L'adolescent qui vit dans un logement précaire est confronté à des conditions de vie difficiles doit souvent assumer des responsabilité d'adulte et gérer les épreuves qui surgissent à cette étape de son développement personnel

Souvent, ce sont des adultes qui, en situation de précarité économique, racontent les épreuves auxquelles ils sont confrontés. Qu’en est-il du regard des adolescents quand ils vivent dans ces mêmes conditions? A l’âge où ils sont en plein développement personnel et qu’ils sont exposés à d’autres espaces sociaux que leur environnement immédiat, Kenny et Alison, 14 ans, parlent de leur réalité et de l’importance de l’habitat dans leurs relations avec leurs pairs. Et de ce besoin d’intimité dont ils sont privés quand le soir le salon se transforme en chambre à coucher.

“Plusieurs fois mes camarades de classe me disent qu’elles veulent venir chez moi. Mais, moi je trouve toujours une excu,se pour ne pas les recevoir. Enn kou mo dir zot mo pe sorti. Enn lot kou mo dir zot mo pou okipe. Je n’ose pas les inviter à la maison”, confie Alison (nom modifié). La jeune fille fêtera ses 14 ans dans deux semaines. C’est dans le jardin mal entretenu du centre communautaire de son village que nous la rencontrons. Notre présence chez elle l’aurait embarrassée. Alison vit avec sa famille dans un logement précaire où la promiscuité fait aussi partie de son quotidien. Kenny, 14 ans, vit quasiment la même situation que son amie d’enfance.

“Mes copains ne vont pas être aussi directs pour me demander de venir chez moi. Les garçons ne réagissent pas comme les filles. Ils vont tourner autour d’un sujet et n’oseront pas être directs. Apre lerla zot pou fer konpran ki zot anvi vinn lakaz. Je ne peux pas recevoir mes amis chez moi”, dit Kenny. Chez lui, dit-il, sa mère, le compagnon de celle-ci, sa grand-mère et ses deux jeunes frères vivent tous dans deux pièces. “Delo malang sorti depi sal-de-bin ek twalet mo vwazin rant dan nou lakour”, raconte l’adolescent. “Et quand il pleut, l’eau de pluie s’infiltre dans la maison. Mo bizin tir delo”, confie Kenny.

«Quand mes amies font des sorties, je n’y participe pas»

A 14 ans, Alison et Kenny sont davantage conscients et concernés par leur espace social et familial que lorsqu’ils étaient plus jeunes. A l’âge où ils sont exposés à la vie en dehors de leur cellule familiale et environnement immédiat, ils réalisent, disent-ils, que ce sont aussi les autres qui les renvoient souvent à leur réalité.

Au collège et ailleurs, leurs camarades vivent dans des conditions plus confortables et ont des portables, des accessoires et des vêtements neufs. Contrairement à Kenny et Alison, ils ne sont pas bénéficiaires d’aides sociales et ne reçoivent pas de matériels scolaires de la National Empowerment Fondation (NEF). “Quand mes amies font des sorties et des fêtes, je n’y participe pas. Une fois, les parents d’une camarade de classe avaient organisé son anniversaire de 15 ans dans un bungalow. Mo pa’nn ale”, confie Alison. Se sentent-ils différents de leurs pairs ? “Oui !” répond d’emblée l’adolescente. Mais cette réponse positive n’est pas pour s’apitoyer sur son sort.

“Si je suis différente, c’est parce que je ne fume pas, je ne touche pas à la drogue et je ne bois pas d’alcool. Bann pli tipti ki mwa pe fime”, dit la jeune fille. “Beaucoup de jeunes de notre âge ont déjà touché au synthétique. Si tu ne fumes pas, y compris la cigarette, ils font pression sur toi. Kapav gagn bate tou ar zot”, explique Kenny qui concède avoir déjà été pris à partie par de jeunes fumeurs. D’ailleurs, sa grand-mère surveille de très près ses sorties dans le quartier. “Si je sortais, reconnaît pour sa part Alison, je pense que je pourrais subir l’influence de mes amies. C’est une chose que je ne veux pas, d’autant que certaines racontent comment elles font pour obtenir ce qu’elles veulent de leurs parents. L’une d’elles a dit qu’elle avait menacé sa mère qui a cédé et lui a remis de l’argent.”

«Être pauvre c’est de ne pas avoir de maison»

S’ils ont leur portable respectif avec accès limités, en revanche pour leurs tenues vestimentaires ils ne peuvent, disent-ils, jouer aux difficiles. D’abord, l’argent, laissent-ils entendre, n’entre pas toujours à la maison. “Mon père a 31 ans, il est maçon et il ne travaille pas pour le moment”, dit Alison, dont la mère, 29 ans, est hospitalisée.

Quand cette dernière, marchande de rue occasionnelle, est en bonne santé, elle est accompagnée par Alison. “Ça ne me dérange pas !” dit l’adolescente. Le budget familial est rarement consacré aux vêtements. “Je ne suis pas du genre à suivre la mode. Je me sens bien en jeans”, dit Alison pour se convaincre, sans doute. Quant à Kenny, c’est sa grand-mère qui lui a acheté des vêtements neufs récemment, après la vente d’un bien. Son beau-père, également ouvrier, est le principal pilier économique de la famille. Il travaille selon la disponibilité de l’emploi.

“Nous mangeons à notre faim”, dit Kenny qui en arrive cette conclusion : “Je ne peux pas dire que nous sommes pauvres. Etre pauvre c’est de ne pas avoir de maison, être un sans domicile fixe. Mo granmer abitie dir mwa mem si mo lakaz koule ek li tipti pa fer nanie, pourvi nou ena enn plas pou dormi.” Malgré les paroles sages de sa grand-mère, Kenny n’entend pas devenir adulte entre les murs des deux pièces familiales. Il a hâte de travailler afin d’aider ses parents à s’en sortir. Pour gagner sa vie et parce qu’il aime la justice, il ambitionne d’être policier. Mais Kenny aura à attendre encore quelques années avant d’atteindre son but. Il en est de même pour Alison qui, elle, voudrait devenir médecin.

“Au collège, j’ai la moyenne aux épreuves. Je me débrouille bien dans toutes les matières; mes préférées sont les sciences. Je préfère aller à l’école que rester à la maison. Chaque sou que j’ai j’économise pour acheter du matériel scolaire”, dit-elle. Faire les devoirs quand on est nombreux dans deux petites pièces n’est pas toujours évident. Mais pour Alison, cela n’est pas impossible. “Ce qui est le plus dur c’est de ne pas avoir d’intimité”, dit la jeune fille. “A-swar mo mama ek mo papa dormi dan enn lasam ek ti baba. Mo bann ser ek mwa nou met enn matla anba dan lot lasam pou nou dormi”, confie l’adolescente.

« Mo get plafon »

Habituée à se réveiller tôt pour se rendre au collège, Alison raconte que tous les matins, pendant les vacances, elle est la première à ouvrir les yeux. “Lerla mo get plafon”, dit-elle en riant. Mais en réalité la situation est loin d’être drôle. L’exiguïté de la maison, explique-t-elle, l’empêche de bouger pour ne pas réveiller les autres. “J’en ai assez de changer de maison, parce que nous n’avons pas assez d’argent pour en louer une”, lâche-t-elle. A 14 ans, Alison qui est née d’une fille mère, incarne elle-même “une petite maman” pour ses jeunes soeurs. De la cadette de 12 ans à la benjamine de 7 mois, elle veille sur elles et prend soin de la maison. D’ailleurs, à Noël dernier, elle n’avait pas bronché quand ses parents lui ont annoncé qu’elle n’aura pas de cadeau. “Zot ti bizin donn kado mo ti ser”, explique Alison. Depuis que sa mère est hospitalisée, la jeune fille a pris complètement les rênes du foyer. C’est elle qui prépare les repas, avec le peu qu’elle trouve dans le coin qui sert de cuisine. Kenny n’est pas exempté de tâches ménagères. Il s’en acquitte comme une responsabilité qui lui revient.

Christine, 18 ans : «Une maison, c’est un nouveau départ»

L’éducation fait barrage à la transmission intergénérationnelle de la pauvreté, l’adolescent qui grandit en milieu économiquement précaire a moins de chance de reproduire le même schéma familial que ses parents. Mais une maison est aussi une aubaine pour y parvenir, confie Christine, qui vient de célébrer ses 18 ans et qui habite dans des longères temporaires de Baie-du-Tombeau. La jeune fille a interrompu sa formation technique, reprendra ses cours en attendant qu’elle emménage avec sa mère et toute la fratrie dans une maison sociale de la National Housing Development Corporation Ltd.
“Une maison c’est un nouveau départ. Cela vous donne l’envie de réussir”, dit celle qui a fêté ses 18 ans vendredi dernier. C’est aussi ce jour-là qu’elle a accompagné sa mère, laboureuse, au bureau de la NHDC où s’est tenu un exercice de tirage au sort pour l’attribution des numéros d’appartement aux bénéficiaires. “On a eu le nôtre”, dit-elle, heureuse. Christine n’a jamais connu une maison dotée d’un minimum de confort, si ce ne sont les premiers sanitaires attenants du logement qu’elle partage avec sa mère et ses six frères et soeurs, aux longères temporaires à Baie-du-Tombeau. Auparavant, elle a grandi et vécu non loin de là, dans les longères blanches. “J’ai connu cet environnement. Mes repères y étaient. Pour moi, la vie dans les longères était normale, mais je savais que beaucoup de mes camarades d’école ne comprenaient pas d’où je venais. Quand on me posait des questions, je répondais sans gêne la vérité. Je n’ai jamais éprouvé de honte par le fait d’habiter dans les longères. Il y avait des filles au collège à qui je n’en parlais pas, celles que je ne pouvais pas inviter chez moi, parce qu’elles font partie de familles aisées”, raconte Christine.
Aux longères temporaires, cette dernière partage une des deux chambres à coucher avec son frère aîné et ses deux jeunes soeurs. “Je m’y suis accommodée”, dit-elle. Si la maison qui sera attribuée à sa mère est un habitat confortable et décent, elle représente aussi pour la jeune fille, fraîchement adulte, un moyen de retrouver la dignité humaine dont elle a droit. Elle y sera, assure-t-elle, plus apaisée. “Je terminerai mes cours, je trouverai du travail et ce sera à mon tour d’aider ma mère”, dit-elle.