C’est comme si elle est née avec des ciseaux, du fil et une aiguille dans les mains. Darcy Yip est une jeune couturière autodidacte de talent qui, dans son quartier, à Résidence La Chaux, est la fille qui coud des vêtements en tissus wax en quelques heures. Mais la couture pour cette jeune femme de 26 ans qui revient de loin est bien plus que son nouveau gagne-pain. Darcy Yip a souvent trébuché dans la vie. Depuis que ses créations et son talent sont appréciés, elle a gagné en confiance et s’accroche à son métier pour avancer. C’est dans sa maison dépourvue de toute aménité que cette maman de deux enfants coud des ensembles aux couleurs de l’Afrique.

“J’ai rampé, j’ai marché à genoux, les fois où je relevais la tête on a voulu me plonger dans des eaux troubles, mais j’ai tenu bon. J’ai trouvé ma voie, je sais ce que je veux faire. J’ai retrouvé ma dignité et je me sens revalorisée. Désormais, rien ne me détournera de ce qui m’a sauvée, la couture.” Darcy Yip sait qu’elle revient de loin. Quand elle parle de son nouveau départ et de ses projets liés à la couture, la jeune femme revient souvent sur son passé. Des années qui ont bouleversé sa vie. Les blessures sont encore trop présentes et certaines encore vives pour les effacer d’un coup. Ce sont ces mêmes douleurs et ces mêmes dérives, dit-elle, qui l’ont forgée.  Cela ne fait que quelques mois depuis qu’elle s’est mise à la confection de vêtements, notamment de style exotique, en tissus wax. Malgré les premières semaines difficiles, où elle ne comptait plus les allers-retours aux magasins de tissus à Mahébourg, les nuits blanches à finir ses modèles pour les promouvoir et faire ses preuves, le succès a été au rendez-vous. Et plus vite que prévu! Encouragée par les retours positifs, elle se met à coudre sans se ménager et elle est capable de confectionner un vêtement en deux heures. “Entre-temps, je suis tombée malade, j’ai développé des complications à l’estomac.  Je sautais les repas, tant j’étais prise par la couture. Je voulais tellement réussir, car pour une fois que je faisais quelque chose qui me plaisait, je ne lâchais rien”, raconte la jeune femme, la voix déterminée. Assise sur le tabouret à côté de sa table de travail, Darcy Yip tourne son regard vers la porte ouverte de sa maison. À l’extérieur, le soleil tape fort et continue d’assécher l’herbe qui a poussé sur les terres de l’État. “Je veux tourner la page et respirer”, dit-elle. La couture est devenue l’oxygène qui lui manquait cruellement.

“J’ai longtemps galéré”

La machine overlock, les grosses bobines de fils de couleur, la pile de tissus, dont des wax, le mètre… ne trompent pas. Une couturière vit dans la maison où nous sommes invités. “Des proches, des amis que je connais depuis toujours m’ont aidée à construire cette maison il y a deux mois”, dit Darcy Yip en parlant de l’unique pièce où elle vit à Résidence La Chaux. “Je n’ai pas de télé, parce que cela ne m’intéresse pas. Par contre, je regarde les infos du soir chez ma mère, qui habite à quelques mètres d’ici. Je préfère regarder des émissions en ligne sur la couture et écouter de la musique pendant que je travaille”, dit-elle. Pour son nouveau départ dans la vie, Darcy Yip s’est installée sur des terres de l’État, occupées également par d’autres familles depuis de nombreuses années. “Pena swa”, dit-elle. Sa maison ne dispose d’aucune aménité, pas de sanitaires et de salle de bain:elle n’est pas connectée à l’eau: Darcy s’approvisionne chez ses proches et pour l’électricité, elle s’arrange avec une amie chez laquelle la jeune femme “pran kouran”. “Je ne me considère pas malheureuse”, affirme Darcy Yip.

“Le plus important pour moi est d’avoir un toit sur ma tête et dormir le soir avec la tranquillité d’esprit avec mon fils à mes côtés. J’ai longtemps galéré, dormi là où je pouvais, car je n’avais pas de domicile fixe. Avoir cette maison et une activité professionnelle qui me rend économiquement indépendante, qui me permet de faire plaisir à mes enfants, de manger, c’est ce qui m’importe le plus. Grâce à cette stabilité, le père de ma fille aînée et dont je me suis séparée consent à la laisser passer les week-ends avec moi. C’est aussi pour la récupérer que je n’épargne aucun effort afin de remonter la pente”, confie la jeune mère. Pour halloween, elle a cousu un costume pour la fillette de 10 ans qui l’a porté fièrement pour recueillir des bonbons.

“Il faut être une mère en souffrance pour comprendre mes épreuves”

“Je couds depuis que je suis enfant. Mo trap tou bout tisi ki mo gagne pou koud rob pou mo poupet”, raconte Darcy Yip. Plus tard, quand elle est adolescente, ce sont ses cousines qu’elle habille. “Et moi aussi. Ma mère n’avait pas les moyens de m’offrir des vêtements. Donc, je les cousais!” poursuit-elle. Pourtant, dans la famille, la couture n’est pas une affaire d’ADN. Si ce n’est une de ses tantes — qui jouera d’ailleurs un rôle important dans sa vie –— qui y excelle. “Je cousais instinctivement. Même actuellement, je me passe de certaines mesures et je couds sans patron”, explique la couturière. Elle est en Form IV quand elle abandonne les bancs du collège. Elle quitte le toit de sa famille recomposée pour aller vivre chez son amoureux. A 16 ans, elle accouche de sa fille. Le père, lui, n’a que 17 ans. Quelques années plus tard, le couple éclate. La jeune femme qui n’a pas les moyens de subvenir à ses besoins et encore moins à ceux de son enfant est contrainte, dit-elle, de la laisser à son père lorsqu’elle se sépare de lui.

“Tous mes ennuis vont alors commencer”, dit-elle. Sa fille lui manque. Chaque soir pour s’endormir, elle serre un vêtement de la fillette contre elle. Pour compenser cette absence, la mère s’accroche à des échappatoires éphémères qui l’enfoncent dans les abîmes. “On pouvait interpréter mon comportement autrement, penser que j’étais heureuse de retrouver ma liberté. Mais ce n’était pas le cas. Il faut être une mère en souffrance pour comprendre mes épreuves”, explique Darcy Yip. Cette dernière trouve du travail et tente de se remettre sur les rails, en vain. Dans son quartier où les stigmates sont lourds à porter, Darcy Yip ne sait vers qui se tourner pour se reprendre en main. Un second concubinage qui s’est soldé par en échec et durant lequel naîtra son fils, n’apportera pas non plus la stabilité recherchée. Jusqu’au jour où elle confie son ras-le-bol à sa tante, Pamela, laquelle s’y connaît en textile pour avoir travaillé pour le compte d’une marque de sous-vêtements connue… Et, sans jeu de mots, de fil en aiguille, les deux femmes finissent par se retrouver devant une machine à coudre où des bouts de tissus prennent vite la forme de vêtements. Darcy Yip revit littéralement. Elle pouvait créer à nouveau, ce qui donne un sens à sa vie.

“Je veux devenir styliste”

Face à son potentiel et aux bénéfices qu’elle peut tirer de son  savoir-faire, Darcy Yip raconte qu’elle voulait réaliser son projet: s’installer dans une maison et coudre jour et nuit pour prouver qu’elle est capable d’avancer. “Dès que nous avons posté nos  créations sur Facebook, nous n’avons eu que des retours positifs et des commandes. De mon côté, j’ai contacté des magasins à Mahébourg qui ont accepté de me donner un coup de pouce”, dit-elle. Devant les efforts déployés de la jeune femme, un de ses anciens employeurs lui facilite l’achat d’une machine overlock. Sa tante lui cède une machine à coudre. De bouche à oreille, on commence à parler de “Darcy, celle qui coud des vêtements en wax”. Et les commandes affluent. Et depuis, concède-t-elle, “je marche la tête haute”. La confiance en elle retrouvée, Darcy Yip ne veut pas la perdre ni trahir ceux qui la soutiennent.

“Maintenant, mon but est de récupérer ma fille pour de bon et vivre avec mes enfants. Je veux devenir styliste. J’ai toujours rêvé de dessiner des vêtements”, confie la couturière de Résidence La Chaux.