Mauricienne avec des origines chagossiennes, Audrey Albert a étudié la science politique avec spécialisation en médias et communication. Elle a aussi étudié la photographie à la Manchester Metropolitan University. Et montre, à travers les photos de son exposition, “Matter Out Of Place”, tout le combat du peuple chagossien, dont les droits ont été bafoués et qui ont été contraints à l’exil. Son exposition portant sur les vérités cachées, la dissimulation et les déplacements forcés des Chagossiens a connu un franc succès à Manchester, où elle réside, à Arles, en France, et en Chine.
Elle a aussi eu l’idée de rassembler des récits et des objets de différentes générations de Chagossiens basés à Wythenshawe. Cela lui a, du coup, permis de mieux comprendre ses origines mixtes. Elle a, par ailleurs, été sélectionnée pour être l’une des Creative Fellows du Manchester International Festival. L’histoire, la mixité des cultures et l’identité restent son terrain de prédilection.

Pour les lecteurs qui ne connaissent pas votre parcours, pouvez-vous nous le décrire ?
Je suis une artiste photographe et une facilitatrice d’atelier artistique autour de la photo. Je m’intéresse beaucoup à la photographie documentaire et à la photographie “cameraless”, qui consiste à créer et à faire de photos sans l’utilisation d’une caméra. Les thèmes que j’explore sont le déplacement forcé, l’histoire, la mixité des cultures et l’identité, la femme et ce qui la touche, l’antiracisme, entre autres…

Les Chagos, c’est avant tout le combat d’un peuple pour ses droits. En tant que Mauricienne avec des origines chagossiennes, comment voyez-vous cet exil forcé des Chagossiens ?
Le déracinement de mes aînés est un fait qui, 53 ans après, fait toujours aussi mal à de nombreuses familles concernées. Et pire, cela se perpétue encore dans la vie moderne. Mon travail se veut une réflexion, un questionnement et une envie de savoir plus sur mes origines, mes ancêtres et leur mode de vie, leur histoire, leur culture. Ce voyage historique et culturel dans le temps me permet de voir des similarités, des motifs, presque dans l’histoire de mes “gran dimoune” et la mienne.

Cette célébration de la culture chagossienne se reflète bien dans votre travail de photographe. Comment vos expos de Manchester et Arles ont interpellé les visiteurs sur ce drame humain ?
Mon travail n’est pas une lutte mais plus une célébration de cette culture qui fait partie de moi. Et il me rend fière de mes origines. Mes recherches historiques, mes conversations avec les Chagossiens et les histoires que j’apprends tous les jours servent de base à mon travail qui est aussi un moyen de sensibiliser les gens à la cause des Chagossiens. C’est plus une question de visibilité, un droit de parole visuel. J’ai été choquée par l’ignorance totale des gens en Angleterre de cette histoire, et je suis assez fière aujourd’hui d’avoir pu éduquer de grandes institutions artistiques comme Contact Manchester et le Manchester International Festival sur ce sujet.

Les thèmes exploités dans vos photos ont trait aux cultures mixtes et à la recherche de l’identité. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Pour cette série d’images, j’ai pensé que l’utilisation de la langue créole dans les titres était de la plus haute importance, à l’exception de l’image intitulée Coconut Chaos. Cette idée de collectivisme et de souvenirs fictifs m’a frappée comme un outil créatif que je pourrais exploiter à travers ce projet. J’ai délibérément utilisé des mots en kreol comme un moyen de rassembler des locuteurs du kreol tout en suscitant la curiosité chez les non-créoles. Tout au long de mes recherches, j’ai appris non seulement que le créole était parlé par plus de 10 millions de personnes dans le monde, mais que certains des objets que je pensais être uniquement d’origine chagossienne ou mauricienne, comme le balai et la brosse à la noix de coco, étaient également utilisés dans des pays comme l’Inde, la Thaïlande, les Philippines et même dans certaines îles des Caraïbes comme la Jamaïque et dans certains pays africains.

Ces similitudes m’ont fait amenée à réfléchir sur la manière dont les souvenirs peuvent être façonnés, créés et utilisés. J’ai pensé à mes compatriotes mauriciens de toutes les générations et à la façon dont ils pourraient se raconter si je composais des histoires courtes et des poèmes utilisant des activités domestiques très rudimentaires, basées sur mes propres et vagues souvenirs.

Il y a cette résonance de la voix des Chagossiens qui vous a poussée à exploiter des thèmes portant sur la migration de l’individu, la recherche de l’identité. Votre voix et vos photos ont-elles eu l’écho souhaité ?
Je me suis substituée à un vaisseau pour créer des récits qui façonneraient “Matter Out of Place” et qui parleraient à mon public. Je voulais que les gens ressentent une certaine nostalgie, revivent leurs souvenirs d’enfance à travers des objets culturels très simples et basiques qui peuvent sembler drôles, aléatoires mais qui, lorsqu’ils sont regardés de plus près, peuvent contenir des messages puissants. J’ai décidé d’appeler ma photographie de noix de coco sur fond jaune Coconut Chaos. C’était une façon de récupérer, de réutiliser et de redéfinir ce terme employé pour la première fois par Peter Carr, un officier militaire britannique de Diego Garcia. L’industrie du coprah, par exemple, était la principale source d’emplois ainsi que la base économique des Chagos.

La création du territoire britannique de l’océan Indien à la fin des années 60, lorsque le gouvernement britannique a excisé les Chagos de Maurice, et plus tard en 2010, avec la création de l’Aire Marine protégée toujours par le gouvernement britannique autour de l’archipel et de sa lagune qui a finalement conduit à la destruction de nombreuses plantations de cocotiers, m’a amenée à réaliser à quel point la communauté chagossienne avait été « sans voix » dans les conversations sur l’avenir de leur propre patrie. J’ai interprété la destruction des plantations de noix de coco comme une violation d’un fort symbole chagossien car elle était non seulement un aliment de base, mais aussi un outil pour construire sa maison, fabriquer son matelas et un moyen de gagner sa vie.

Avec “Matter Out Of Place”, vous évoquez le déracinement des Chagossiens, les séquelles du colonialisme. Quel message avez-vous réussi à véhiculer ?
Malgré toutes les recherches primaires et secondaires que j’adore faire qui font que chaque décision créative que je prends a une raison d’inspirer, j’aime aussi laisser mon audience ressentir et interpréter mes créations comme ils le veulent. Ce que je souhaite, c’est qu’il y ait plus de visibilité pour la communauté chagossienne, que les gens s’intéressent à ce qui s’est passé et ce qui se passe. Que l’on reconnaisse qu’il y a eu et qu’il y a toujours une forme de colonisation moderne auquel ont dû faire face et font face cet archipel et son peuple.

Vous avez aussi été sélectionnée pour faire partie des Creative Fellows du Manchester International Festival. En quoi consiste votre mission ?
Le Manchester International Festival choisit des artistes émergents chaque année. Ces derniers rencontrent les différents départements du festival et se familiarisent avec ceux qui sont derrière l’organisation d’un festival de cette ampleur. Nous sommes aussi assignés à différentes productions que l’on observe et où l’on apprend sur l’organisation d’un show, d’une expo ou d’une installation. J’ai été choisie pour le projet “Portraits of black Britain”, du photographe Cephas Williams et de “Captioning the City” par l’artiste Christine Sun Kim qui est sourde mais travaille néanmoins avec du son.
J’ai hâte de les rencontrer et de tout découvrir. J’ai rencontré et travaillé avec des gens formidables et intéressants depuis le début de ma formation en février. L’une de mes idoles, Patti Smith, sera présente pour le festival et j’ai hâte d’aller à son concert. Si j’arrive à la rencontrer, “mo krwar mo mor en plass ek enn mari sourir lor mo visaz”.

À Manchester où vous résidez, quel est le “feeling” de la communauté des Chagossiens ?
Je ne peux m’exprimer pour la communauté entière, beaucoup de gens au sein de la communauté veulent différentes choses les unes aussi valables que les autres. C’est une communauté accueillante, chaleureuse et vraiment “hard working” qui m’a accueillie à bras ouverts et m’a permis de me sentir chez moi et non loin de chez moi.

Comment avez-vous découvert les Chagos ? Aujourd’hui, vous préparez un atelier autour des souvenirs glanés. Quelle est votre approche dans ce sens ?
Franchement je ne sais pas, j’ai toujours su que les Chagos faisaient partie de mon histoire sans que l’on en parle ouvertement au sein de ma famille. Au cours de ma dernière année à la Manchester School of Art, j’ai décidé d’orienter mon travail sur mes origines et d’en savoir plus. Depuis, on en parle ouvertement et tous les souvenirs glanés de part et d’autre ont été bénéfiques pour moi et m’ont aidée à mieux comprendre cette quête des Chagossiens. C’est ainsi qu’est née la série de photos “Matter Out of Place” et le projet créatif et communautaire, “Chagossians of Manchester”. “Chagossians of Manchester” (CoM) est une extension de ma série de photos “Matter Out of Place”. Il s’agit d’un projet artistique socialement engagé qui comprend quatre ateliers créatifs intergénérationnels.
Les deux premiers ateliers intergénérationnels porteront sur la fabrication d’empreintes solaires en documentant la nourriture et les souvenirs autour de la nourriture et de nos terres natales. Les deux derniers ateliers seront autour de l’histoire orale où les participants apprendront à se connaître à travers une série de questions informelles. Les informations recueillies seront ensuite utilisées pour créer une représentation visuelle des participants et de leurs histoires.

Pourquoi avoir choisi de vous installer à Manchester ? Ce pays vous a apporté quoi en termes d’enseignement ?
Par amouuuur ! Haha ! Mon amoureux est anglais et l’on s’est rencontrés il y a sept ans sur un bateau de croisière, on cherchait à l’époque un moyen d’être ensemble, sans avoir cette distance entre mon pays et le sien. Je me suis installée à Manchester pour apprendre la photographie en 2015. J’ai étudié la science politique à l’université de Maurice il y a plus de dix ans, et cela a été une expérience très enrichissante. Manchester m’apprend beaucoup de choses dont je n’étais pas au courant, des combats de tous les jours qui me tiennent à cœur : le féminisme, un apprentissage antiraciste, l’équité, l’inclusivité. Mais ce pays m’a surtout ouvert les yeux sur ma pratique artistique. Et s’il y a quelque chose que j’ai appris à Manchester, c’est que les gens eux-mêmes et les “grassroots movements” peuvent faire beaucoup de belles choses.

En dehors de la photographie, Audrey, la femme solaire que vous êtes a-t-elle d’autres aspirations ?
J’aime beaucoup la musique, les concerts et les festivals, tout cela en période de pandémie me manque. Avec mon amoureux, on se fait un devoir d’assister à plusieurs concerts chaque année. Cela relève de notre passion commune. Notre record a été de voir entre six et huit groupes en l’espace d’une semaine, avant le confinement. J’aime beaucoup écrire et lire. Je lis en ce moment Zom-Fam de l’artiste Kama La Mackerel qui est tellement beau et poignant que je n’ai pas envie de le finir, alors je le lis tout doucement. J’aime aussi le dessin, surtout dessiner des tatouages. Les vieux vinyles, les friperies, cuisiner sans pression, les longs “road trips”, les balades en forêt, le tarot, et surtout ne rien faire.

Comment vivez-vous la COVID-19 à Manchester ?
Je vis mieux la pandémie cette année. Le premier confinement a été très dur mentalement et j’ai malheureusement perdu mon boulot avant le deuxième “lockdown” de novembre. Cela m’a néanmoins donné le courage de me lancer à mon propre compte et de m’entourer de gens, des institutions et des compagnies qui rejoignent mes principes et ceux en qui je crois.

Quels sont vos projets pour 2021 ?
Pour cette année, j’anticipe encore plus de projets autour des thèmes qui m’intéressent. “Matter Out of Place” et “Chagossians of Manchester” sont des projets qui probablement dureront toute ma vie. J’ai pour idée de travailler sur un concept de “self portrait” et de “self performance” autour du concept “How society polices female black and brown bodies”, mais tout n’est encore que brouillons et idées. Il y a aussi DIY Theatre qui est un théâtre pour des artistes avec des troubles d’apprentissage physique et mental où je suis facilitatrice créative et photographe. J’anime des ateliers photographiques sur leur récent projet qui s’articule autour de “Comment se représenter visuellement en tant que leader digital”.

J’ai aussi des projets avec la Manchester Art Gallery, Manchester Library et Manchester Archives. Je travaille avec Contact Manchester qui est mon institution artistique préférée où j’animerai avec d’autres Workshop Leaders des ateliers antiracistes pour les compagnies artistiques qui le souhaitent. Je suis aussi leur “commissioned artist” pour leur “Manifesto of Care project” tout en étant en parallèle avec le collège de Bolton et leurs jeunes artistes sur un projet artistique inclusif autour de la nourriture et de la culture.