Nous avons rencontré Camille Vidal, ambassadeur de la République malgache à Maurice, avec juridiction sur les Seychelles, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, le Pakistan et le Bangladesh. Colonel à la retraite, Camille Vidal a été Premier ministre de la transition malgache de 2009 à 2011 et ambassadeur en Suisse avant d’être nommé à Maurice. Le nouvel ambassadeur explique, lors de cet entretien, pourquoi Madagascar n’a pas eu de représentant diplomatique à Maurice pendant dix ans et répond à nos questions sur l’actualité économique de la Grande île et les relations bilatérales entre nos deux pays.

Commençons par faire connaissance. Vous avez fait carrière dans l’armée avant d’arriver à la politique. On dirait que c’est l’itinéraire obligé de beaucoup de politiciens malgaches…

– Comme vous le dites, c’était pratiquement monnaie courante à Madagascar qu’un militaire gradé devienne politicien. Mon cas est, je le pense, un peu différent. Sincèrement, je n’ai jamais pensé faire de la politique, mais j’ai été choisi par le président de la République, Andy Rajoelina, pour assumer le poste de Premier ministre du gouvernement de transition en 2009.

Vous avez accepté d’emblée la proposition ou vous avez pris le temps de réfléchir avant de le faire ?

– Vous savez, avant d’être militaire, je suis un citoyen malgache qui à cœur l’intérêt de son pays. En tant que militaire, j’ai une formation qui joue dans la droiture et la légalité. J’ai trente-six ans de carrière dans l’armée, que j’ai quittée avec le grade de colonel en disponibilité. J’ai été surpris par le choix du président Rajoelina, qui gérait la transition et qui m’a fait la proposition en direct, sans s’entretenir avec moi avant. Il m’a convoqué, m’a fait sa proposition en me disant qu’il m’avait choisi après des enquêtes menées auprès des militaires, des gendarmes et des policiers dans lesquelles mon nom avait été souvent cité. J’ai écouté ses arguments et j’ai finalement accepté sa proposition.

Est-ce un avantage d’avoir été militaire de carrière pour faire de la politique active après ?

– Je vais vous étonner en vous disant que, sincèrement, je ne suis pas un politicien. Ça me gêne, mais il faut que je le dise : la politique ne me plaît pas tellement, à cause du manque de sincérité et d’honnêteté qu’on peut y trouver. C’est une analyse personnelle qui n’engage que moi. J’ai parfois le sentiment que certains politiciens pensent, en premier lieu, à leurs intérêts personnels avant de penser à ceux du pays et de la nation.

Tout en ayant ce sentiment, pourquoi avez-vous accepté le poste de Premier ministre qui est, tout de même, un poste excessivement politisé ?

– Je vous l’ai déjà dit : pour aider mon pays. Avant, on m’avait déjà demandé de poser ma candidature, mais j’avais subi un mauvais traitement du président d’avant la transition, Marc Ravalomanana. Pour des raisons que j’ignore, j’ai été mis de côté et même contraint de déposer ma disponibilité à l’armée pendant un certain temps. J’avais été sollicité par des citoyens de ma région du Sud de Madagascar pour être candidat à la mairie de Tuléar. Ce président m’a refusé l’autorisation de le faire, alors que je m’étais mis en disponibilité de l’armée. C’était d’autant plus surprenant qu’au moment des événements de 2001 au cours desquels sa présidence fut plus que contestée, moi j’étais en formation en France et n’ai pas participé aux manifestations pour le faire quitter la présidence.

Puisque, on le constate, vous parlez sans langue de bois, peut-on dire qu’accepter la proposition du président de la transition a été une manière de vous venger du traitement subi par le précédent président ?

– Pas du tout. Il n’est pas dans mes habitudes de me venger. Je ne suis pas rancunier, mais j’ai une bonne mémoire. J’ai accepté la proposition de devenir Premier ministre parce que mon objectif était de participer au développement de mon pays qui en avait bien besoin.

Êtes-vous satisfait de votre bilan de Premier ministre de la transition malgache ?

– Oui, j’en suis très satisfait, mais je n’ai pas pu faire tout ce que j’avais en tête, car j’ai dû partir, suite à la pression de la communauté internationale qui, paraît-il, ne voulait pas de moi. Cette communauté internationale était surtout la SADC, dont les dirigeants de certains pays étaient très proches de l’ancien président qui, à l’époque, avait été obligé de s’exiler en Afrique du Sud.

Vous semblez dire que Madagascar n’a pas eu beaucoup de soutiens internationaux pendant la période de transition…

– Madagascar n’a pas eu beaucoup d’aide internationale pendant la période de transition et on a dû se débrouiller avec les moyens du bord, ce qui a aussi, quelque part, contribué à la situation économique que nous connaissons aujourd’hui. Car il ne faut pas oublier que pendant cette période, l’ancien président Ravalomanana a fait jouer ses contacts pour empêcher, à tous les niveaux, la transition de se faire. Il y a même eu des citoyens malgaches interdits de séjour dans plusieurs pays, dont quelques-uns de la région. Tout a été fait pour essayer de nous asphyxier, pour nous empêcher d’aller plaider la cause de notre pays et de la transition à l’étranger. Je dois souligner que Maurice a été un des premiers pays à nous accepter et à défendre notre cause auprès de l’Union africaine. Tout cela a laissé des séquelles dans le pays et chez les Malgaches.

Quelle est aujourd’hui, soixante ans après son indépendance, la situation économique de Madagascar ?

– Question difficile que la situation dans mon pays. D’abord, il ne faut pas oublier que Madagascar a connu des périodes très difficiles au cours des dernières années, où nous sommes passés du stade d’un pays qui produisait et vendait du riz à celui qui doit aujourd’hui en acheter à l’étranger ! En plus de ça, nous subissons actuellement un phénomène sanitaire mondial qui handicape le développement économique de tous les pays du monde, plus particulièrement les plus pauvres. Nous sommes tous retournés à la case départ pour essayer de rattraper le retard et les dégâts enregistrés. La crise sanitaire ne fait qu’ajouter, en l’amplifiant, à la situation socio-économique déjà grave que vivait Madagascar, un immense pays avec plus de 26 millions d’habitants. Ce n’est pas aussi facile à gérer que Maurice qui, avec 1,3 million d’habitants, se développe à une vitesse considérable, remarquable.

Faisons une parenthèse pour rester sur le coronavirus. Qu’en est-il de la plante endémique malgache qui a été présentée par votre président comme un remède à la Covid-19 ?

– Sincèrement, je ne peux pas répondre à votre question. Je suis bloqué à Maurice depuis le mois de janvier et comme vous, j’ai pris connaissance à travers la presse de l’existence de cette tisane. Je ne peux dire si elle est efficace ou pas.

Vous n’êtes pas politique mais vous maniez bien le langage ! En dépit de son immense superficie, de ses multiples ressources naturelles, d’une agriculture qui ne demande qu’à se développer, d’une population jeune et dynamique, Madagascar n’arrive pas à décoller économiquement. Pourquoi ?

– Pour de multiples raisons, dont des situations politiques qui remontent aux annéesaprès l’indépendance. Parce qu’au fil du temps et des crises politiques et économiques, le peuple malgache s’est laissé aller, a perdu son sens de la discipline, du respect du bien commun et parfois perdu confiance dans son pays et son avenir. Nous avons tout ce qu’il faut à Madagascar en termes de ressources naturelles : pétrole, diamants, pierres précieuses, minerais, bois, le précieux vanadium indispensable pour l’informatique. Si nous savions exploiter nos richesses, si nous étions disciplinés au lieu d’emprunter aux agences internationales, c’est nous qui pourrions leur prêter de l’argent ! Pourquoi nous n’avons pas décollé ? C’est à tous les dirigeants qui se sont succédé à la direction de Madagascar qu’il faut poser la question. Certains sont restés des années au pouvoir, ont fait plusieurs mandats.

Mais vous avez été, vous aussi, un des dirigeants de Madagascar

– Mon cas est différent: je n’ai été qu’un Premier ministre de transition qui est resté deux ans à ce poste. Ma priorité était d’assurer la sécurité dans le pays et d’organiser les élections post-transition.

Comment réagit le Malgache qui sait que son pays recèle de richesses, alors que lui tombe dans la pauvreté, année après année ? Il ne se révolte pas ?

– Il s’est souvent révolté et ces révoltes font sans doute aussi partie de la situation économique de Madagascar, où on a parfois avancé d’un pas pour reculer de trois. Je crois aussi que les Malgaches se révoltent moins, sont épuisés de l’avoir fait sans jamais obtenir des résultats probants, des résultats qui perdurent. Je crois que les choses vont changer avec le nouveau président. Savez-vous qu’il vient de faire augmenter le SMIC, qui est passé à 200 000 ariarys, c’est-à-dire à environ 12 euros. Ce n’est pas grand-chose à l’échelle de la planète, mais c’est beaucoup pour des Malgaches, surtout ceux qui habitent les régions isolées, pour qui la préoccupation première c’est de trouver à travailler le matin pour pouvoir manger le soir. Nous avons en Andry Rajoelina un jeune président, dynamique, déterminé, qui a des idées, des projets. Mais malheureusement, à Madagascar, les autres politiciens, les oppositions mettent des obstacles. Attention, je ne dis pas qu’il ne faut pas d’opposition. La présence d’une opposition est nécessaire dans un régime démocratique. Elle sert à baliser l’action du gouvernement pour éviter les abus et les faux pas. Pour faire avancer le pays, il faut discuter, échanger, confronter les points de vue et les opinions. Ce n’est malheureusement pas le cas à Madagascar. Alors qu’à Maurice, quand il s’agit de questions concernant le pays et son avenir, tout le monde arrive à se mettre ensemble.

On disait également à l’époque de Marc Ravalomanana qu’il était jeune dynamique, déterminé et avait des idées…

– On n’a qu’à regarder dans quel état il a laissé Madagascar. Un pays où il faut tout reconstruire, tout remettre en état de fonctionnement. En commençant par l’agriculture pour nourrir notre population et refaire Madagascar redevenir ce qu’il était, le grenier de cette partie de l’océan Indien !

Mais est-ce que les Malgaches sont retournés à l’agriculture qu’ils avaient abandonnée suite à des mesures prises par les régimes des années 1970 et 80 ?

– Ils y retournent, mais ils ont besoin d’aides et de subventions pour débloquer les situations et retravailler les terres laissées à l’abandon. N’oubliez pas que chez nous, le SMIC mensuel est d’environ 12 euros. Le Malgache a envie et a besoin de travailler, il faut lui donner les moyens de le faire et rapidement puisque, comme vous le savez sans doute, un chômage prolongé pousse à la paresse, on perd l’habitude de travailler, on vit d’expédients, de petits trafics et on se laisse entraîner dans le banditisme. Les Malgaches sont obligés d’aller dans la bonne direction, c’est une question de survie. Nous avons besoin d’aide et de soutien certes, mais nous devons aussi prendre notre destin en main et faire les premiers pas, ceux que personne ne peut faire à notre place. L’avancement d’un pays se fait par étape, souvent dans des conditions difficiles et dans le temps. Il faut comprendre la réalité du pays et ne jamais confondre entre vitesse et précipitation. Il n’y a pas de raison pour qu’on ne puisse pas avancer. Le Malgache a la tête sur les épaules et permettez-moi une phrase qui dit ce qu’il faut dire : nous ne sommes pas aussi cons que certains le prétendent !

La ministre malgache de l’Environnement a fait une déclaration qui semble remettre en question la politique de protection de réserves et aires naturelles protégées. Y a-t-il un changement prévu dans la politique écologique à Madagascar ?

– Cela s’insère sans doute dans le cadre de l’IEM (l’Initiative pour l’Émergence de Madagascar), un plan de développement global. Dans lequel le président pose les jalons pour que notre pays puisse connaître un développement qui aura des retombées positives pour chaque citoyen malagasy et pour notre pays.

Abordons maintenant le volet de relations bilatérales entre Madagascar et Maurice. Pourquoi est-ce qu’il n’y a pas eu de représentant d’Antananarivo à Port-Louis au cours des dix dernières années ?

– Les relations entre les pays de la région et Madagascar existent, mais elles ont été lentes, au niveau diplomatique, ces dernières années pour plusieurs raisons. Essentiellement à cause des changements de régime et de la transition. Une des premières choses que fait un nouveau régime quand il arrive au pouvoir est de démonter tout ce que le précédent a fait et de révoquer ses ambassadeurs. On ne tient en compte que les intérêts politiques, pas les relations bilatérales, nécessaires pourtant, et des intérêts du pays et de sa population. Ce sont pour ces raisons que Madagascar n’a pas eu d’ambassadeur à Maurice et dans la région depuis dix ans. Et pourtant, nous avons été une des premières ambassades installées à Maurice après son indépendance ! Je suis déterminé à rattraper ce retard de dix ans et j’espère la même chose du côté de nos amis mauriciens. Je suis arrivé à Maurice le 28 janvier, j’ai présenté mes lettres de créance en février et la Covid 19 est arrivée et j’ai été confiné, alors que j’ai beaucoup de problèmes à régler du fait que nous n’avons pas eu d’ambassadeur à Maurice depuis dix ans. Ma mission est de rattraper ce long retard accumulé et d’intensifier les échanges entre nos pays, surtout nos relations commerciales.

Dans quels domaines est-ce que Madagascar souhaite intensifier ses relations commerciales avec Maurice ?

– Dans tous les domaines possibles pour renforcer les activités qui existent déjà entre nos deux pays Il y a dans le domaine agricole des possibilités qui ne sont pas exploitées. Maurice importe de la viande d’Australie, de Nouvelle-Zélande, d’Afrique du Sud, entre autres pays, alors que nous sommes à côté. Nous avons également des produits agricoles, des fruits, des produits textiles, alors que Maurice en achète en Europe et en Asie. L’agriculture et l’élevage devraient être des secteurs prioritaires dans cette région du monde. Dans un premier lieu, les Malgaches devraient en profiter, suivis de leurs voisins. Il faut que la Commission de l’océan Indien, qui a été créée pour faciliter les échanges et le commerce interîles, soit partie prenante de ce renforcement des activités dans la région. J’aimerais ajouter que Maurice et Madagascar ont également un autre objectif commun : récupérer nos îles retenues au moment de nos indépendances par nos anciens colonisateurs. Nous sommes des États souverains qui veulent que les territoires qui nous appartiennent nous soient rendus.

Vous parlez évidemment des îles éparses que Madagascar demande à la France de lui retourner et de Diego Garcia…

– Tout à fait. Comment accepter que plus d’un demi-siècle après nos indépendances, des territoires de pays souverains soient encore sous le contrôle d’anciennes puissances coloniales ? Nos deux pays doivent joindre leurs forces pour mener sur ces dossiers le combat à l’international.

Des Mauriciens qui travaillent à Madagascar se disent inquiets par l’augmentation de l’insécurité, du banditisme, des actes de violence allant jusqu’au kidnapping qui se multiplient dans la Grande île…

– Sans rien excuser ou justifier, je vais quand même vous dire que le banditisme n’existe pas qu’à Madagascar. C’est un mal qui frappe tous les pays du monde et même Maurice, dans une certaine mesure, quand on lit la presse locale. Il y a des Malgaches qui subissent le banditisme plus que les étrangers à Madagascar. Ce phénomène est lié à la situation économique, mais aussi au fait de la concurrence entre certains opérateurs étrangers, qui débouche parfois sur des règlements de compte. Je ne dis pas que le banditisme n’existe pas chez nous, mais il existe comme dans tous les pays qui doivent faire face à des situations économiques difficiles. Cela étant, l’État malgache est en train de prendre des mesures pour lutter contre le banditisme, qui diminue.

Terminons cette interview en parlant des Malgaches qui travaillent à Maurice dans beaucoup de secteurs. De temps en temps, la presse locale fait état de plaintes de Malgaches qui se disent maltraités par certains employeurs mauriciens. Recevez-vous ce genre de plaintes ?

– Effectivement, mon ambassade a reçu des plaintes de citoyens malgaches travaillant à Maurice se disant maltraités par leurs employeurs et nous allons évoquer cette question avec les autorités mauriciennes. J’ai l’impression que certains employeurs utilisent le prétexte de l’épidémie du coronavirus pour dire et faire n’importe quoi, comme le non-respect des conditions de travail. Je me demande même si dans certains cas, on ne devrait pas utiliser le terme exploitation de la main-d’oeuvre étrangère. Il est tout à fait inconcevable qu’en 2020 certains osent penser et se comporter comme au temps du colonialisme et de l’esclavage avec les travailleurs malgaches ! J’ai rendez-vous avec des ONG spécialisées dans la défense des droits humains pour lutter contre ces mauvaises pratiques dont seraient victimes des Malgaches à Maurice.