ATMA SHANTO

Le président de la Fédération des travailleurs unis (FTU), Atma Shanto, est d’avis qu’il y a actuellement dans le pays une surexploitation des travailleurs du secteur privé pour faire passer la pilule de la COVID-19. Dans l’interview qui suit, il commente aussi les sujets qui font la une de l’actualité. Il trouve que le ministre du Commerce, Yogida Sawmynaden, aurait dû “step down” depuis longtemps. Il soutient également que l’ancien ministre des Affaires étrangères doit assumer ses responsabilités maintenant qu’il a démissionné du gouvernement. En ce qui concerne le non-paiement de la compensation salariale aux pensionnés, veuves, orphelins et autrement capables, Atma Shanto souligne que le gouvernement s’est mal inspiré et qu’il faut que le ministre des Finances revienne à de meilleurs sentiments car il s’agit de compenser la perte du pouvoir d’achat pour les économiquement faibles du pays. Il plaide pour plus de rencontres avec les syndicats car, dit-il, le gouvernement est coupé de la réalité du pays.

Quel regard portez-vous sur l’année 2020 ?

L’année 2021 est, en fait, une continuation de l’année 2020. C’est durant la période de COVID-19 que nous avons vécu la flambée des prix dans les supermarchés et la pénurie de certains produits sur le marché. Le licenciement dans le secteur privé et la flambée des prix se poursuivent sur le marché local. Cela veut dire que les travailleurs ont beaucoup de difficultés pour avoir accès à des commodités de base et courante en l’absence totale d’une décision politique pour protéger les travailleurs. Selon moi, la situation deviendra encore plus difficile dans les jours à venir. Je ne cesserai pas de répéter qu’au niveau syndical, il faut songer à s’unifier pour forcer le gouvernement à proposer des législations visant à protéger les pensionnés et les travailleurs.

Pensez-vous qu’il faut descendre dans la rue pour que vos revendications soient entendues ?

Je pense que les protestations dans les rues doivent se poursuivre afin d’attirer l’attention des autorités sur la nécessité de protéger les plus vulnérables comme les travailleurs dans les hôtels ainsi que d’autres catégories de travailleurs. Il faut réaliser que les travailleurs d’hôtel sont appelés à travailler régulièrement les jours fériés, les dimanches et faire des heures supplémentaires sans aucune rémunération. Ils se contentent tout simplement des jours de congé. Ils souffrent énormément car ils n’arrivent pas à joindre les deux bouts. Lorsque nous prenons en considération le plan qui a été mis en place en faveur des hôteliers à travers la Banque de Maurice, et ce pas nouveau, on devrait commencer à se poser des questions. Ce genre de plan avait été mis en place lors de la dernière crise économique européenne. Tout le monde se souvient sans doute du fameux “stimulus package” qui avait été mis en place par le gouvernement d’alors, L’argent est sorti des fonds publics pour financer les grandes entreprises. La situation se répète actuellement avec les hôteliers et d’autres entreprises du privé. Je dois dire qu’actuellement, il y a une surexploitation généralisée des travailleurs des travailleurs du secteur privé dans le pays, plus particulièrement dans le secteur hôtelier. Je peux aussi dire qu’actuellement c’est le secteur privé qui est en train de contrôler le monde du travail car nous constatons de plus en plus que l’“enforcement” n’existe plus. Au niveau de la FTU, nous nous attendions à ce que le ministère du Travail joue un rôle de proximité avec les travailleurs mais malheureusement ce n’est pas le cas. Depuis l’année dernière, nous sommes en train de constater que des travailleurs continuent à manifester devant les locaux du ministère du Travail pour que celui-ci intervienne. Il y a définitivement une surexploitation des travailleurs du secteur privé en ce moment avec comme toile de fond la COVID-19 pour faire passer la pilule.

Pourquoi les syndicats n’ont pas recours à la conciliation pour résoudre les différends avec les employeurs ?

Il faut savoir que le département de médiation et de conciliation avait été mis sur pied après une longue lutte syndicale. Ce département a comme objectif d’apporter la paix sociale dans le pays. Mais je dois dire que malheureusement aujourd’hui je constate que cette commission n’est plus en mesure d’assumer ses responsabilités et les demandes des syndicats, lorsqu’ils déclarent litige auprès de cette instance,  sont rejetées. Je suis d’avis également que cette commission n’a pas le droit de faire le procès d’un syndicat, comme le c’est le cas actuellement, d’autant plus qu’elle éprouve des difficultés à trouver un terrain d’entente entre les différentes parties concernées. Nous savons tous que le droit de grève existe pour les travailleurs mais il semblerait que cette commission essaie de tout faire pour empêcher que les syndicats s’embarquent dans cette voie. C’est-à-dire, elle tue le poussin dans l’œuf. C’est pour cela qu’au niveau de la fédération, nous étions obligés de faire une sortie et de dénoncer la façon de faire de cette commission. Nous ne sommes pas du tout satisfaits de la façon dont elle fonctionne. Je dois aussi ajouter que je ne crois pas que tous ceux qui siègent au sein de la commission aient une notion des relations industrielles. Pour moi, cette commission « finn vir anbalao ». Le but est d’empêcher les travailleurs d’entrer dans une logique de grève. C’est pour cela que bon nombre de cas sont tout simplement “set aside”.

Cette année, les pensionnés, les orphelins et les veuves n’ont pas eu droit à la compensation salariale de Rs 375. Quel est votre avis à ce sujet ?

Dans le mémoire que nous avons soumis au gouvernement en prélude de la compensation salariale annuelle, nous avons insisté pour que les travailleurs, les pensionnés et les veuves aient droit à la compensation salariale car il ne s’agit pas d’une augmentation salariale mais d’une compensation pour la perte du pouvoir d’achat. Lors de la réunion du comité tripartite à Ébène, j’avais plaidé en ce sens car les travailleurs, les veuves et les pensionnés font face à une érosion de leur pouvoir d’achat. Dans ce contexte, il est du devoir du gouvernement de réagir face à cette situation. Il est malheureux qu’ils aient été laissés sur la touche et ce n’est pas normal. La raison avancée par le ministère des Finances est qu’on fait face actuellement à une situation difficile et qu’il faut attendre. Comment est-ce possible ? Comment est-ce que ce pensionné va attendre lorsqu’il a besoin d’acheter des médicaments ? Comment est-ce que cette veuve, qui a besoin de nourriture pour sa famille, va devoir attendre ? Ces catégories de gens souffrent doublement lorsqu’ils n’obtiennent pas cette compensation salariale. Ceux précités méritent de toucher cette compensation salariale et le gouvernement s’est mal inspiré de prendre ce genre de décision. Je souhaite que le ministre des Finances revienne à de meilleurs sentiments car ils ont l’habitude de dire “put people first”. Je ne vois pas cette démarche transpirer dans la pratique.

Les consommateurs affirment qu’il y a actuellement une escalade d’augmentation de prix. La dernière en date est la hausse du prix de l’huile comestible. Quel est votre avis à ce sujet ?

J’avais fait remarquer dès le départ que nous allons vivre des moments difficiles cette année car il y aura une série d’augmentations de prix. Il n’y a pas que l’huile comestible qui augmente. À partir du moment qu’il y a l’utilisation de sacs plastiques biodégradables, tout va augmenter. Ce sont les consommateurs qui en feront le frais. Du moment que vous achetez un produit et que vous avez besoin d’un sac plastique, le commerçant vous dit toute suite qu’il va devoir ajuster le prix par Rs 2. Avec l’augmentation du prix de l’huile comestible, le prix de toute une série d’aliments va augmenter. Pour compenser cette perte de pouvoir d’achat, il faut attendre une année encore. Ce qui est en encore plus grave est que dans un monde de libéralisation économique, le ministre du Commerce, Yogida Sawmynaden, est en train de créer une situation de monopole dans le secteur automobile. Le ministère est venu tout récemment avec des règlements interdisant aux chauffeurs de taxi d’importer directement leurs véhicules de l’étranger. Seules les agences peuvent le faire. Les taximen sont en train de souffrir avec une telle décision. Taximen la bizin al mor dan bann showroom ou bien dan bann azans ki inport bann loto. Cette décision est très bizarre car elle favorise certaines personnes. Jusqu’à maintenant, le ministre du Commerce n’a pas été en mesure de communiquer correctement sur ce dossier. Nous, au niveau de la fédération, nous avons organisé plusieurs manifestations à ce sujet mais le ministre Sawmynaden n’a pas répondu à notre appel. Il n’est pas venu justifier sa décision. À un certain moment, nous l’avons même invité à venir participer à un forum-débat pour justifier sa décision de créer un monopole, mais il n’est jamais venu.

En parlant du ministre Sawmynaden, pensez-vous qu’avec l’affaire Kistnen, le ministre aurait dû “step down” ?

Le ministre Sawmynaden aurait dû partir depuis longtemps. D’ailleurs, j’ai eu l’occasion de le dire publiquement. Il aurait dû partir depuis la décision prise visant à empêcher les taximen d’importer leurs propres véhicules. Depuis l’année dernière, la FTU avait réclamé sa révocation comme ministre du Commerce. Maintenant, je dois dire que la situation a empiré et il doit partir immédiatement maintenant.

Vous vous occupez aussi du problème des pêcheurs et à un certain moment donné, il était question qu’une réunion soit organisée chaque semaine avec le ministère de la Pêche pour entendre les doléances des pêcheurs. Et puis ladite réunion a été mise au frigo. Que s’est-il passé ?

Au niveau de la fédération, nous avons commencé à créer des associations avec le seul objectif de changer l’avenir des pêcheurs et celui de leur famille. Avec le réchauffement de la terre et le changement climatique, la prise des pêcheurs a considérablement diminué et cela a eu un impact direct sur leurs revenus. Nous avons aussi constaté qu’à ce jour, il n’y a pas de plan de retraite pour les pêcheurs et il ne faut pas oublier qu’ils contribuent énormément à l’économie du pays. J’ai eu l’occasion de sillonner les côtes et de constater dans quelles conditions les pêcheurs et leurs familles sont en train de vivre. J’ai l’impression que ministre de la Pêche, Sudheer Maudhoo, fait beaucoup de publicité autour de sa personne. Lorsqu’il est devenu ministre de la Pêche, la fédération des pécheurs lui a demandé de mettre sur pied un forum permanent pour qu’il y ait un dialogue entre les pêcheurs et son ministère et qu’on trouve des solutions en faveur des pêcheurs. Malheureusement, pendant un bon bout de temps, le ministre n’a pas voulu rencontrer la fédération des pêcheurs parce que la fédération avait organisé une manifestation à Mahébourg après la marée noire provoquée par le naufrage du vraquier MV Wakashio. Au cours de cette manifestation, la fédération avait réclamé son départ comme ministre. Depuis, il a cessé toute négociation avec la fédération et il l’a dit publiquement que c’est parce qu’on a réclamé son départ comme ministre qu’il a mis fin à ses rencontres. Moi, de mon côté, j’ai menacé de démarrer une campagne internationale à l’encontre du ministre de la Pêche et contre l’Etat mauricien. C’est à partir de ce moment que le ministre a recommencé à ouvrir la porte des négociations. Mais si la porte des négociations a été ouverte à nouveau, cela ne l’a pas empêché de continuer à semer la division dans la communauté des pêcheurs. Il s’est servi donc d’une autre association de pêcheurs pour diviser la communauté des pêcheurs. Nous avons présenté notre projet de plan de retraite et fait état des difficultés des pêcheurs pour rembourser leurs emprunts auprès de la Banque de développement de Maurice. Nous avons réclamé un “write off” de ces emprunts car la prise des pêcheurs a considérablement diminué. Malheureusement, cinq mois se sont écoulés et le ministre de la Pêché reste toujours dans son coin tranquillement. Maintenant, j’apprends qu’il s’apprête à venir avec un projet de loi au Parlement sur la protection de notre zone économique exclusive. C’est nous-mêmes qui avons évoqué la question lors de différentes réunions, surtout lorsque nous avons fait état de la pêche illégale dans nos eaux. Et il y avait alors le National Coast Guard qui contrôlait la situation avec le déploiement de leurs équipements.

De : Jean Denis Permal