Dans une interview accordée cette semaine au Mauricien, Armoogum Parsuramen parle de son engagement social au-delà de la Global Rainbow Foundation. Il souligne qu’ « aucun citoyen, qui aime son pays, ne peut rester insensible devant l’injustice ». Il insiste sur le fait qu’il fait de la politique sans faire de la politique partisane. Le directeur de la Global Rainbow Foundation parle aussi de la situation des personnes vulnérables et des enfants handicapés durant ce deuxième confinement. Il annonce la présentation d’un projet de loi sur les personnes handicapées, qui sera diffusé en mai et qui pourrait être utilisé par le gouvernement pour compléter le texte de loi annoncé depuis 2014.

Une de vos premières préoccupations, durant le précédent confinement, était la situation des enfants handicapés. Comment se présente la situation cette année ?

Durant le premier confinement, nous étions en pleine période scolaire. Les enfants devaient se démener pour savoir comment surmonter les contraintes, alors qu’ils étaient bloqués à la maison. À cette époque, ils étaient vraiment débalancés. Pour ce deuxième confinement, nous sommes dans une situation un peu différente par rapport au calendrier scolaire. Toutefois, le confinement rapide avait compliqué les choses aussi bien pour les enfants et que pour leurs parents, mais aussi pour les enseignants. Il n’y a pas eu de préavis comme tel. L’annonce a été faite à 21h pour entrer en vigueur le lendemain matin à 6h. Ce qui était loin d’être suffisant pour se préparer. Il y a plusieurs familles, avec des membres en situation de handicap, qui ne s’étaient pas préparées du tout. Cette catégorie de personnes fait ses provisions pratiquement au jour le jour. Ce qui fait que beaucoup de familles se sont retrouvées dans une situation très difficile. En premier lieu, elles ne peuvent pas sortir et d’autres n’ont pas le moyen de faire des provisions, ce qui complique la situation.

Au niveau de la Global Rainbow Foundation, nous prenons contact avec nos bénéficiaires. Il y a quelque 3 000 personnes que nous suivons depuis notre création, mais certaines sont décédées. Nous avons téléphoné à tous ceux qui ont bénéficié de prothèses et de fauteuils roulants et qui sont en difficulté. Depuis la semaine dernière, nous avons commencé une distribution de produits alimentaires et de ‘food packs’ à travers le pays. Nous avons cinq personnes qui sillonnent l’île pour distribuer des produits alimentaires afin de soulager les familles en difficulté.

Je suis d’avis, à la lumière de l’expérience du premier confinement, que le gouvernement aurait dû mettre en place un système de soutien aux personnes les plus vulnérables. Ce n’était pas difficile de le faire. Avec une collaboration étroite entre le gouvernement et les ONG, on aurait pu accomplir un travail considérable. Or, une partie des ONG sur le terrain n’ont toujours pas obtenu leur WAP. Je suis heureux que le personnel de la Global Rainbow ait obtenu le sien, ce qui nous permet d’être très actifs sur le terrain.

Nous offrons également un service de télémédecine. Nous avons une équipe de médecins, de physiothérapeutes et de psychologues qui sont tous actuellement occupés à conseiller les patients en rééducation, qui ont l’habitude de venir chez nous une ou de fois par semaine. Des photos ou autres documents leur sont envoyés afin qu’ils puissent poursuivre leur traitement avec l’aide de leurs parents. Il y a aussi une grande demande pour les personnes qui sont dans l’anxiété.

Je ne pense cependant pas que nous avons tiré les leçons du premier confinement. Je ne vois pas de mobilisation nationale pour venir en aide aux personnes vulnérables. Actuellement, ce sont les ONG et les entreprises, ayant à cœur l’intérêt des personnes vulnérables, qui sont à l’œuvre. Or, on aurait pu créer une chaîne de solidarité impliquant le maximum d’ONG. Dans les zones rouges, la police aurait pu apporter son aide pour livrer des colis aux personnes en situation désespérée puisque les officiers de police peuvent circuler librement.

Combien de familles avez-vous aidé ?

Nous avons distribué quelque 200 ‘food packs’ à la lumière d’une enquête approfondie que nous avons effectuée afin d’identifier les personnes qui sont le plus dans le besoin. Ces enquêtes ont permis de démontrer combien de personnes se trouvent dans une situation pénible. Nous avons vu, par exemple, une dame de 75 ans qui n’a rien à manger chez elle.  Elle vit seule et ne peut sortir pour faire des achats. Elle n’a plus de gaz ménager. Il y a des situations très difficiles dans toutes les régions de l’île. Il y a beaucoup de familles qui ont choisi de n’avoir qu’un repas par jour. Pa manze midi e gard pou tanto.

La distribution de vivres se fait-elle sur une base hebdomadaire ?

Nous venons de terminer un premier round. Si la situation persiste, il faudra qu’on fasse d’autres rounds. L’année dernière, nous avions fait deux rounds de distribution de colis complets, contenant au moins 17 produits de base. Si le gouvernement avait pris l’initiative de regrouper les ONG dans différentes régions du pays et de puiser dans le fonds CSR, pour mettre un fonds spécial à leur disposition afin de soutenir les personnes en difficulté, la situation aurait été différente. Les meilleurs agents pour faire ce genre de travail sont les ONG.

Est-ce un message que vous envoyez au ministère de la Sécurité sociale ?

C’est un message que j’envoie au gouvernement. La remise de la pension de vieillesse d’un certain nombre de personnes en difficulté est une bonne chose qu’il faut saluer. De la même façon, on aurait pu apporter des produits alimentaires à des personnes seules et en difficulté. Sur le plan médical, il faudrait à mon avis réfléchir sur la façon de permettre à ces personnes dans le besoin d’obtenir leur vaccin. Je sais qu’il y avait une interpellation parlementaire à ce sujet.

Avez-vous suivi les travaux de la première séance parlementaire ?

Je n’ai pas eu l’occasion de suivre tous les travaux. Toutefois, je constate que l’opposition, dont son leader Xavier-Luc Duval, a totalement raison de dénoncer l’imprévoyance du gouvernement en ce qui concerne l’approvisionnement du pays en vaccins. Le gouvernement aurait dû prévoir ce qui aurait pu arriver après le premier confinement. Il n’a pas le droit de dire qu’il ne pouvait prévoir ce qui allait se passer. Nous aurions pu placer une précommande auprès de l’Inde depuis longtemps. Je ne pense pas qu’on aurait dû attendre d’avoir des vaccins en cadeau. Nous aurions dû avoir investi en amont dans l’achat de ces vaccins comme l’ont fait beaucoup de pays. C’est mauvais pour notre image. En raison de cette imprévoyance, nous aurons quatre ou cinq vaccins dans le pays. Ce qui créera une psychose et un cafouillage. Il faut reconnaître que ce n’est pas une situation facile. Ce que je déplore, c’est qu’après le premier confinement, nous étions tous détendus. Partou dimounn pe soufer, isi nou tap lestoma e dir ki nou Covid Safe. Nou finn fer gran nwar avek Kononaviris e ala linn retourne. Il coule de source que nous aurions dû profiter de la situation qui prévalait dans le pays pour faire l’éducation de la masse et mieux préparer la population. On avait vu que certains pays ont connu la deuxième et la troisième vague. Il aurait fallu avoir mis en garde la population contre les dangers prévisibles et les encourager à avoir une réserve de produits alimentaires pour au moins semaine. Disons franchement que s’il n’y avait pas d’arrogance de la part du gouvernement, s’il y avait une entente nationale, les choses auraient été différentes. La COVID-19 était une occasion en or pour qu’il y ait un rassemblement national pour sauver le pays.

Pensez-vous que l’opposition a fait son travail comme il le fallait ?

L’opposition a fait son travail dans la limite du possible, avec les contraintes qu’elle a rencontrées au niveau du Parlement.  C’est un facteur qui crée des blocages en termes d’informations. Les partis de l’opposition, qui avaient réussi à créer une entente entre eux, auraient dû concentrer leurs efforts sur ce point fondamental. Fidèles à leurs habitudes, ils ont commencé à déterminer le rôle que chaque parti est appelé à jouer en vue des élections générales. Cela m’a désespéré. Les élections générales sont normalement prévues dans quatre ans. Si, dès maintenant, on commence à discuter du choix du Premier ministre, du président de la République et du Speaker, entre autres, cela ne fait pas sérieux et donne l’impression qu’on s’amuse à jouer avec la population. Il n’y avait aucune urgence pour traiter ces questions. Toute la stratégie de l’opposition était basée sur une entente contre le gouvernement et, en même temps, chaque parti de l’opposition avait un agenda politique. La population est dégoûtée par cette façon de faire et la population n’a pas la confiance qu’elle aurait dû avoir dans l’opposition.

Pendant longtemps, vous vous êtes consacré au social et vous continuez à le faire. Or, depuis l’année dernière, vous avez franchi un nouveau pas en vous engageant davantage sur d’autres fronts. Que s’est-il passé ?

En tant que patriote, je suis dans le social. Je suis la politique tout en étant apolitique puisque je ne suis pas membre d’un parti. La politique est importante dans toute société. Les opinions peuvent contribuer positivement à ce qui se passe dans le pays. Lorsqu’on est en présence d’injustice, on n’a pas le droit de garder le silence. Même les livres sacrés nous enseignent qu’on ne peut rester tranquille devant l’injustice. Il nous faut utiliser nos mains pour la dénoncer par des écrits ou à travers notre voix pour faire des plaidoyers ou prier Dieu pour qu’il puisse sauver le pays. Aucun citoyen, qui aime son pays, ne peut rester insensible devant l’injustice. Il nous faut sauver des personnes qui sont victimes de toutes formes d’injustice. Je suis intervenu dans plusieurs cas sur la base des principes fondamentaux. Lorsque les handicapés sont privés de leurs droits fondamentaux, qu’ils rencontrent des difficultés pour trouver une école ou pour obtenir leur pension, je suis obligé de me manifester en prenant des positions bien fortes afin de défendre des causes et non pas faire de la politique partisane. Pour prendre quelques exemples, on a fait de grands discours concernant la distribution des tablettes dans les institutions primaires. On a aussi déjà déboursé l’argent nécessaire, mais jamais les tablettes ne sont arrivées dans les écoles. La compagnie a déclaré faillite. On ne peut garder le silence face à de tels scandales. Nous avons aussi vu les abus concernant l’achat des médicaments. Ils saignent le pays et fait ensuite comme si de rien n’était. De tels scandales interpellent tout le monde.

Est-ce pour cela que vous êtes descendu dans la rue en février ?

J’ai fait des choses qui sont importantes afin d’apporter une solidarité et encourager ceux qui se sont engagés contre ces scandales dans leurs missions. Nous sommes arrivés à un moment où nous ne pouvons plus rester tranquilles.

Nous avions l’impression que vous vous êtes engagé dans un parti politique. Est-ce vrai ?

Ce n’est pas vrai du tout. Il y a beaucoup de rumeurs. En 2014, on avait dit que je serais candidat du PTr. Je n’ai pas été candidat. Cette rumeur s’est répétée en 2019. En 2012, lors de la création de la Global Rainbow Foundation, j’avais fait une déclaration pour dire que j’avais décidé de servir l’humanité, à commencer par les plus vulnérables, et que je ne ferai pas de politique active. J’ai gardé ma parole jusqu’aujourd’hui. Je me consacre à mes activités sociales à plein temps et je le fais avec amour et foi. Je le répète, je ne fais pas de politique partisane et cela ne veut pas dire que je resterai tranquille devant des scandales. Si ma voix peut aider à sauver ceux qui souffrent, je dois pouvoir l’utiliser.

Où est-ce que le bât blesse dans la société mauricienne ?

Je ne voudrais pas faire de critiques « just for the sake of it ».  Prenons le cas du Premier ministre : s’il avait réalisé l’importance de la fonction de Premier ministre, alors qu’il avait obtenu ce poste sur un plateau de son père, les choses auraient peut-être pris une autre tournure. Lorsqu’il a obtenu ce poste à l’issue des élections de 2019, il a tout bouleversé en un an. Il faut voir le nombre de scandales qu’il a tolérés et le nombre de choses qu’il justifie, son attitude par rapport à Yogida Sawmynaden ou par rapport à l’affaire Wakashio. À tous ces scandales s’ajoutent l’opacité et l’arrogance avec lesquelles ils opèrent. Aujourd’hui, la MBC est utilisée à outrance pour des besoins partisans. Les ‘meetings’ du Premier ministre sont couverts par la télévision. Depuis trois ans, les activités de la Global Rainbow Foundation ne sont plus couvertes par la MBC.  À plusieurs occasions, alors que les cameramen de la MBC étaient déjà arrivés pour couvrir un événement, ils ont été forcés de rentrer. Même Jane Constance avait été boycottée parce que son père avait critiqué le gouvernement.

S’agissant de la loi quant aux personnes handicapées, on en parle depuis 2014 dans le programme gouvernemental et on avait annoncé un amendement de la Constitution afin qu’il n’y ait plus de discrimination contre les personnes autrement capables. En 2016, une loi avait été préparée et visée par le Parquet. Le projet est resté lettre morte jusqu’aujourd’hui. Maintenant la ministre a annoncé qu’elle a engagé d’autres consultations afin de retravailler la loi. Ce qui veut dire qu’il faut attendre encore sept ans. Pourtant, certaines législations très sévères ont été préparées et adoptées en deux semaines. Devant le retard enregistré pour présenter cette législation, la Global Rainbow Foundation a préparé un texte de loi avec l’aide des experts internationaux. D’ici la fin de mai, le projet de loi sera publié et communiqué à toutes les organisations. Nous le remettrons au gouvernement afin qu’il puisse s’en inspirer lorsqu’il présentera la loi sur les personnes autrement capables. Ceux qui ont vu le texte de loi considèrent qu’il est à 75% dans la ligne qu’il faudrait.

Avez-vous l’impression que le gouvernement n’écoute pas suffisamment les critiques et les propositions venant de ceux en dehors du gouvernement ?

Le gouvernement n’écoute pas. C’est un gouvernement qui fonctionne par des conseillers. Chaque ministre a un conseiller qui parle pour lui. Au niveau de l’Éducation, il faut parler avec son conseiller. C’est le cas partout ailleurs. Si le ministre ne maîtrise pas le dossier, on aurait dû faire appel à ceux qui parviennent à le faire, comme le secrétaire permanent ou d’autres hauts fonctionnaires, pour s’adresser au public.  Prenons le cas de la COVID-19, qui sont les grands porte-parole du gouvernement ? Zouberr Joomaye et Catherine Gaud. Lorsqu’il y avait un problème au niveau de l’ex-présidente de la République, Ameenah Gurib-Fakim, alors que c’était un problème entre le Premier ministre et elle, ce sont deux conseillers du PMO qui étaient venus de l’avant pour faire des déclarations contre l’ex-présidente. Voilà à quel point on avait dévalué les postes constitutionnels. Il faut que la population comprenne que le gouvernement ne peut assumer ses responsabilités et a besoin d’autres personnes pour le couvrir.

Pensez-vous que le Parlement joue son rôle et que la démocratie parlementaire fonctionne comme il le faut ?

Malheureusement non. Le Parlement est décrié. Toute la population le voit. Beaucoup de jeunes et de moins jeunes ridiculisent le Parlement. Il semblerait qu’il y ait eu un petit progrès cette semaine au niveau du Speaker, mais nous avons vu sa performance depuis 2019. Il nous faut un Parlement beaucoup plus démocratique qui se rencontre régulièrement.

On a constaté que vous avez aussi donné votre avis sur la Constitution. Est-ce un sujet qui vous intéresse ?

La Constitution est le fondement de notre démocratie. Dans l’ensemble, la Constitution a fait ses preuves depuis l’indépendance. Elle contient beaucoup de bonnes choses. Le moment est venu pour qu’une équipe de juristes et des personnes bien averties écoutent les demandes de la population et proposent une Constitution moderne pour renforcer la démocratie, pour combattre la corruption, pour respecter les institutions et consolider la séparation des pouvoirs. Il est temps de faire cela dans une île Maurice moderne.

Quel est votre souhait en ce temps de COVID-19 ?

Nous passons par une phase difficile. L’économie est en crise. Il y a eu des gaspillages de fonds. En même temps, le gouvernement n’a pas été en mesure de payer une compensation de Rs 375 à des pensionnés. Nous perdons notre ‘ranking’ international. Nous endettons notre pays et serons confrontés à des problèmes de chômage. Le WAS et le SEAS sont très bons, mais sont temporaires. Nous sommes confrontés à des problèmes sociaux. Le problème de la drogue bouleverse le pays. On constate que les autorités ont saisi plusieurs cargaisons de drogue. C’est très bien, mais nous sommes en droit de nous demander comment ces drogues sont entrées dans le pays. Il y a eu deux manifestations dans les rues de Port-Louis. À chaque fois, c’était un cri de cœur que la population a exprimé. Elle a dit son rejet de l’injustice, de la corruption et des travers dans le pays. Si le gouvernement avait pris note de ces revendications et avait apporté un changement drastique dans sa manière de faire, il aurait redonné confiance au pays. Est-ce que vous avez vu le Premier ministre envoyer un signal clair sur ce qu’il souhaite pour l’avenir ? Dans des moments pareils, nous avons besoin d’un leader consensuel qui prend des décisions concrètes pour le bien du pays. De son côté, l’opposition devrait oublier son ego et oublier qui doit devenir Premier ministre, etc. Il faut qu’ils travaillent tous comme une seule équipe dans l’intérêt de la population.  L’heure est venue pour les leaders des partis politiques de ne plus servir leurs agents politiques seulement, mais la nation, comme l’avait affirmé le cardinal Maurice Piat dans un de ses discours.

« Je suis d’avis, à la lumière de l’expérience du premier confinement, que le gouvernement aurait dû mettre en place un système de soutien aux personnes les plus vulnérables »

« Lorsqu’il a obtenu le poste de PM à l’issue des élections de 2019, il a tout bouleversé en un an. Il faut voir le nombre de scandales qu’il a tolérés et le nombre de choses qu’il justifie, son attitude par rapport à Yogida Sawmynaden ou par rapport à l’affaire Wakashio… » 

« Il y a eu deux manifestations dans les rues de Port-Louis. À chaque fois, c’était un cri du cœur que la population a exprimé. Elle a dit son rejet de l’injustice, de la corruption et des travers dans le pays »