Notre invité de cette semaine est Athanasios Polychronopoulos, le président de l’entreprise grecque Polyeco, dont la branche mauricienne a obtenu une partie du contrat de nettoyage pour les plages et le lagon du sud-est souillés par la marée noire du Wakashio. Dans cette interview réalisée jeudi par téléphone depuis Athènes, Athanasios Polychronopoulos revient sur le naufrage et le travail effectué par la branche mauricienne de son entreprise dans le nettoyage des déchets de la marée noire. Un travail terminé plusieurs semaines avant la date prévue.

l Quels sont les éléments qui ont mené à la création de l’entreprise grecque Polyeco, dont vous êtes le président ?
— Cette compagnie a été fondée en 1977 par mon père, qui était un homme d’affaires grec. C’était un homme d’affaires visionnaire qui voulait protéger l’environnement marin de son pays. Il a commencé à protéger cet environnement marin des problèmes causés par des fuites de pétrole, les marées noires. En même temps, il a commencé à fabriquer des équipements pour les navires. C’est en 2000 que Polyeco est née comme étant une conséquence logique des démarches entreprises par mon père. Nous avons commencé à récupérer les déchets provoqués par les naufrages ou fuites de pétrole pour les recycler et les transformer en matières réutilisables. Notre entreprise s’est développée au fil des années pour devenir un acteur de premier plan dans le domaine de la protection de l’environnement marin en utilisant le matériel le plus sophistiqué dans ce domaine. Nous avons entrepris des milliers d’opérations dans ce domaine sur des milliers de sites dans diverses parties du monde.
l Pour quelle raison est-ce que Polyeco qui, selon vos dires, est présente dans le monde entier, est venue ouvrir une branche à Maurice, petite île perdue au sud de l’océan Indien ?
— En 2010, nous avons participé à un appel d’offres international de l’UNDP pour un projet concernant la gestion durable des déchets de polluants organiques persistants et celle des sols contaminés au DDT à Maurice et l’avons obtenu. Après avoir complété avec succès ces projets, nous nous sommes intéressés, en 2017, à un projet du gouvernement mauricien, plus précisément du ministère de la Sécurité sociale, pour le fonctionnement, la gestion et la maintenance de l’installation de stockage des déchets dangereux, à La Chaumière, Bambous. C’est pour participer à la réalisation de ce projet que nous avons décidé de créer Polyeco SA – entreprise spécialisée dans la gestion et la valorisation des déchets. Au vu des résultats de notre travail fait à la satisfaction des autorités mauriciennes et de l’UNDP, on nous a demandé de continuer ce travail sur une base permanente.
l Est-ce que vous avez des associés ou des partenaires mauriciens dans la branche mauricienne de votre entreprise ?
— Non, mais nous avons des Mauriciens qui travaillent avec nous, et pour les besoins du contrat de nettoyage des plages et des côtes dans le sud, nous avons recruté des dizaines de Mauriciens de la région.
l Comment Polyeco SA s’est-elle retrouvée engagée dans les travaux de nettoyage post naufrage du Wakashio ?
— Il y a deux ans, et en utilisant notre expérience mondiale dans le domaine, j’ai décidé de créer une petite base à Maurice pour répondre aux éventuels besoins dans les cas de marées noires. Dans le cadre de cette installation, nous avons importé sur Maurice des équipements adéquats et nous avons fait des démonstrations de nos capacités aux responsables de secteurs concernés.
l Pourquoi l’ouverture de cette base à Maurice ? Vous envisagiez déjà la possibilité d’éventuelles marées noires à Maurice ?
— Il ne faut oublier que Maurice avait déjà connu deux naufrages avec l’Angel One en 2011 (i) pas loin de Pointe d’Esny et le MV Benita au Souffleur en 2016 (ii). Nous avons agi comme consultants dans le deuxième cas. Il ne faut pas non plus oublier que plus de 5000 tankers passent par l’océan Indien tous les ans et que, malheureusement, un accident est vite arrivé. C’est pour ces raisons que j’ai décidé de créer une base à Maurice pour répondre aux demandes si jamais elles se présentaient. Donc, après le naufrage du Wakashio, les autorités connaissaient notre existence et le travail que nous avions déjà fait ailleurs dans le monde et nous avons été contactés.
l La compagnie japonaise, propriétaire du Wakashio, avait-elle lancé un appel d’offres pour le nettoyage des côtes mauriciennes touchées par les produits se déversant des cales ?
— Non. Voici comment les choses se sont passées. Après le naufrage, la compagnie japonaise a appris que Polyeco SA disposait d’équipements pour être utilisés en cas de marée noire. Elle nous a contactés pour éventuellement utiliser nos équipements pour empêcher les produits des cales du Wakashio de se déverser dans la mer et le lagon. Elle nous a demandé de stand by. Après que les produits des cuves du Wakashio ont commencé à se déverser dans le lagon, la compagnie d’assurances japonaises P & I Club (Insurers) a nommé ITOPF comme consultant et cette compagnie a nommé une compagnie française, le Floch Dépollution, pour les opérations de nettoyage. Nous étions sur place et avons décidé de faire venir des équipements de nettoyage de Grèce et de France par avion et nous avons obtenu une partie du nettoyage des côtes et du lagon du sud-est affectés par la marée noire.
l Pouvons-nous savoir quel est le montant du contrat qui a été alloué à Polyeco SA pour nettoyer une partie des plages du sud-est affectées par la maréenoire du Wakashio ?
— Je ne peux pas répondre à cette question, dans la mesure où c’est une opération qui est en cours et dont certaines parties n’ont pas encore été finalisées. Cela étant, j’aimerais préciser que, quelles que soient les circonstances, nous allons terminer le travail pour lequel nous avons été recrutés.
l Quelle a été la première impression des employés de Polyeco quand ils sont arrivés pour la première fois sur le site du naufrage du Wakashio ?
— Nous avons été impliqués en Grèce dans plus de deux mille grosses ou petites marées noires, donc, nous sommes habitués au spectacle d’un navire échoué et savons qu’il faut faire un constat et envisager, sur le champ, ses possibles conséquences. Mais pour moi, le naufrage du Wakashio était différent. Nous étions à Maurice, un pays différent avec une population différente de la Grèce, où je connaissais mieux les gens et où je disposais de beaucoup plus d’équipements. J’étais avec une équipe et notre première tâche a été d’établir la coordination avec ceux qui avaient déjà commencé le travail et qui l’avaient bien commencé, je suis heureux de le reconnaître. C’était différent parce que nous participions à une entreprise nationale dans laquelle tous les Mauriciens étaient impliqués, pas seulement les autorités et les organisations nationales, mais la population mauricienne dans son ensemble à travers ses groupes, ses ONG et ses volontaires.
l Vous avez raison de le souligner : cette catastrophe a incité des centaines de Mauriciens venant de toutes les couches sociales et des quatre coins du pays à se précipiter à Pointe d’Esny pour essayer de sauver ce qui pouvait l’être encore de la catastrophe écologique. Qu’avez-vous à dire du travail de ces volontaires ?
— Quand je suis arrivé sur le site avec mon équipe, les volontaires préparaient, fabriquaient des sea booms artisanales. Ils ont fait un travail fantastique et doivent être félicités pour leur engagement dans ce travail pour protéger leur pays. J’ai rarement vu cet engagement avant et ailleurs. Les Mauriciens sont des gens fiers et humbles qui ont à cœur la protection de leur pays et savent s’engager pour cela, comme l’a démontré leur comportement durant la marée noire.
l Vous avez dit avoir beaucoup travaillé sur des marées noires en Grèce. Est-ce que dans ces cas les Grecs ne se jettent pas à l’eau, ne mettent pas la main dans la mare de pétrole comme l’ont fait les Mauriciens pour le Wakashio ?
— Il y a des volontaires qui viennent aider, bien sûr, mais pas dans la même proportion et avec le même engagement que j’ai pu voir à Maurice. Cela étant, il faut dire que les volontaires mauriciens ont fait ce qu’ils pouvaient, mais dans les cas de marée noire il faut, pour être efficace, utiliser des matériaux spécifiques prévus pour cet usage. Il faut des gens entraînés à travailler dans des conditions très particulières. Nettoyer et ramasser des déchets des marées noires peut être dangereux et provoquer des problèmes sanitaires. Je voudrais profiter de votre question pour souligner que dans des situations de crise, comme la marée noire dont nous parlons, des dégâts peuvent être causés dans le cadre du désir compréhensible de vouloir faire les choses rapidement, de prendre des décisions très vite. Trop vite. C’est pour cette raison qu’il faut faire attention à l’utilisation des volontaires qui n’ont pas la formation nécessaire pour ce genre d’action.
l Beaucoup de critiques ont été faites à l’époque sur la non-connaissance de la mer et des courants par les autorités et de l’expérience des pêcheurs et habitants de la région qui n’a pas été utilisée à bon escient…
— Il est évident que la connaissance de la région de la catastrophe, de ses spécificités et des courants marins est très importante. Au début, on nous a demandé de placer des sea booms autour de l’île aux Aigrettes le soir. C’est en le faisant que nous avons découvert que la mer était basse, à cause de la marée, et que les bateaux ne pouvaient pas circuler, ce qui pouvait même être dangereux. Il fallait simplement attendre la marée haute pour placer les booms, ce que nous avons fait le lendemain, en respectant la marée. Il faut certainement utiliser toutes les compétences dans les cas de catastrophes, mais il faut que toutes les énergies et les bonnes volontés soient canalisées dans le cadre d’un programme qui doit être décidé par les autorités. Il faut que le travail soit fait de façon méthodique pour donner de bons résultats.
l Il a été dit à l’époque que les booms utilisés par Polyeco étaient usés et permettaient à votre société d’utiliser un vieux stock…
— C’est inexact. Les booms que nous avons fait venir par avion étaient flambant neufs. Ils étaient destinés aux garde-côtes grecs, mais face à l’urgence de la situation, nous avons sollicité un délai dans la livraison en Grèce et les avons envoyées à Maurice. Je ne comprends pas très bien d’où est venue cette allégation.
l Beaucoup de choses ont été dites à Maurice au cours de cette période, comme c’est le cas pendant les périodes de crise. Polyeco a terminé le travail qui lui a été attribué avec des semaines d’avance. Est-ce que cela veut dire que la marée noire était moins grave que prévue ou que votre équipe a travaillé très rapidement ?
— L’analyse de la situation et des dégâts étaient correcte. Polyeco a pu terminer le travail en avance grâce au fait que nous avons fait venir plus d’équipements et que nous avons employé plus de personnes. À ce sujet, nous avons été agréablement surpris de voir avec quelle rapidité les Mauriciens que nous avons employés — la grande majorité venant des régions affectées — ont été formés et ont travaillé avec une grande efficacité. Ils ont été formés sur le terrain au fur et à mesure et se sont très bien adaptés. Ces Mauriciens ont tellement été efficaces dans ce travail que je ne serais pas surpris qu’ils soient recrutés pour des travaux similaires dans les pays du Moyen-Orient où cette expérience est très recherchée. La catastrophe du Wakashio a donné aux Mauriciens une manière de réagir, un savoir-faire qui n’existe dans aucun pays de cette région de l’océan Indien. Maurice devrait tirer parti de l’expérience acquise avec le naufrage du Wakashio.
l Le communiqué annonçant que la partie de la mer nettoyée par Polyeco est pratiquement plus propre qu’avant. Mais est-ce qu’il ne reste pas des traces de cette marée noire profondément enfouie ?
— Les autorités nous ont demandé de nettoyer une partie spécifique du rivage et cela a été fait. On peut aller sur place le constater.
l Il ne reste aucun résidu de pétrole dans la zone que vous avez nettoyée ? Est-ce que cela signifie qu’il ne reste plus de trace de pollution dans le sud-est ?
— Je vous redis que la zone qui nous a été attribuée a été totalement nettoyée. Je peux même dire que cette zone est plus propre qu’elle ne l’était avant.
l Mais vous savez sans doute que des experts ont déclaré qu’il faudra au moins dix ans avant que la zone touchée par la marée noire du Wakashio redevienne comme avant ?
— Je ne suis pas un scientifique, mais je vous répète que le site que nous avons nettoyé est propre.
l Excusez notre insistance : que se passerait-il si dans quelques semaines ou quelques mois des traces de la marée noire remontent à la surface dans la zone que vous avez nettoyée ?
— Nous avons aussi été contactés pour assurer une surveillance de la zone que nous venons de nettoyer. Nous avons sur place des employés et des équipements pour pouvoir intervenir. Nous n’allons pas quitter Maurice une fois le travail terminé puisque nous y sommes installés depuis quelques années déjà.
l Eu égard à votre expérience mondiale et locale, quelles sont les mesures que Maurice devrait prendre pour ne pas se retrouver dans une situation similaire à celle qu’elle vient de connaître avec la catastrophe du Wakashio ?
— Il faut que Maurice renforce la prévention en se constituant une réserve d’équipements, fasse l’acquisition de navires adéquats afin de pouvoir réagir immédiatement si jamais un accident similaire devait se produire. Maurice devrait pouvoir avoir les équipements et le personnel adéquats en stand-by. D’ailleurs, je compte augmenter le nombre d’équipements dont dispose Polyeco.
l Que va faire Polyeco SA des déchets qu’elle a ramassés dans la zone qu’elle avait pour responsabilité de nettoyer ? Les enfouir comme n’importe quel déchet ?
— Les déchets ont été recueillis, représentant environ 2400 tonnes, sont actuellement stockés à La Chaumière avant d’être exportés vers un site spécialisé dans un pays européen. En respectant les règlements concernant le traitement de ce type de déchets, le transfert sera fait au cours des prochains mois.
l La dernière question de cette interview concerne la Grèce, votre pays. Comment se porte-t-il après les graves problèmes économiques et sociaux auxquels il a dû faire face au cours des dernières années ?
— Effectivement, la Grèce a dû faire face à beaucoup de problèmes ces temps derniers, à tel point qu’à un moment il était impossible de croiser un Grec souriant dans les rues. Aux problèmes économiques s’est ajouté le problème de la Covid-19 et le couvre-feu sanitaire. Nous sommes dans une situation très difficile, mais on peut voir un changement de mentalité chez les Grecs et de nouvelles manières d’affronter la situation. On peut dire que tous les problèmes et toutes les mesures du nouveau gouvernement pour faire repartir l’économie ont donné naissance à une nouvelle manière de vivre en Grèce, ce qui me fait penser avec optimisme à l’avenir.

• Angel One, cargo panaméen faisant route vers Singapour heurta la barrière de corail de Poudre d’Or au début du mois d’août et coula à quelques dizaines de kilomètres de Pointe d’Esny le 23 novembre 2011.

• Le MV Benita, un vraquier libérien, s’est échoué sur les récifs de Bouchon le 17 juin 2014 alors qu’il allait en Inde. Après diverses tentatives de renflouage, il a été désencastré des récifs le 23 juillet et a coulé quelques jours plus tard en pleine mer alors qu’il était remorqué vers Alang, un cimetière de navires situé au Gujerat, en Inde.