Photo d'archives
  • Cassam Uteem (ATD Quart Monde/Drwa Enn Lakaz) : « Ils veulent vous casser ! Ne vous laissez pas faire ! »
  • Père Gérard Mongelard : « Comment peut-on laisser souffrir des enfants de la sorte ? »

Plus de 150 jours depuis que plusieurs familles de squatteurs se retrouvent à dormir à la belle étoile, à Pointe-aux-Sables, à Riambel et à Malherbes. En août dernier, 13 des familles de la région périphérique de la capitale ont été convoquées à la NHDC, « les autorités ayant compris que ces familles sont éligibles pour avoir des maisons, du fait qu’elles sont dûment enregistrées auprès des autorités concernées », relève la plateforme citoyenne Drwa A Enn Lakaz. Mais depuis, plus rien ! « Aucune précision quant à quand nous pourrons aller vivre dans nos maisons… » Et entre-temps, « la situation se corse… », indiquent encore ces familles.

Au final, après cinq mois passés sur des terrains de l’État, ces familles disent commencer à envisager de passer Noël et la fin de l’année… à la même place ! « Nous espérions, quand nous avons été convoqués en août dernier par la NHDC, que d’ici novembre nous allions intégrer nos maisons. Me kouma pe ale la, kouma dir pou pas siklonn tou lor terin anba latant mem ! »

Le jeudi 29 octobre dernier, la plateforme citoyenne Drwa A Enn Lakaz a réuni quelques-unes des familles identifiées pour avoir leurs maisons, ainsi que les “hardship cases” vivant au Foyer Fiat. Cela, « parce que plusieurs familles nous ont fait part de leurs craintes qu’elles n’aient pas encore été informées quand elles pourront aller vivre dans leurs maisons… » Les paroles de ces pères et mères de famille sont empreintes de détresse et de colère.

Une mère de famille explique que sa fille, adolescente, a commencé à « kap lekol ! » Et de poursuivre : « Heureusement que le collège m’a informée… Sinon, comment j’aurais su qu’elle faisait l’école buissonnière ? Je lui prépare son pain quotidien et elle enfile son uniforme et elle part… Mais comme on ne vit pas dans une maison, mais dans une “camping tent”, elle me sort des prétextes, genre il n’y avait pas de bus ou que les cours ont tardé pour m’expliquer qu’elle rentre plus tard qu’habituellement… Finalement, j’ai dû la suivre pour me rendre compte qu’elle délaissait le collège… Enn zour kapav perdi li koumsa ! Qui sait qui elle rencontre, quel genre d’amis elle se fait ? Elle pourrait devenir alcoolique ou accro des drogues ? Ou finir enceinte ! »

« Latet fatige ! »

Cette mère de famille frissonne à l’évocation de ce qui pourrait arriver à sa fille : « ki kone ? Enn zour kapav kan mo rant lakaz, mo aprann ki linn gagn trape, ou linn fer aksidan ? Non… latet pa an plas ditou ! » Et de renchérir : « Quand on habite dans une maison, il y a des lois et chacun les respecte… Là, on vit sous une tente. Quand on se lève le matin, on est déjà fatigués parce qu’on a mal dormi… Lekor kabose, figir pa bon. On est de mauvaise humeur. Tout va mal ! »

D’autres mères de famille confirment : « Nous n’avons même pas de place décente pour faire notre toilette, prendre une douche… Certaines personnes qui vivent non loin du terrain nous approvisionnent par moments en eau potable, au moyen d’un tuyau d’arrosage, par exemple. Mais il y a des jours où leur humeur n’est pas nécessairement conciliante… Il faut alors se débrouiller. »

Ces appréhensions sont partagées par d’autres parents présents : « Souvent, on pense que l’hiver, qui était très rude en effet cette année, a été une dure épreuve pour nous. Oui, en effet, c’est vrai. Mais l’été va être encore plus dur ! » Nos interlocuteurs font remarquer que « la poussière, la très forte chaleur, les moustiques, les pluies d’été, les bestioles… tout cela rend déjà notre vie infernale ! » Et d’ajouter : « Cinq mois à dormir dehors, dans une “camping tent”, sans aucune commodité, à entendre de belles paroles et des promesses, mais ne rien voir venir, concrètement, ça joue sur le moral… Il y a des jours où on veut tout laisser tomber et arrêter de croire qu’on aura notre maison. » Sans compter, disent-ils, « que nos enfants demandent sans cesse : “ma kan nou pou al res dan nou lakaz ?”, “kan nou pou sorti depi isi ?”, “komie tan nou pou res dormi dan latant ?”…»

« Tret nou kouma zanimo »

Ces familles disent être « fatiguées de vivre comme cela… comme des animaux ! » Et de poursuivre : « Oui, nous avons notre part de responsabilité : nous sommes venus occuper un terrain qui appartient à l’État. Mais les autorités ont fait leur enquête et ont réalisé que plusieurs des familles qui restent encore sur ce terrain, à Pointe-aux-Sables, ont leurs dossiers en bonne et due forme auprès de la NHDC ! D’ailleurs, eux-mêmes nous ont appris que nous sommes éligibles pour avoir des maisons. Mais pourquoi est-ce qu’après deux mois, nous sommes toujours à la rue ? Kifer pe tret nou pir ki zanimo ? »

Remplies de questions et « à bout… parce que cela commence à peser maintenant », ces familles s’en remettent « à la plateforme citoyenne Drwa A Enn Lakaz ». Et disent-ils : « Des membres de cette association, nommément Cassam Uteem, le père Gérard Mongelard, Christiane Chowree, Joëlle Némorin, Gaëtan Madeleine, Danny Philippe, Isabelle David, Delphine Ahnee et beaucoup d’autres encore ont été à nos côtés depuis le début. Zot inn ek nou avan, pandan e ziska aster. Zot inn amenn zot latant zot inn dormi lor terin dan freser kouma nou. Misie Cassam inn pas la soiree ek nou… Monper ek zot tou vinn get nou kouma zot gagn enn lokazion. Be kifer kan nou dir sa ar bann lotorite zot pa kontan ? » Ces personnes soulignent : « Nous sommes reconnaissants envers tous ceux qui nous ont aidés depuis le début. Mais il semble que le soutien de Drwa A Enn Lakaz ne plaît pas aux autorités. Parce qu’on nous a dit d’aller leur demander de nous donner une maison… »


Cassam Uteem : « Ils veulent vous casser ! »

L’ancien président de la République, Cassam Uteem, représentant de l’organisme mondial ATD Quart Monde, à Maurice, a rejoint la plateforme citoyenne Drwa A Enn Lakaz dès les premiers jours quand les cases modestes des squatters étaient rasées… Assistant à la rencontre de jeudi dernier, il a demandé plusieurs clarifications aux familles concernées, s’agissant notamment de l’identité des représentants des organismes d’Etat rencontrés dans leurs procédures d’obtention de leurs maisons. En écoutant les doléances des familles et surtout des traitements infligées, Cassam Uteem a eu, entre autres, ces mots à l’égard de ces familles : « Cette façon de faire est bien triste et regrettable. Si les autorités veulent vous casser, vous mettre à genoux, vous rendre impuissants, ne vous laissez pas faire ! Ne cédez pas : c’est ce qu’ils recherchent. Soyez forts ! Je peux comprendre que vous ayez peur des représailles. Mais restez forts. »

L’abbé Gérard Mongelard qui a, lui aussi, été auprès des familles dès mai de cette année, s’est surtout attardé sur la condition dans laquelle les autorités laissent des enfants « C’est d’une telle cruauté ! Est-ce que les ministres et les officiers des ministères n’ont pas de cœur, pour laisser des enfants vivre ainsi dans de telles conditions ? »

Écoutant les remarques des familles s’agissant de la plateforme citoyenne qui pourrait être une gêne, les membres de celle-ci ont dit aux squatteurs : « Si les autorités trouvent qu’en étant liés à Drwa Enn Lakaz, cela va pénaliser vos chances d’avoir un toit, prenez vos distances de notre association. Nous ne vous en tiendrons certainement pas rigueur ! » Les membres de Drwa a Enn Lakaz ont souligné : « Nous ne nous sommes jamais mis en situation de confrontation ou d’adversité avec les autorités. Si telle est la perception, nous en sommes très tristes. Nous sommes là pour les squatteurs d’aujourd’hui qui ont ces problèmes. Et nous serons là pour d’autres encore qui auront des soucis du même genre. Mais si notre présence auprès des familles est mal perçue par les autorités, alors pour ne pas pénaliser ces pères et mères, nous nous retirerons… » Une proposition qui a été rejetée par les familles de squatters.


Mécontents de l’Ombudsperson for the Children

Plusieurs parents de squatteurs qui ont eu des ateliers de travail et des réunions avec l’Ombudsperson for the Children, Rita Venkatasawmy, dans le sillage de la publication de son rapport 2020, ont fait état de leur « mécontentement et incompréhensions quant à certaines paroles que Mme Venkatasawmy a prononcées » à leur égard. « Nous avons été profondément blessés… Ce n’est pas une bonne attitude ! » De même, certains parents se demandent pourquoi dans le rapport, l’Ombudsperson dit qu’il y a « urgence » en ce qui concerne les enfants qui dorment dans des “camping tents” et qu’il faut changer cela, mais qu’en contrepartie, ils ne voient aucune action suivre ! Idem, rempilent ces personnes, pour les maisons de relais qui ont été proposées par ces mêmes autorités dans le cas des “hardship cases” de mères célibataires… « A ce jour, on ne voit rien venir ! Est-ce que ce ne sont que des paroles en l’air ? Est-ce que Mme Venkatasawmy est vraiment sincère ? »