Notre invité de la semaine est Dan Maraye, ancien gouverneur de la Banque de Maurice. Il répond à nos questions sur le “grant” de la BoM au gouvernement, la situation et les menaces qui pèsent sur l’économie, et fait part de ses propositions pour sortir de la crise.

Il y a beaucoup de confusion sur le rôle de la Banque de Maurice, surtout après le transfert de Rs 60 milliards au gouvernement. Quelle est la mission de la BoM ?

– D’après la Bank of Mauritius Act de 2004, qui a été amendée plusieurs fois par la suite, sa mission doit être, d’abord et avant tout, « to maintain price stability », c’est-à-dire défendre la roupie par rapport aux autres devises et de « promote orderly and balanced economic development ». C’est-à-dire un développement ordonné et soutenable de l’économie mauricienne.

Est-ce qu’en donnant, prêtant ou avançant, je ne sais comment dire, au gouvernement la somme de Rs 60 milliards de ses réserves, la Banque de Maurice est en train d’accomplir sa mission ?

– Il y a eu quatre amendements récents à la loi qui ont permis de justifier cette décision. Deux de ces amendements ont trait à la manière dont la Banque centrale peut soutenir la politique fiscale du gouvernement. Je comprends que c’est dans ce cadre que les Rs 60 milliards ont été transférées et j’espère que lors de la présentation du budget, le ministre des Finances va venir expliquer l’usage qu’il compte faire de cette somme. Ce transfert doit se faire dans la transparence absolue.

Ce transfert est loin d’être transparent. À suivre la chronologie des événements, on peut avoir le sentiment que la Banque de Maurice a transféré Rs 60 milliards au gouvernement sans même savoir à quoi va servir cette somme, puisque les explications/justifications seront données par le ministre des Finances lors de la présentation du budget !

– Je peux comprendre cette question provoquée par le manque d’explications et d’informations sur le sujet. Il ne faut cependant pas oublier que le gouvernement est l’unique actionnaire de la Banque de Maurice et qu’à ce titre il a droit à une aide pour faire face à la situation économique actuelle. Pour éviter ce genre de question, il faut que le Mauricien puisse savoir comment est dépensée chaque roupie de l’argent public. Pour ce faire, je crois qu’il faut apporter encore trois amendements à la Bank of Mauritius Act pour que son fonctionnement, dans des cas comme celui que vous évoquez, soit plus transparent et les responsabilités établies. Il faudrait à mon sens amender la sous-section 4 de la section 13 qui dit que le gouverneur doit être « answerable to the board ». Je pense qu’il faudrait ajouter la phrase suivante : « The Governor shall depone before a select committee of the National Assembly not later than 120 days after the end of every financial year of the Bank. » Pour le moment, le conseil d’administration de la Banque de Maurice n’est redevable à personne. Puisque nous parlons de transparence, il faudrait que toutes les institutions gouvernementales soient redevables à un sous-comité parlementaire, ce qui n’est pas le cas actuellement. Quand on saura qui est responsable de quoi, qui a pris telle décision et sur quelle base, là nous aurons plus de transparence et de bonne gouvernance dans nos institutions qui, il faut le souligner, sont financées par l’argent des contribuables.

Expliquez-nous pourquoi   depuis au moins dix ans que Maurice parle de transparence et de bonne gouvernance, nous avons des institutions qui ne sont redevables à personne ? On a juste parlé sans pratiquer ?

– Il y a eu des tentatives de revoir les lois et les pratiques vers plus de transparence et de bonne gouvernance, même à la Banque de Maurice. Dans ce cas spécifique, en 1996, nous avons eu l’aide de deux experts de la Banque mondiale pour retravailler la loi et les règlements de la BoM. En 1997, un document a été produit et soumis, mais je crois qu’on l’a oublié dans un tiroir. Aujourd’hui, en Grande-Bretagne, le citoyen britannique peut voir à partir de son ordinateur comment chaque livre des fonds publics est dépensée par le gouvernement. C’est ça la transparence dont nous avons besoin et à laquelle nous avons droit, car l’argent dépensé vient de nos poches.

Pour rester sur les Rs 60 milliards, comment est-ce que les choses se passaient quand vous étiez gouverneur de la Banque centrale ?

– Le ministre des Finances fait une demande de fonds qui est examinée en fonction des réserves et des capacités de la Banque, et un rapport est envoyé au bord de direction pour une décision finale. C’est comme ça que les choses fonctionnaient quand je dirigeais la Banque de Maurice.

N’importe quel Mauricien qui demande un prêt à une banque doit suivre une longue série de procédures imposées par la Banque de Maurice. Or, dans le cas des Rs 60 milliards, le prêt a été accordé avant même que les justificatifs ne soient donnés ! Est-ce que c’est normal ?

– Il ne faut pas comparer la Banque centrale à une banque commerciale, mais je suis d’accord que plusieurs banques commerciales font beaucoup de difficultés avant d’accorder un prêt de quelques dizaines de milliers de roupies. Elles rendent difficile la vie des petits emprunteurs. J’aimerais à ce sujet souligner un fait prouvé. En général, les petits emprunteurs sont de bons rembourseurs, alors que les gros emprunteurs font toutes sortes de manoeuvres pour faire write off leurs dettes !

Vous n’êtes pas étonné, pour ne pas dire choqué, que la Banque de Maurice ait donné au gouvernement cette somme, qui est équivalente à un budget normal, avec cette rapidité ?

– Il faut voir le contexte très particulier dans lequel nous nous trouvons. Si en présentant le budget le ministre des Finances ne vient pas expliquer en détail à quoi va servir cette somme, nous serons face à un problème. Effectivement, il aurait fallu pour la transparence que des informations détaillées soient données par la Banque de Maurice pour justifier sa décision. Car les directeurs du conseil d’administration de la Banque de Maurice ont dû poser des questions avant d’accepter la demande du gouvernement. Mais cela étant, est-ce qu’il y avait une autre alternative que ce “grant” pour soutenir le budget ? Fallait-il emprunter sur le marché international, avec des conditions terribles, pour devenir une colonie des institutions internationales en augmentant la dette ? Le choix de demander à la Banque un “grant” s’est imposé, mais il faut que des explications soient données sur la logique qui a été utilisée et la manière dont cette somme sera utilisée et ceux qui en bénéficieront.

Que pensez-vous de la Mauritius Investment Corporation dont tous les membres n’ont pas encore été nommés et dont la création suscite beaucoup d’interrogations ?

– Moi, j’ai compris que les Rs 60 milliards sont un grant accordé au gouvernement pour soutenir son budget. Mais la MIC est une nouvelle compagnie de la Banque qui aura un autre fonds et qui sera administrée par les deux adjoints au gouverneur de la Banque centrale avec l’aide de professionnels, des personnes indépendantes qui comprennent la haute finance. Il faut rendre publics les noms de ceux qui vont en faire partie. Ce nouveau fonds permettra d’aider les institutions qui ont des problèmes, plus précisément subissent des retombées systémiques de la crise, et de procéder à des opérations financières. Il faut que l’on sache d’où viendra l’argent qui va constituer le fonds et à qui il va venir en aide, et les conditions de fonctionnement et de contrôle. Il faut que le MIC soit complètement transparent.

Vous étiez d’accord avec le transfert des Rs 18 milliards et vous semblez être moins d’accord avec celui des Rs 60 milliards

– Il ne s’agit pas de la même chose. Le transfert des Rs 18 milliards était destiné à payer les dettes externes du pays et il est bon qu’on l’ait fait puisque, depuis, la roupie s’est dépréciée par rapport au dollar et l’euro, et que le pays a épargné une grosse somme en termes d’intérêts à payer. Je ne dis pas que je suis moins d’accord sur le grant de Rs 60 milliards. Je dis simplement que tous les Mauriciens ont le droit légitime d’avoir des explications et des informations sur la manière dont cette somme sera dépensée.

Revenons au secteur bancaire mauricien. On vient de découvrir, avec effarement, que les banques mauriciennes, si exigeantes vis-à-vis des petits emprunteurs mauriciens, l’étaient moins vis-à-vis des gros emprunteurs étrangers qui, en plus, font faillite.

– Vous avez raison de souligner ce fait. Mais il ne faut pas oublier ce qui s’est passé en 2003 avec l’affaire NPF/MCB et M. Teeren Appasamy avec les politiciens qui le soutenaient. Dans le cas que vous évoquez et qui concerne au premier chef la State Bank of Mauritius, c’est un certain M. B. R. Shetty, ressortissant indien habitant à Dubaï et actionnaire majoritaire de NMC Healthcare, qui est le principal emprunteur. Sa compagnie a aujourd’hui des dettes de l’ordre de 6,6 billions de dollars qu’elle doit à 80 institutions financières à travers le monde, dont six banques mauriciennes, la SBM, la MCB, Afrasia, ABC, Bank One et BCP. Les problèmes de NMC HealthCare étaient connus depuis au moins août de l’année dernière. Est-ce que les banques mauriciennes qui ont prêté de l’argent à NMC Healthcare n’ont pas fait les exercices de vérifications nécessaires avant d’accorder les prêts ?

Est-ce que la Banque de Maurice qui régule le secteur bancaire n’a pas vérifié les conditions du prêt et la solidité de l’emprunteur et de ses garanties ?

– On dirait que personne ne s’est posé la question fondamentale suivante : pourquoi une entreprise cotée sur la bourse de Londres, travaillant avec 74 institutions bancaires internationales, vient chercher de l’argent à emprunter dans un petit pays comme Maurice ? Par ailleurs, on a vu combien de banques ont eu des problèmes avec le blanchissement d’argent et on sait que quand on accepte de l’argent venu d’ailleurs, il faut se montrer doublement prudent, même si l’argent vient d’une grande banque. De temps en temps, les grandes banques paient des montants faramineux en amendes pour n’avoir pas été assez prudentes. Malgré tout ça, on a accepté de prêter à NMC Healthcare des millions juste sur la bonne réputation des garants de l’emprunteur ?

l Dans cette affaire qui ternit l’image du secteur bancaire mauricien, un mot n’a pas été prononcé: « sanction »

– Il existe une procédure établie selon laquelle une fois par an la Banque centrale a une réunion avec les directeurs et auditeurs des banques commerciales pour analyser leurs comptes et poser des questions. Les responsables des banques doivent venir expliquer et justifier leurs décisions. Est-ce que cette réunion a eu lieu ? Je ne sais pas. En tout cas, cette affaire a révélé l’existence de faiblesse dans le système et c’est pour cette raison que je propose des amendements à la Banking Act pour plus d’efficacité, plus de transparence et plus de responsabilités de la part de ceux qui prennent des décisions.

Quand on vous écoute dire qu’il y a des faiblesses dans le système bancaire — donc dans le secteur financier mauricien — on se dit qu’il n’est pas étonnant que Maurice se retrouve sur la liste noire de l’Union européenne !

– Ce n’est pas tout à fait la même chose. Je crois que les commissaires européens n’ont pas établi cette liste de façon raisonnable. On ne peut pas mettre l’île Maurice sur cette liste noire avec les autres pays listés ! On ne peut pas tout de même comparer Maurice au Zimbabwe…

Mais le secteur bancaire vient de prêter des millions à un entrepreneur qui a fait faillite, d’une part. De l’autre, Maurice a accueilli avec tapis rouge M. Sobrinho et Mme Dos Santos, contre qui pèsent de graves accusations, à des bureaux à Port-Louis pour ne citer que quelques exemples…

– C’est ce que je suis en train de vous dire, c’est que nous ne méritons pas d’être dans le même panier que le Zimbabwe, tout de même ! Je dois vous dire que Maurice est en train de bien se défendre et que, dans ce contexte, le président de l’Association des banquiers mauriciens, M. Daniel Essoo, a fait une excellente intervention par vidéo avec des représentants de l’Union européenne. Il a très bien défendu notre cas.

Au Parlement, le ministre des Services financiers a déclaré qu’on allait pouvoir retirer Maurice de cette liste. C’est possible ?

– Je ne saurais me prononcer sur cette question. Mais je dis que l’affaire de la liste de l’UE est une occasion en or pour Maurice de revoir tout le système financier mauricien, gouvernemental et secteur privé. On ne peut pas prendre de l’argent public pour assurer la paye des employés et payer les dividences aux actionnaires avec ! Il faut profiter de l’occasion pour remettre les pendules à l’heure en faisant appel à la bonne gouvernance, à la transparence et la redevabilité. Ce n’est pas possible que les directeurs des conseils d’administration — publics et privés — ne soient redevables à personne ! Chaque roupie dépensée doit être justifiable, sinon nous allons au gouffre.

Parlons-en justement du gouffre. Quelle est votre analyse de la situation économique actuelle du pays avec la pandémie ?

– C’est clair que nous sommes dans une récession et que sa profondeur n’est pas encore mesurable, en tout cas difficile à dire. Parce qu’on ne sait pas encore quand on aura un vaccin contre le coronavirus. Nous ne sommes pas encore dans une dépression, mais si on ne fait rien, nous y allons. Directement.

Est-ce que, selon vous, Maurice peut s’en sortir ?

– Cela va prendre du temps et nous allons passer par des moments extrêmement difficiles au moins au cours des deux prochaines années. Il faut de la discipline, de la bonne gouvernance et de la redevabilité et du patriotisme.

Dans certaines entreprises, il y a des menaces de dégraissage à peine déguisée…s

– Les entreprises qui ont reçu de l’argent du gouvernement ne peuvent pas dégraisser ou licencier. Si elles le font, elles doivent avoir des comptes à rendre. Y a-t-il besoin de rappeler que ce sont aussi les employés à tous les niveaux de la hiérarchie qui font fonctionner les entreprises ? On ne peut pas aider une entreprise en difficulté en payant les salaires de son CEO qui sont de plusieurs centaines de milliers de roupies par mois. On ne peut pas se servir de l’argent du contribuable pour le donner à des entreprises qui vont payer des dividendes à leurs actionnaires. Il faudrait aussi, dans le contexte actuel, limiter le montant des salaires que peuvent toucher les responsables des entreprises. C’est indécent et révoltant, et il faut que le gouvernement surveillent la situation. Savez-vous que dans certaines institutions, le président qui est payé très bien, est également payé pour présider le conseil d’administration. Savez-vous que des directeurs gagnent le double de leurs salaires en siégeant sur plusieurs conseils d’administration avec, souvent, des risques de conflits d’intérêts ? Ce sont des pratiques auxquelles il faut mettre fin en profitant de la crise pour remettre les pendules à l’heure.

Avec la montée du chômage, que tous prédisent, on parle également de la situation sociale qui va se dégrader et peut-être même s’embraser…

– La situation actuelle comporte beaucoup de risques et pour l’éviter, il faut que le gouvernement mette au point un plan. Une road map, comme on dit. Un plan simple, bien expliqué, afin que tous les Mauriciens comprennent la situation et les mesures prises pour y faire face. Si on continue avec la cacophonie actuelle, nous allons au-devant de problèmes graves. Si tous les Mauriciens ne sont pas conscientisés, ne se sentent pas concernés, mis dans le coup, nous ne nous en sortirons pas. Il est temps de sortir de cette forme d’égoïsme que nous avons pratiquée pour penser au pays et l’exemple doit venir d’en haut. Aussi bien du gouvernement que de l’opposition, ainsi que du secteur privé, car nous sommes, il faut le rappeler et le souligner, dans le même bateau. Ce n’est qu’ensemble que nous pourrons sortir de la crise.