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« C’est comme s’il avait disparu »: en quinze mois, Julien Rocher n’a vu qu’une fois son fils installé aux Etats-Unis, un drame représentatif de la séparation que vivent des milliers de familles depuis la fermeture des frontières américaines à cause du coronavirus.

Avec les progrès de la vaccination de masse des deux côtés de l’Atlantique, des pétitions fleurissent pour demander la réouverture des frontières, et les témoignages de familles séparées, angoissées et en colère, se multiplient sur les réseaux sociaux.

Elles dénoncent l’absence de réciprocité de Washington après la décision de l’Union européenne de rouvrir prochainement ses portes aux voyageurs américains.

« C’est compliqué de garder des liens familiaux sur la durée avec un tel éloignement », dit à l’AFP M. Rocher, réalisateur français de films publicitaires, alors que son fils Zadig, 11 ans, a une demi-soeur de trois ans en France.

Le visa du petit garçon, qui vit à Los Angeles avec sa mère, a expiré pendant la pandémie et les délais d’attente pour un renouvellement se comptent en mois. Sa mère refuse de le laisser voyager, comme il le faisait chaque année avant la pandémie, sans garantie qu’il puisse rentrer aux Etats-Unis.

« Je n’ai pas réalisé tout de suite l’impact sur notre relation, mais le deuxième été arrive et j’ai l’impression de perdre complètement pied, c’est comme s’il avait disparu », explique Julien Rocher.

Face à l’explosion des cas de Covid-19, le gouvernement américain a fermé ses frontières aux voyageurs en provenance de Chine en janvier 2020, des pays de l’espace Schengen, du Royaume-Uni et de l’Irlande en mars 2020, puis du Brésil en mai 2020. Joe Biden l’a étendu à l’Afrique du Sud et à l’Inde après l’apparition de variants très contagieux.

Plusieurs pays européens qui avaient pris des mesures similaires ont annoncé un allégement des restrictions pour l’été.

– Drames familiaux –

La mesure, qui ne s’applique pas aux citoyens américains ou aux résidents permanents, vise les touristes mais aussi certains détenteurs de visas long-séjour considérés comme des non-résidents, même s’ils vivent et paient des impôts aux Etats-Unis.

Pour revenir sur le territoire, ils doivent se confiner 14 jours dans un pays tiers comme la Turquie ou le Mexique. Certains statuts (étudiants, journalistes, bénéficiaires d’urgences médicales ou humanitaires) peuvent obtenir une exception au titre de l’intérêt national (NIE).

Julien Rocher a pu retrouver son fils en début d’année lors d’un voyage professionnel en Californie pour lequel il a bénéficié d’une de ces exceptions. Mais garder une relation filiale par Zoom est « très compliquée », selon lui.

D’autres ont vécu des drames familiaux.

Phil et Michelle White, citoyens britanniques vivant près de San Francisco, ont perdu chacun leur mère au printemps.

« Ma belle-mère est décédée la veille des funérailles de ma mère » à Londres, raconte Phil à l’AFP. « Ma femme a pu dire au revoir à sa mère par Facetime, ce que je n’ai pas pu faire malheureusement ».

Le couple n’a pas pu assister en personne aux funérailles et ont dû suivre les cérémonies en direct sur internet.

Phil White se sent victime de « discrimination » vis-à-vis de ceux qui peuvent voyager avec une certaine liberté.

« Toute l’attention est sur le tourisme. Je comprends que (les autorités américaines) ne veulent pas de hordes venues de Manchester pour un séjour à Las Vegas, mais notre situation est différente. Nous vivons et travaillons ici, mon entreprise emploie des citoyens américains qui peuvent aller au Royaume-Uni alors que nous ne pouvons pas », explique-t-il.

– Un « geste fort » –

Ces restrictions s’appliquent à des milliers d’étrangers détenteurs d’un visa de travail.

Brésilienne, Ana Luiza Farias travaille dans le secteur de la gouvernance d’entreprise à Washington et doit obtenir un visa d’entrée aux Etats-Unis à chaque fois qu’elle quitte le pays. Mais l’ambassade américaine a cessé d’en délivrer à cause de la situation sanitaire au Brésil et elle n’a pas vu sa famille depuis plus d’un an.

Célia Belin, politologue de l’Institution Brookings à Washington, a dénoncé dans le quotidien français Le Monde « un régime discriminatoire » qui plonge les étrangers dans une « situation kafkaïenne »: ne pas partir, partir sans garantie de retour, se confiner dans un pays où l’épidémie progresse avec le risque d’être contaminé…

Elle a appelé Joe Biden à « un geste fort » lors de son voyage en Europe à la mi-juin pour les sommets du G7, de l’Otan et avec l’Union européenne.

D’autant que les professionnels du transport aérien font pression sur l’administration démocrate pour reprendre le trafic international, au nom de la relance du secteur.