L’invité de la semaine de Le-Mauricien/Week-End, l’ancien président de la République, Cassam Uteem, commente librement la brûlante actualité. Il fait ressortir qu’on s’est très mal préparé à faire face à cette deuxième vague de la pandémie de COVID-19.  Il invite le Premier ministre, Pravind Jugnuath, entouré qu’il est de ses nombreux conseillers et super conseillers et ministres à plus de discernement et moins d’arrogance. Cassam Uteem partage l’avis de ceux qui trouvent que le spectacle que nous offrent les séances parlementaires est souvent déplorable et indigne des représentants du peuple et qualifie le Speaker, Sooroojdev Phokeer, d’« odieux ». Il constate finalement que la crise sociale est comme le feu qui couve sous les cendres.

Alors que la deuxième vague de COVID-19 frappe la population de plein fouet, le pays connaît actuellement une ouverture partielle. Quel est votre sentiment ? Pensez-vous que la situation sanitaire en cette période de pandémie est bien gérée ?

— On s’est très mal préparé à faire face à cette deuxième vague de la pandémie de COVID-19. On s’est trop longtemps bercé d’illusion qu’on était COVID-Free et COVID-Safe et on a baissé la garde tandis que la pandémie faisait rage à travers le monde. On est tous responsables de cette imprudence ou insouciance, le gouvernement en premier qui a fait montre d’un laxisme excessif devant le non-respect des consignes élémentaires mais essentielles de précaution à prendre – port du masque, distanciation sociale… alors même que le virus continuait à se propager, à muter, et à tuer presque à nos portes.

Les autorités concernées ont, d’autre part, refusé systématiquement d’entendre la voix de la raison et de faire preuve de clairvoyance et leur carence a fait que l’on a mis du retard pour enclencher la campagne de vaccination tandis qu’à ce jour l’on ignore toujours quand le pays disposera du lot de vaccins nécessaires pour atteindre la Herd Immunity, et protéger ainsi l’ensemble de la population.  Ce qui est peut-être plus grave, c’est la confusion créée à partir d’informations souvent contradictoires des porte-parole du gouvernement sur certaines données relatives à la pandémie, ce qui a eu pour résultat une perte de confiance dans la version officielle distillée chaque soir à la télévision ou même à l’Assemblée nationale.

Les gens préférent entendre ce que leur dit le bon docteur Gujadhur ! Tandis que circulent des rumeurs les plus folles sur la contamination de certains frontliners au sein des hôpitaux et que le protocole régissant la quarantaine n’a pas toujours été respecté, ainsi que le va-et-vient des jets privés malgré nos frontières fermées. On ignore toujours l’identité du patient zéro et on ne s’explique pas pourquoi avoir attendu le mois de mars pour introduire une nouvelle fois et sans préavis raisonnable, le confinement, si le premier cas local avait été dépisté en janvier, ou en février selon le Premier ministre.

Le High-Powered Committee se doit d’expliquer sur le retard mis à réagir. Y aurait-il d’autres raisons que celle de la santé publique qui auraient primé dans cette décision tardive? La population est en droit de le savoir. Pour toutes ces raisons et pour bien d’autres encore, on ne pourrait dire que la situation sanitaire a été gérée comme elle se devait, même s’il est reconnu que les frontliners font tous un travail remarquable, certains opérant, non sans risque, dans des conditions contraignantes.

Malgré les appels des parents et des leaders politiques, les examens de PSAC ont été maintenus cette semaine. Pensez-vous que les autorités auraient pu faire autrement ?

— Je pense que les autorités auraient dû mettre les enfants, leurs intérêts et leur sécurité au coeur de leurs préoccupations. Le bon sens aurait alors prévalu et elles auraient réalisé qu’il ne pouvait exister, dans ce cas-là, de risques calculés et qu’il n’y avait absolument pas lieu de faire courir à nos enfants le moindre risque de contamination au virus de la COVID-19 car ces examens nationaux auraient bien pu être reprogrammés. Cela aurait également évité des situations stressantes aux enfants et aux parents.

Après l’annonce du cas testé positif à la COVID-19 d’une surveillante à ces examens venant de Highlands et affectée au centre d’examens de Philippe Rivalland RCA, l’inquiétude qui s’est emparée des parents dont les enfants ont pris part à ces épreuves dans cette école et la décision de certains d’entre eux de refuser que leurs enfants continuent à se soumettre à ces examens sont tout à fait compréhensibles et justifiées.

Par ailleurs, ce que je considère être une absence totale de compassion et de considération de la part des autorités c’est le fait que pendant les quelques semaines de confinement, de nombreux enfants n’ont pu suivre les cours en ligne, n’ayant pas les moyens de le faire. Ces enfants-là seront handicapés et sans doute parmi les recalés.

Le gouvernement affirme de son côté que la population doit apprendre à vivre avec la COVID. Qu’en pensez-vous ?

Cela veut dire quoi, vivre avec la COVID ? Est-ce une façon déguisée d’affirmer que devant l’asphyxie de certains secteurs de l’économie, le temps est venu d’un retour à la normalité. Il faudrait alors intensifier la campagne de formation de la population, lui apprendre à porter des masques au travail ou dans les lieux publics, à respecter la distanciation sociale, à se laver et se désinfecter les mains plusieurs fois par jour et insister pour qu’elle adopte ces gestes barrières et se fasse vacciner ? Comment suivre ces consignes quand on est chômeur et on vit dans la précarité, au jour le jour, dans une bicoque avec femme et enfants dans un espace restreint ?

Vous vous êtes fait un devoir d’être toujours aux côtés des plus démunis, les Chagossiens, les squatters… Comment, sur la base des renseignements que vous recevez, la population vit-elle ces moments difficiles ?

— Je ne peux malheureusement être sur le terrain et aux côtés de ces nombreux démunis de notre société, dans ces moments pénibles qu’ils traversent. Toutefois, les renseignements que je reçois, et cela me fait mal d’avoir à le dire, font état de familles entières, y compris femmes et enfants, qui sans revenus ou avec seulement une maigre pitance, dépendent pour survivre de la générosité de leurs concitoyens. S’il n’y avait pas des ONG pour s’intéresser à leur sort et sans la solidarité agissante des Mauriciens, certains seraient déjà victimes de la famine.

Partagez-vous l’inquiétude de la population ?

Plus que de l’inquiétude il faut parler de l’angoisse des lendemains incertains et des risques de contamination qui augmentent chaque jour. Il est à se demander si l’ensemble de notre territoire ne serait pas bientôt décrété zone rouge, avec davantage de restrictions de mouvement et de difficultés à se rendre au travail ou à trouver un emploi…sans WAP !

En même temps le Premier ministre et le président de la Chambre refusent un débat sur la situation actuelle comme le réclamait le leader de l’opposition, Xavier-Luc Duval ?

— Ce geste du leader de l’opposition l’honore comme il honore l’ensemble des forces de l’opposition à l’Assemblée nationale. Il démontre que, lorsque la situation l’exige, l’opposition, au-delà de son rôle d’opposants, était disposée à apporter sa contribution afin d’aider le pays à mieux faire face aux difficultés de l’heure et à trouver, avec le gouvernement, les meilleurs moyens de combattre la pandémie, sortir de la crise sanitaire et éviter la dégradation de l’économie et l’approfondissement de la crise sociale qui nous guette.

Cette politique de ‘mains tendues’ de l’opposition a été malheureusement rejetée par le Premier ministre et je considère que c’est une occasion ratée pour démontrer que la classe politique pouvait être à la hauteur de la situation et présenter un front commun dans cette situation de crise sans précédent.

Pensez-vous que la population par le biais de ses représentants au parlement ou les ONG aurait dû être partie prenante dans la gestion de cette crise ?

— Absolument ! J’irais même plus loin pour dire qu’à la place du Premier ministre et dans l’intérêt du pays et ce, afin de le sortir de l’ornière, j’aurais mis de côté les divergences politiques et invité l’opposition à la constitution d’un gouvernement d’unité nationale, avec un plan d’action et un programme de réformes pour la sortie de crise et la reconstruction du pays. D’un gouvernement minoritaire il deviendrait un gouvernement majoritaire qui inspirerait plus de confiance à la population et obtiendrait ainsi son adhésion aux décisions les plus difficiles que le pays doit prendre.

En tant qu’ancien président de la République, auriez-vous souhaité d’une certaine façon apporter une contribution à la lutte contre ce virus ou éventuellement donner votre avis sur la situation aux  autorités ?

— Je le fais déjà à travers mes déclarations publiques et les interviews accordées aux médias, lorsque, comme ici, je suis sollicité. J’invite le Premier ministre, entouré qu’il est de ses nombreux conseillers et super conseillers qui, rappelons-le, n’ont pas la science infuse, à plus de discernement et moins d’arrogance de sa part; et de la part de certains de ses ministres. Cela ne pourra qu’être bénéfique à son gouvernement.

Le fait que le présent président de la République garde un silence absolu vous surprend-il ?

— Vous ne me tiendrez pas rigueur de ne pas déroger du principe que j’ai toujours adopté depuis mon départ de la State House : celui de ne pas faire de commentaires, sauf dans des cas exceptionnels, sur les dits et les non-dits de mes successeurs à la Présidence de la République.

Les grandes cérémonies et fêtes religieuses n’ont pu être célébrées en communauté. Ce sera également le cas pour le Ramadan bientôt. Quel message auriez-vous adressé à tous ceux qui se sentent frustrés par cette situation ?

— Plus que de la frustration, c’est de la tristesse que nous ressentons de ne pouvoir prier en congrégation, à la mosquée, durant le mois de Ramadan. Comme ne peuvent aussi se rendre à leurs lieux de culte, les fidèles des autres confessions religieuses, confinement oblige ! Nous nous plions à cette circonstance exceptionnelle et nous la vivons, ne l’oublions pas, dans des conditions similaires à celles de l’année dernière, avec tous les inconvénients dus au confinement mais aussi les avantages d’une vie familiale plus dense et plus solidaire, qui nous rapproche davantage à travers les moments forts de la prière commune et des rituels du jeûne.

Concernant la vaccination, le pays est à la merci des grandes puissances qui monopolisent les vaccins pour leurs populations … ?

— Cette situation me rappelle l’adage kreol : « Bef dan disab, sakenn get so lizie. » Mais il y a également ce qu’il est convenu d’appeler le Big Pharma et les bénéfices excessifs de ces compagnies pharmaceutiques qui sont essentiellement des entreprises commerciales qui, à travers entre autres, le contrôle de la production des vaccins et leur vente aux plus offrants, profitent de la pandémie pour faire fortune au détriment des malheureuses victimes.

Le PM reconnaît lui-même qu’après le don chinois de vaccins attendu pour bientôt et ceux obtenus du gouvernement indien, il n’est pas en mesure de dire quand nous serons en mesure d’obtenir un autre lot  de vaccins. Comment avez-vous accueilli ces commentaires ?

— La candeur du Premier ministre me déroute. Nous avons mis du retard à placer nos commandes pour les vaccins, et en dépit de nombreuses demandes et mises en garde de l’opposition parlementaire, le gouvernement à travers le ministre de la Santé ne s’est guère empressé pour le faire car nous n’étions-nous pas COVID-Free…

Cela explique pourquoi nous faisons face à cette situation incertaine et même de pénurie car à ce jour, nous ne savons quand ni d’où viendront les vaccins dont nous avons urgemment besoin afin d’atteindre au moins la herd immunity. D’ailleurs, n’était-ce la générosité indienne avec les dons du vaccin Astra-Zeneca, notre campagne de vaccinations aurait eu encore plus de retard.

On annonce que pour le pèlerinage du Hadj il faudrait également obligatoirement se faire vacciner ? Nous sommes-nous préparés à cela ?

— Il n’est pas exclu, il serait même logique, que les autorités saoudiennes réclament des pèlerins, non seulement ceux venant de Maurice mais aussi d’ailleurs, qu’ils se fassent dûment vaccinés pour accomplir le Hadj. Par contre, je n’ai aucune information à propos de la vaccination ou non de nos futurs pèlerins de la Mecque.

La reprise parlementaire est souhaitée et très attendue. Beaucoup considèrent toutefois que la façon dont des parlementaires, et pas des moindres, ont été expulsés du parlement est affligeante et choquante.

— Je partage l’avis de ceux qui trouvent que le spectacle que nous offrent les séances parlementaires est souvent déplorable et indigne des représentants du peuple. L’absence de décorum, certaines conduites déshonorantes des élus du peuple, la désinvolture avec laquelle des ministres, et non des moindres, répondent aux questions parlementaires ne font pas honneur ni au temple de la démocratie qu’est notre parlement ni au pays.

Quant au comportement du Speaker, il est tout simplement odieux. Il ne semble pas avoir réussi jusqu’ici à prendre la pleine mesure de ses responsabilités envers le Parlement et les élus du peuple et encore moins de  faire preuve des qualités que lui imposent ses fonctions pour se montrer à la hauteur des situations auxquelles il doit face dans son rôle d’arbitre indépendant, de protecteur de la minorité et d’homme sage qui, comme dit l’autre, ‘sees as much as he ought and not as much as he can and hears as much as he ought and not as much as he can.’

Peut-on comparer la situation actuelle avec celle que vous aviez vécue dans les années 1980 où il vous est arrivé d’être expulsé vous-même ?

— Il ne faut pas comparer ce qui n’est pas comparable ! Le Speaker Ajay Daby, car c’est de lui qu’il s’agit, était, malgré ses faiblesses, un homme de culture, un légiste chevronné et assurait de par ses interventions toujours au moment opportun, la bonne marche des travaux parlementaires. Il lui arrivait, dans certains cas où les députés faisaient usage d’expressions unparliamentary ou se comportaient de façon incorrecte, de prendre des sanctions mais il ne lui arrivait jamais d’expulser les membres de l’Assemblée à tour de bras, comme tel est le cas aujourd’hui.

L’incident que vous mentionnez et où je fus l’unique fois expulsé de l’Assemblée nationale se situe dans un contexte particulier dans lequel les membres de l’opposition dont je faisais partie et le Speaker Ajay Daby s’étaient livrés à un bras de fer afin de démontrer la futilité de l’arme d’expulsion à laquelle avait alors eu recours le Speaker, injustement selon nous. Les uns après les autres et de séance en séance, tous les membres de l’opposition furent  ‘ordered out’.

Certains pointent du doigt le Speaker et le Premier ministre et son gouvernement alors que d’autres s’en prennent à l’opposition. Comment vous situez-vous dans ce débat ?

— Je suivais, comme beaucoup de Mauriciens, la retransmission des travaux de l’Assemblée nationale qui se déroulaient normalement jusqu’au moment où, sans crier gare, le Speaker vint annoncer sa décision d’enlever du Hansard, sans la motiver mais en se référant à une section des Standing Orders de l’Assemblée nationale qui lui en donne le pouvoir, une question subsidiaire du député Assirvaden – qui voulait savoir du ministre des Affaires étrangères si l’Ambassadeur Soodhun avait été déclaré persona non grata aux Émirats Arabes Unis.

La réponse du ministre était du genre ni lard ni cochon ! La décision ‘controversée’ du Speaker fut contestée par l’auteur de la question qui, se croyant dans son bon droit, réclama la parole pour évoquer un ‘point of order’, ce que lui refusa le Speaker, sans en donner la raison. À partir de ce moment, c’était le brouhaha dans les rangs de l’opposition, certains membres voulant, avec force,  exprimer leur désaccord avec le ruling du Speaker. La situation devint incontrôlable et tandis qu’Assirvaden écopa d’une expulsion, trois autres membres de l’opposition, Arvin Boolell, Paul Bérenger et Rajesh Bhagwan furent, eux, expulsés et ‘named’. Il revint ensuite au Premier ministre de décider de la durée de suspension des trois membres ‘named’ et il choisit de les bannir de l’Assemblée jusqu’à la fin de la session parlementaire – théoriquement jusqu’à la fin du mandat parlementaire courant – sauf s’ils présentent des excuses sans réserve à l’Assemblée nationale.

Je trouve que dans cette affaire et le Speaker et le Premier ministre ont fauté. Le Speaker aurait dû lever la séance, dès le début du brouhaha suite à son refus d’accorder la parole au député Assirvaden et convoquer à son bureau le whip ou même le leader de l’opposition et leur demander de rappeler à l’ordre leurs membres qui auraient été, selon lui, coupables d’actes d’indiscipline et exiger, si nécessaire, des excuses. Ce qu’il n’a pas fait.

Le Premier ministre, lui, a choisi la sanction maximale et  disproportionnée à l’encontre de ses adversaires politiques. Ce qui équivaut à un coup bas, indigne d’un Premier ministre ou même d’un adversaire politique.

Est-ce que les Standing Orders donnent trop de pouvoirs au Speaker ?

— Il est grand temps, comme le réclament aujourd’hui de nombreux parlementaires, de revoir les Standing Orders afin de bien définir les ‘règles du jeu’ démocratiques au sein de l’Assemblée nationale et d’attribuer au Speaker et au Leader of the House des pouvoirs qui doivent leur revenir dans un forum démocratique.

La démocratie parlementaire serait-elle bafouée ?

— En se basant sur les pouvoirs du Leader of the House de décider, de manière unilatérale et très partisane, du calendrier des travaux parlementaires, en prenant en considération le contrôle absolu de l’Exécutif sur le Législatif réduisant les députés de la majorité à des fonctions de rubber stamping, en constant que la voix et les propositions les plus valables de l’opposition sont systématiquement ignorées et en voyant les agissements du Speaker, son indécente partialité, sa hargne envers les membres de l’opposition et sa protection inconditionnelle à la majorité gouvernementale MSM dont il est toujours inféodé, l’on est en droit de conclure que la démocratie parlementaire est bafouée.

Est-ce que vous appréhendez une crise économique après la crise sanitaire qui secoue le pays ?

—  La crise économique est déjà là : le taux de chômage est en hausse, la création d’emplois stagne, des secteurs entiers de l’économie sont au point mort et certaines PME sont en faillite, le pouvoir d’achat des consommateurs diminue comme une peau de chagrin tandis que le coût de la vie augmente de manière foudroyante, la valeur de notre roupie par rapport aux devises étrangères dégringole, le pays et la classe moyenne en particulier s’écroulent sous la dette, la précarité est généralisée et les pauvres deviennent chaque jour plus pauvres.

La crise sociale est comme le feu qui couve sous la  cendre. Sans vouloir jouer au prophète de malheur, je voudrais tirer la sonnette d’alarme.