembly Bill en novembre 2001 viendra marquer un tournant dans l’histoire de cette île.