Notre invité de cette semaine est Cassam Uteem, ancien président de la République et surtout observateur attentionné de l’évolution politico-sociale. Dans cette interview réalisée samedi, Cassam Uteem donne son point de vue sur des sujets d’actualité, dont la marche citoyenne qui a eu lieu hier à Port-Louis.

Vous avez été député, ministre, président de la République et vous êtes toujours un observateur attentif de l’évolution politico-sociale du pays. Est-ce que Maurice a déjà vécu une période comme celle que nous traversons actuellement ?
— Je n’ai jamais vu une situation semblable à celle d’aujourd’hui. Jamais au cours de ma longue carrière politique, je n’ai été confronté à tant de révélations sur la dérive de nos institutions. Nous avons affaire à un État voyou dans lequel quelques rares institutions seulement fonctionnent. Nous avons un gouvernement qui encourage la corruption, tolère la fraude et s’ingère dans tout. Nos institutions ne sont pas en dysfonctionnement : elles ont arrêté de fonctionner. Elles dépendent de ce que le Premier ministre ou les ministres leur disent de faire et elles obéissent! Beaucoup de hauts fonctionnaires sont complices de cette situation.
Donnez-moi un exemple précis de ce dysfonctionnement.
— Prenons la State Trading Corporation (STC) dont le board comprend des hauts fonctionnaires des principaux ministères. Aujourd’hui, le nouveau ministre du Commerce vient déclarer qu’il a été délégué par le PM pour mettre de l’ordre dans la STC. Avec cette déclaration, il fait de ces hauts fonctionnaires des complices ou des accusés. On va faire croire que les problèmes de la STC n’incombent pas aux politiciens mais aux hauts fonctionnaires. Mais quand le PM nomme un nouveau ministre pour aller mettre de l’ordre à la STC, il reconnaît qu’il y avait du désordre dans cette institution dirigée par Yogida Sawmynaden, qu’il a laissé faire, qu’il n’a pas pu ou osé prendre des sanctions contre lui, qu’il n’a pas été capable de le révoquer, mais lui a demandé de prendre un congé politique!
Comment en sommes-nous arrivés à cette situation de non fonctionnement de nos institutions ?
— Parce que nous avons au pouvoir des gens qui n’ont aucun sens de l’État, de la responsabilité, de l’intégrité, et qui ont été placés à des postes de décision. Il ne faut pas oublier que le peuple a aussi sa responsabilité dans la situation actuelle parce qu’il a voté pour ces gens, d’une part et, de l’autre, il y a beaucoup de gens qui ne sont pas allés voter aux dernières élections. Les élus ont nommé « zot dimounn », pas toujours qualifiés, à la tête des institutions et ont poussé les fonctionnaires à faire des magouilles et des actes de corruption. Vous allez me dire que dans ces cas, les fonctionnaires sont complices des politiques…
Oui… effectivement : vous avez précédé ma question.
— Sans vouloir défendre les fonctionnaires, il faut quand même réaliser que certains, qui n’ont pas les moyens de démissionner quand ils ne sont pas d’accord, sont forcés de devenir les complices des politiques. Ils sont forcés d’obéir aux ordres. Cette situation a empiré depuis les dernières élections générales et s’est amplifiée avec la pandémie. La covid 19 a révélé l’ampleur du pourrissement de la société mauricienne et de son gouvernement, avec les contrats attribués aux proches du pouvoir. Des proches sortant d’on ne sait où ont obtenu des contrats faramineux pour des produits spécialisés valant des millions et dont certains, payés d’avance, ne fonctionnent pas. Le confinement a été une période de maja karo pour les proches du pouvoir qui ont fait des profits, non, qui ont volé l’argent des contribuables! Les contrats ont été distribués et les permis obtenus et les milliards empochés alors que le pays était confiné! Et pendant que ces magouilles avaient lieu, le PM tapait son propre tambour pour dire qu’il avait vaincu la covid 19 !
Valeur du jour, il semblerait que les Mauriciens ont encore confiance dans deux institutions : le judiciaire et le bureau du DPP.
— Ces deux institutions sont perçues comme le dernier rempart de la démocratie à Maurice, parce que les autres ne fonctionnent plus. La séparation des pouvoirs – qui est une des bases fondamentales de la démocratie – n’est plus appliquée à Maurice. Tout ce que l’exécutif décide est validé par le Parlement où la majorité agit comme un rubber stamp. Souvenez-vous que le dernier budget national de je ne sais combien de milliards a été voté en DIX minutes en l’absence de l’opposition! Faut-il rappeler que ce Parlement est présidé par un Speaker qui vole au secours du gouvernement en expulsant systématiquement les membres de l’opposition? Autre cas, l’ICAC qui est perçue comme étant une des institutions totalement dépendantes du pouvoir. Elle fait de l’overtime pour permettre à une personne convoquée – en l’occurrence, le Premier ministre – d’aller donner sa déposition à l’heure qu’il veut et l’institution mobilise son personnel pour cela. Comment une institution responsable de la lutte contre la corruption peut agir de la sorte? Il faut aussi rappeler que le bureau du DPP et celui qui est à sa tête tiennent bon contre vents et marées depuis 2014, quand les tentatives pour le faire partir ou pour mettre son bureau sous contrôle ont été faites. En ce qui concerne le judiciaire, ses membres ont démontré jusqu’à présent qu’ils sont indépendants, ce qui explique la confiance que leur font les Mauriciens.
Avez-vous été surpris par la démission de Nando Bodha du gouvernement et du MSM ?
— Non. Il était un des rares à susciter du respect et à avoir de la compétence au sein du gouvernement. On savait depuis quelque temps qu’il était révolté par la situation au sein du gouvernement. Je n’ai pas besoin de défendre Nando Bodha, mais je suis choqué que le MSM réduise sa démission à une histoire de frustration ou au fait que Bérenger lui aurait promis le poste de PM. C’est un « argument » communal bien dans la tradition du MSM. Pour moi, cette démission apporte une lueur d’espoir dans cette classe politique que les gens disent pourrie. J’espère que les événements à venir me donneront raison de dire que Bodha a pris la décision qu’il fallait au moment où il le fallait. J’espère que l’opposition ne mettra pas la démission de Bodha à son crédit.
Parlons justement de l’opposition officielle. On dirait qu’elle est totalement dépassée et incapable de mobiliser ses partisans puisque, pour la marche de protestation de ce samedi, elle est obligée de faire appel à Roshi Badhain, à Bruno Laurette et aux groupes de citoyens.
— On peut effectivement dire que la classe politique – aussi bien l’opposition que le gouvernement – n’a plus la capacité de mobiliser les Mauriciens pour les faire descendre dans la rue. Aujourd’hui, l’agenda politique est contrôlé par la société civile à travers quelques activistes politiques auxquels le public s’identifie. Ce sont ces activistes qui représentent l’expression des sentiments multiples et parfois contradictoires des Mauriciens, sentiments qui vont de l’indignation à la révolte.
Peut-on dire que ces activistes ont remplacé l’opposition officielle qui était censée faire entendre les revendications et les mécontentements des citoyens qui ne se reconnaissent pas dans le gouvernement?
— C’est une évidence. Aujourd’hui, pour mobiliser la société civile, les partis politiques sont obligés de passer par ces activistes. Ce sont eux qui ont inventé le slogan BLD qui est aussi mobilisateur qu’était le slogan Viré mam. Je n’irais pas jusqu’à dire que la classe politique est en train de sauter dans le train des activistes, mais que pour mobiliser la foule, y compris leurs partisans, les partis politiques sont obligés de s’allier à ces activistes qui posent leurs conditions. Dans l’absolu, ce n’est pas une mauvaise chose parce que les partis politiques doivent tenir compte de ce que souhaite la société civile, de ce qui la mobilise. On a trop souvent reproché à la société civile d’être léthargique, de ne pas se mobiliser, pour regretter qu’elle le fasse grâce aux activistes. C’est aux partis politiques de voir comment intégrer ce nouveau phénomène pour que demain les Mauriciens soient mieux écoutés et entendus. Tout en veillant à ce que les activistes politiques ne se transforment pas en politiciens et commencent à faire comme ceux qu’ils critiquent aujourd’hui. La société civile doit s’organiser, rester mobilisée et vigilante pour que la politique démocratique recommence à fonctionner au Parlement et à travers les institutions, au lieu d’être remplacée par la démocratie de la rue. Ce n’est pas la rue qui prend les décisions pour le pays, mais les institutions. Les Mauriciens veulent d’un gouvernement à l’écoute de la population, de ses besoins et de ses revendications qui donne aux institutions les moyens de fonctionner en toute indépendance et avec à leur tête des gens intègres et compétents. Si on traite les institutions comme des dustbins dans lesquelles on jette des déchets comme des dirigeants, comment voulez- vous qu’elles fonctionnent ?
Restons avec les institutions. Comment expliquez-vous l’attitude, de plus en plus partiale, de la police de M. Seervansingh à tel point qu’il n’y a aucune différence avec celle de son prédécesseur ? Je souligne que vous avez été louangeur pour M. Seervansingh, à l’époque de sa nomination.
— J’ai du respect pour ce que M. Seervansingh a fait en 1999, pendant l’épisode Kaya, alors qu’il dirigeait la SMS. Sans lui, on aurait pu avoir un bain de sang à La Louise. Il a les capacités et, jusqu’à preuve du contraire, c’est un homme intègre. Mais il ne peut pas fonctionner parce que le gouvernement a transformé la police en une institution à deux têtes. Qui est le Commissaire de police aujourd’hui, qui prend les décisions M. Seervansingh ou M. Jangi ? Ce dernier est responsable des instances policières qui auraient dû avoir interrogé l’ex-ministre du Commerce contre lequel une série d’allégations a été faite depuis des semaines. Quelle est l’image que retient le Mauricien de cette situation? que si vous êtes un membre du gouvernement, un proche du pouvoir, la police vous accordera un traitement de faveur auquel n’a pas droit le citoyen ordinaire. Que tous les Mauriciens ne sont pas égaux devant la loi. Comment veut-on que le citoyen respecte la police dans une situation où les crimes, plus odieux les uns que les autres, se multiplient? Comment veut-on qu’on respecte le ministre de l’Intérieur responsable de la police et du Law and Order, qui porte l’entière responsabilité de cette situation?
En parlant de traitement de faveur, on a noté que lors d’une manifestation contre l’ex-ministre du Commerce, la police a surveillé les manifestants mais laissé passer des contre-manifestants qui, la veille, avaient proféré des menaces de nature communale sur les réseaux sociaux.
— C’est un comportement extrêmement dangereux dans un pays multiethnique comme le nôtre. Pour éviter une possible explosion sociale, le gouvernement et la police doivent se ressaisir et le Premier ministre doit s’adresser à la nation.
Que pensez-vous que le Premier ministre devrait dire aux Mauriciens?
— Qu’il a entendu ce que les Mauriciens lui disent depuis plusieurs semaines déjà. Qu’il admet qu’il y a eu des manquements de la part du gouvernement et qu’il donne les instructions pour que les institutions puissent fonctionner normalement, que les nominations politiques vont cesser, comme les ingérences, que la police fera son travail sous la responsabilité du Commissaire de police, et non de M. Jangi. Je cite ce dernier comme exemple mais il y a, dans les corps para-étatiques, d’autres nominés incapables et incompétents qui doivent eux aussi lev paké allé pour que le pays puisse recommencer à fonctionner normalement. Je ne suis pas de ceux qui disent BLD au Premier ministre, mais de ceux qui lui disent : assumez vos responsabilités et souvenez-vous que vous êtes le PM de tous les Mauriciens, pas seulement des 37% qui ont voté pour vous : comportez-vous comme le PM de tous les Mauriciens!
Tel que le Premier ministre fonctionne, vous pensez qu’il est capable d’écouter les doléances des Mauriciens, que vous êtes en train de lui transmettre, et de prendre des décisions pour changer de manière de faire?
— J’espère qu’il n’est pas capable de seulement dire kot monn foté. Le PM ne peut pas ne pas savoir quelle est la situation réelle dans le pays et quel est le taux de mécontentement de la population. S’il ne vient pas dire au peuple qu’il a entendu ses protestations et promet de rectifier le tir, il va agir non seulement contre le pays, qui a plein de défis à relever, mais contre lui-même et aura à en subir les conséquences.
Certains disent que Pravind Jugnauth est mal entouré, mal conseillé, ce qui le pousse à prendre de mauvaises décisions.
— Mais c’est lui le Premier ministre, non? C’est lui qui prend les décisions. Les électeurs ont voté pour des députés qui sont devenus des ministres, pas pour les conseillers et les membres de la kwizinn. S’il veut écouter X, Y ou Z, que ce soit ses amis ou des membres de sa famille, de la cuisine interne ou la cuisine externe, c’est son problème. Mais c’est lui qui prend les décisions et il doit les assumer au lieu de jouer au pas moi ça li sa de son père.
Parlons justement de son père. Comment avez-vous pris son retour à la télévision pour défendre son fils et traiter Bodha de traître?
— Je ne comprends pas pourquoi Anerood Jugnauth a accepté de sortir de sa retraite où la kwizinn et les conseillers de son fils l’avaient expédié pour le traiter comme une marionnette lisant avec difficulté des textes préparés. Pour revenir à l’expression traître, il faut lui rappeler que le MSM en est rempli, dont certains qui ont changé de parti en quelques heures! Si je peux donner un conseil à Anerood Jugnauth, c’est de rester dans sa retraite, de ne pas venir s’associer avec autant de pourriture. Sinon, il salira l’image que les Mauriciens ont de lui.
Que pensez-vous de l’avènement des Avengers ?
— Comme les activistes ont pris la place laissée libre par les politiciens, les Avengers ont pris celle de la police qui ne fait pas, dans certains cas précis, son travail. C’est grâce au travail des Avengers que nous savons que M. Kistnen ne s’est pas suicidé et que les révélations se multiplient devant la Cour, démontrant à quel point le gouvernement dysfonctionne. Tout en félicitant les Avengers pour leur travail, je voudrais quand même dire que la justice se rend en Cour et pas dans des conférences de presse qui pourraient être perçues comme des tentatives de pressions sur le judiciaire. Par ailleurs, ce que je crains – sans jouer au prophète de malheur – c’est que, comme disent les Anglais, « things get out of control » au niveau social et que le pays devienne ingouvernable. Nous ne sommes pas loin d’arriver à un point où la coupe débordera et la situation deviendra incontrôlable, malgré les policiers, la SMF et les snipers.
Il y a aussi le feu communal que certains veulent attiser pour des raisons de survie politique.
— Je pensais à un certain moment que la population mauricienne était suffisamment mature pour que le communalisme reste un phénomène marginal. Malheureusement, attisé comme vous dites, le communalisme prend de l’ampleur, ces jours-ci. Le dernier exemple a été le fait d’accuser Nando Bodha d’avoir démissionné parce que Paul Bérenger lui aurait promis le poste de Premier ministre sur une base communale. En ce faisant, on approfondit les fossés qui existent déjà au lieu de construire des ponts pour les surmonter. C’est vrai que le PM a été élu avec une minorité de voix, 37% je crois. Mais il est le PM de 100% des Mauriciens et ne peut gouverner juste pour les 37% qui ont voté pour lui. Il n’est pas le PM, du MSM et du ML, mais le Premier ministre de tous les Mauriciens. Il ne peut pas travailler pour son électorat et ses proches, mais pour l’ensemble de la population.
La marche pacifique vient de se terminer à Port-Louis et vous l’avez suivie sur les réseaux sociaux. Quelles sont vos premières impressions?
— J’ai trouvé la foule impressionnante, enthousiaste, avec une certaine détermination et surtout pacifique, il faut le souligner. Mais en même temps, je constate une expression de révolte des manifestants dans la manière de diriger les affaires de l’État et une demande pour que Pravind Jugnauth s’en aille. Beaucoup de raisons pour ce départ ont été données : corruption, vol, fraude, népotisme, arrogance, opacité, et pour l’avenir de nos enfants.
Est-ce que vous croyez que la marche d’aujourd’hui changera quelque chose dans la gouvernance du pays?
— J’espère qu’elle déclenchera un sursaut et interpellera la classe politique, plus particulièrement le Premier ministre de qui tout dépend. La balle est dans son camp. S’il ne joue pas pour l’ensemble du pays, nous ne pourrons pas affronter tous les grands défis et avancer. Je ne peux qu’espérer que cette marche changera les choses pour le pays. Pravind Jugnauth peut techniquement rester au pouvoir pendant encore trois ans, mais s’il continue sur la même voie que celle que lui reprochent les manifestants, je crains que nous n’allions vers des périodes très troublées pour notre pays. C’est pourquoi j’espère que le PM prendra les décisions nécessaires pour redresser la barre, corriger ce qui doit l’être pour, comme l’ont répété les manifestants, mener le pays à bon port. Je fais un appel pour qu’enfin il se réveille et se fasse respecter par la population, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, en dépit de ce que certains sondages affirment. Il est un leader décrédibilisé, démonétisé, qui provoque un profond mécontentement. Il faut qu’il se ressaisisse ou qu’il retourne le pouvoir au peuple.