« À Maurice, la politique c’est comme le football anglais : quand on est fan de Liverpool, même si Manchester marque un superbe but, on ne l’acceptera jamais et inversement »
« Comment voulez -vous que le gouvernement négocie avec une opposition qui n’a qu’une idée en tête : le déstabiliser pour prendre sa place ? »
« S’ils ne peuvent pas travailler ensemble aujourd’hui, comment les partis de l’opposition vont-ils pouvoir se mettre d’accord pour gouverner ensemble, si jamais ils arrivent à remporter les élections de 2024 ? »

Notre invité de cette semaine est Ashley Ittoo, troisième député MSM du N°16 projeté dans la lumière par la démission de Nando Bodha. Dans cette interview réalisée mardi matin – donc avant l’annonce du reconfinement -, cet ingénieur et sportif reconverti en politique répond à nos questions sur son parcours, l’engagement politique, les conséquences des récents remous politiques en défendant son gouvernement et son parti.

Vous avez été élu troisième député de la circonscription N°16 aux dernières élections derrière Johana Bérenger et Nando Bodha, sous les couleurs du MSM. Comment êtes-vous arrivé en politique ?
–Comme pratiquement tous les Mauriciens, je me suis intéressé à la politique très jeune. On en parlait chez moi, au collège, au travail. J’ai été actif au niveau social dans mon village, puis j’ai fait partie de la direction d’une fédération socioculturelle dont j’ai été le vice-président et déjà on me disait que je devrais entrer en politique. Quand l’occasion s’est présentée par la suite, quand le MSM m’a contacté en 2019, j’ai accepté, d’autant que je soutenais la politique qu’il menait depuis 2014.
Vous êtes donc élu en 2019, mais vous n’êtes, comme les autres jeunes parlementaires de la majorité, pas très visible. Qu’est-ce qui explique cette discrétion ?

–Le fait que nous sommes éclipsés, mis de côté par la presse. Quand les parlementaires de la majorité interviennent au Parlement, la presse n’en parle pas ou alors ne nous accorde que deux ou trois lignes dans les journaux et sur les radios. J’ai le sentiment que la presse ne s’intéresse pas aux députés de la majorité en général. Je ne suis pas sûr que vous seriez venu m’interviewer si Nando Bodha n’avait pas démissionné du gouvernement et du MSM en obligeant la presse – et même les habitants de la circonscription N°16 – à se demander qui est le deuxième député MSM du N°16.
Mais est-ce que les parlementaires de la majorité s’intéressent à la presse ou se concentrent-ils, comme le gouvernement, sur la MBC et les radios qui lui sont favorables ?

–Je reconnais qu’être député de la majorité n’est pas un travail facile. Le système gouvernemental accorde la priorité aux ministres et dans les circonscriptions aux PPS. C’est vers eux que se tournent automatiquement la presse et même les électeurs, et les députés ne viennent qu’en troisième position, même si nous sommes sur le terrain et sommes les premiers à recevoir les critiques adressées au gouvernement.
Est-ce que, quelque part, la presse ne s’intéresse-t-elle pas moins aux députés de la majorité parce que leurs interventions sont surtout remplies de fleurs et de compliments destinés au gouvernement et, en particulier au Premier ministre ? Est-ce que le parlementaire de la majorité n’est pas réduit à tap latap au Parlement pour saluer les décisions du gouvernement ? Des décisions prises par Lawizinn ?
–Il m’est arrivé de tap latab quand il le fallait, mais pas systématiquement. Les parlementaires ne sont pas que des taper latab, ils ont des idées, des convictions et les partagent. Dans nos réunions parlementaires avec le Premier ministre et les ministres, aucune consigne, aucune instruction n’est donnée par rapport aux thèmes que nous devons aborder dans nos interventions au Parlement sur les projets de loi. Le discours que je prononce et que j’écris moi-même n’est pas visé par ce qui que ce soit.
En tant que député de la majorité qui se dit indépendant, vous est-il arrivé de ne pas être d’accord avec un projet de loi et de le dire ?
–Jusqu’à l’heure non et j’espère que ça n’arrivera jamais. Mais si c’est le cas, j’en parlerai dans les instances du parti et du gouvernement, où nous pouvons faire des contributions lors des préparations des projets de loi. Jusqu’à maintenant, je n’ai eu aucun problème à faire remonter les doléances des mandants.
Vous êtes membre de la commission parlementaire sur l’ICAC. Êtes-vous d’accord avec la lenteur avec laquelle cette institution mène ses enquêtes ?

–L’ICAC est en train de faire le travail pour lequel il est mandaté, au rythme qu’il juge nécessaire. Je pense qu’il faut prendre le temps nécessaire pour mener une enquête et surtout apporter des preuves concrètes pour constituer un dossier solide pour confirmer des allégations. Il me semble important que toutes les procédures soient suivies et les précautions nécessaires prises avant d’accuser formellement une personne.
Quel est votre commentaire sur la démission des membres de l’opposition de la commission parlementaire sur l’ICAC ?
–J’ai remarqué une chose lors des différentes sessions du comité parlementaire sur l’ICAC. À chaque fois, après une séance de travail, les députés de l’opposition font des déclarations publique pour dire que l’ICAC ne fonctionne pas en citant les enquêtes en cours, alors que le comité ne doit pas s’ingérer dans le fonctionnement de l’institution. On dirait qu’ils n’ont pas compris leur rôle. Je comprends qu’ils aient démissionné, car la politique qu’ils pratiquent ne mène à rien.
Que pensez-vous de la manière dont le Speaker mène les débats au Parlement ?

–Il faut aussi se mettre à sa place. Nous avons aujourd’hui au Parlement une opposition qui se contente seulement de critiquer en utilisant un langage, des mots qui ne font pas honneur au Parlement et qui m’étonnent.

Vous n’êtes pas étonné par le langage, les mots et le ton utilisés par le Speaker vis-à-vis des membres de l’opposition ?
–Je pense que toute action provoque une réaction et que chaque Speaker a son style pour gérer les débats et maintenir l’ordre au Parlement.

Avez-vous été surpris par la démission de votre colistier Nando Bodha ?
–Totalement. Je ne le connais pas bien, j’ai fait avec lui 24 jours de campagne et plus d’une année comme colistier. Mais notre relation était strictement politique. Moi je travaillais sur le terrain, lui dans son ministère. On se rencontrait parfois au sein du comité central du MSM, dont je suis membre, pour parler de la circonscription, sans plus. Je n’ai toujours pas compris les raisons de sa démission et je ne sais pourquoi il a dit que le Premier ministre était inaccessible.
Est-ce que vous allez jusqu’à dire, comme l’ont déjà dit des membres du BP du MSM, que Nando Bodha est un traître ?
–Les habitants du N°16 avaient beaucoup d’attentes sur Nando Bodha en tant que ministre et les militants en tant que secrétaire général du MSM et il existe chez eux le sentiment d’avoir été trahi. L’électorat vote aussi pour avoir un ministre et d’une certaine manière participe au fonctionnement du système. Il préfère avoir affaire à un ministre qu’à un député…

 

Comment vous, député chargé de veiller à la bonne utilisation des fonds publics, avez pris le fait que des proches du gouvernement aient bénéficié de millions pour fournir au ministère des équipements médicaux ?
–Écoutez, il y a des enquêtes en cours…
Vous n’êtes pas scandalisés que des proches du pouvoir aient fait des millions de profits sur les fonds publics pendant le confinement sanitaire ?

–Bien sûr que je suis scandalisé, tout comme le sont de nombreux Mauriciens et ils ont raison. Dans tout système, il y a toujours des gens qui trouvent des lacunes et savent les exploiter pour se faire de l’argent et cette situation n’existe pas uniquement à Maurice. C’est pour cette raison que je dis qu’il est important de laisser les enquêtes en cours sur ces allégations se poursuivre sans interférence. Si les enquêtes prouvent que les allégations sont fondées, tous ceux concernés, dont les responsables, auront à rendre des comptes.
Je me permets de vous rappeler que dans le cadre de ces affaires de fraude et de corruption, le directeur général de la State Trading Corporation a été arrêté et limogé, ainsi que son beau frère…
–Cela prouve que le système fonctionne bien.
Donc, les différentes commissions d’enquête ne vous gênent pas ?
–Ce qui me gêne, c’est cette tendance à tout mettre sur le dos du gouvernement : que ce soit une marée noire, un naufrage ou des gens qui auraient profité du confinement pour faire des profits. Des allégations ont été faites, des enquêtes ouvertes, ce qui est une preuve que la démocratie et les institutions fonctionnent à Maurice. Quand il y a des institutions qui ne marchent pas, il faut faire des enquêtes pour savoir pourquoi. C’est ce qui est en train d’être fait ces jours-ci.
Je note que vos réponses sont brèves, donc, je vais poser une question qui va vous faire longuement discourir. Que pensez-vous de l’éclatement de l’opposition parlementaire ?

–Première réaction, je suis triste pour le pays qui ne méritait pas ça. Nous avons aujourd’hui au sein de l’opposition des partis qui se sont alliés au lendemain de l’élection de novembre 2019 juste pour essayer de faire partir le gouvernement. C’était leur seul objectif. Ils ont mis de côté leurs nombreuses divergences pour essayer d’atteindre cet objectif et ils ont fini par comprendre qu’il n’était pas réalisable. S’ils ne peuvent pas travailler ensemble dans l’opposition aujourd’hui, comment vont-ils pouvoir se mettre d’accord pour gouverner ensemble si jamais ils arrivent à remporter les élections de 2024 ? La stratégie de l’union pour déstabiliser le gouvernement ne marche pas, ne va pas convaincre les Mauriciens. Il faut venir avec un projet de société, un programme électoral et des idées novatrices. Eux n’avaient qu’un objectif : faire partir le gouvernement. C’est un peu court comme projet de société, vous ne trouvez pas ?
Vous avez été autant surpris par l’éclatement de l’opposition que par la démission de Nando Bodha ?
–Non. Tous ceux qui suivent la politique savaient que l’entente de l’opposition ne pouvait tenir et que l’éclatement allait arriver pour plusieurs raisons. Il y a tout d’abord l’ego surdimensionné des leaders des partis de l’opposition. Il y a ensuite – et déjà – l’incapacité à trois ans des élections de se mettre d’accord sur à qui attribuer les postes de responsabilités du futur gouvernement, en admettant que l’opposition remporte les élections. Finalement, je pense que les partis de l’opposition sont arrivés à leur phase terminale puisqu’ils ne sont pas en phase avec la nouvelle génération de Mauriciens.
Vous êtes en train de dire que le gouvernement est un parti de jeunes alors que les oppositions sont des partis de vieux ?
–Je vous invite à faire les comparaisons nécessaires entre l’âge des leaders des partis de l’opposition et celui du parti gouvernemental. Nous avons au conseil des ministres quatre membres qui ont quarante ans ! Les vieux leaders des partis de l’opposition ont un problème de succession et certains l’organisent déjà en pensant à leurs enfants. Nous n’avons pas ce souci au MSM avec un leadership fort qui a donné sa chance à des jeunes à tous les niveaux du parti et du gouvernement. Le MSM a procédé en 2019 au renouvellement et au partage entre la jeunesse et l’expérience, ce qui n’a pas été le cas des partis de l’opposition et nous avons été choisis par la population…
Par seulement 37% de l’électorat, permettez-moi de vous le rappeler !

–Mais c’est le système du first pass the post qui permet ce genre de résultat. C’est un système qui a été mis en place avant l’indépendance pour répondre aux besoins de cette époque, il a fonctionné malgré les lacunes et a permis au pays de se développer. Mais le monde change et d’autres sensibilités, d’autres préoccupations sont nées, comme celles qui concernent l’écologie. Il faudra apporter des améliorations aux lois électorales pour que toutes les sensibilités politiques ou autres du pays soient représentées au Parlement.
Quelle est votre opinion sur les récentes marches citoyennes qui ont beaucoup dérangé le gouvernement et le MSM ?
— Je comprends que la marée noire après le naufrage du Wakashio et la mort des dauphins ait provoqué de la colère et que certains aient eu envie d’aller l’exprimer à travers des marches en critiquant tout. Mais ce ne sont pas des slogans et des marches qui font changer les choses, mais un travail de concertation avec toutes les parties concernées. On ne va rien changer en essayant de déstabiliser le gouvernement, il faut venir avec des propositions concrètes pas des slogans.
Vous avez vraiment le sentiment que le gouvernement est en negociating mood depuis les dernières élections ?
–Comment voulez-vous que le gouvernement négocie avec une opposition qui n’a qu’une idée en tête : le déstabiliser pour prendre sa place. Je vous l’ai, dit toute action appelle une réaction. Ils ne viennent pas débattre de projet ou d’idées, mais juste faire de l’opposition systématique. Comment voulez-vous que ça puisse marcher ? Qu’ils viennent poser des questions d’intérêt général, pas juste des questions soi-disant pour acculer le gouvernement et le prendre en faute. Qu’ils ne viennent pas avec des attaques politiques et personnelles.
Je pense qu’en posant votre candidature pour un poste de député, vous envisagiez de devenir ministre…
–Bien sûr, comme tout politicien quand il imagine sa carrière politique. Mais il y a aussi la réalité du terrain à tenir en ligne de compte. Je rêve d’une île Maurice où prévaudrait le mauricianisme, ce qui n’est pas encore le cas. C’est un travail de longue haleine puisque la question se pose encore dans un pays éduqué avec une forte proportion de jeunes qui ont grandi ensemble et qui, quand ils entrent dans l’isoloir, choisissent de voter en fonction de critères que l’on croyait faire partie du passé. Le Mauricien, au lieu de regarder la grande image, de mettre le pays avant, se focalise sur les petits détails, sur le gain personnel immédiat. Il ne joue pas collectif, mais personnel. On a développé au fil des années la perception selon laquelle le politicien peut contourner le système, ce qui fait qu’on demande au député de faire obtenir une promotion, un transfert, les heures d’ouverture ou de fermetures des institutions.
Est-ce que les politiciens, les jeunes dont vous faites partie, veulent changer les choses ou est-ce que comme beaucoup d’électeurs, ils sont eux aussi à la recherche de zot boutte ?

–Ce ne sont pas les jeunes politiciens qui ont dévalué la classe politique. On ne réclame pas de bouette, mais des conditions décentes. Il faut quand même reconnaître que pour faire de la politique, la majeure partie d’entre eux ont dû sacrifier leur carrière professionnelle pour se mettre au service du peuple. Aujourd’hui, un député touche Rs 100000 par mois après les déductions, ce qui est loin d’être le salaire d’un professionnel. Nous sommes soumis au marché de l’offre et de la demande. C’est la demande de l’électeur qui veut que nous fonctionnions comme ça. Les choses avancent, on parle plus de l’écologie, des droits des enfants, de la femme et même des animaux. De nouvelles idées ont germé et on convaincu des Mauriciens, et il faut en tenir compte.
En 2024, allez-vous être candidat au N°16 ?

–J’irai poser ma candidature où le leader jugera bon de m’envoyer.
Et c’est avec cette attitude d’obéissance que les jeunes, comme vous, vont changer la politique ?
–Écoutez, je suis dans un parti et je dois respecter les décisions que prend son leader. J’aurais souhaité évidemment rester au N°16, mais je suivrai la ligne du parti.
Est-ce que les jeunes politiciens travaillent ensemble en dépit de leurs camps politiques ? Est-ce que, par exemple, vous travaillez avec votre colistière Johana Brenger du MMM ?
–Non. Parce qu’à Maurice, la politique c’est comme le football anglais : quand on est fan de Liverpool, même si Manchester marque un superbe but, on ne l’acceptera jamais et inversement. C’est dommage, mais c’est comme ça, pour le moment.
Trouvez-vous que les jeunes sont motivés, engagés ?
–Malheureusement, non, la jeunesse d’aujourd’hui est beaucoup plus sur les réseaux sociaux, derrière un portable ou un écran d’ordinateur que sur le terrain. Et quand il descend sur le terrain, c’est souvent juste pour critiquer, pas pour proposer des solutions, pas pour s’engager, pour apporter son aide pour faire changer les choses. Il y a tout à faire pour faire changer les mentalités et inciter les jeunes à s’engager.
Finalement, est-ce que la démission de Nando Bodha est une opportunité pour vous ?

— Nando Bodha était une icône du MSM dans la circonscription. Il n’avait pas besoin de se présenter et d’aller vers les gens, ils allaient vers lui, alors que moi, je marchais dans son ombre. Sa démission m’a donné l’opportunité de remplacer le vide qu’il a laissé. Je vais tout faire pour le remplacer à tous les niveaux. Oui, sa démission est pour moi une opportunité puisque, si je garde la même circonscription comme je le souhaite aux élections de 2024, j’aurais comme adversaires un aspirant PM du MMM, Nando Bodha, une aspirante Deputy PM MMM, Johana Berneger, et une aspirante ministre de l’égalité du PTr, Stéphanie Anquetil.
Vous pensez avoir le dos assez large pour mener ce combat ?

–La démission de Nando Bodha m’a permis de sortir de son ombre, qu’il a cultivée pendant 21 ans. C’est un énorme challenge politique auquel je me prépare. Vous savez, je viens d’une famille modeste, mon père était coupeur de cannes et ma mère travaillait à l’usine. J’ai dû trouver ma voie en relevant différents challenges pour devenir entrepreneur et ouvrir mon propre business et, aujourd’hui, je suis député. Je le dis avec fierté parce que c’est porteur d’espoir et cela illustre une réalité mauricienne : même en partant de pas grand-chose, en travaillant, on peut devenir quelqu’un. Je vais donc travailler pour relever le challenge des élections de 2024 au N°16.