@John Cobb

En juin dernier, nous vous présentions la pièce Great Experiment, présentée par les troupes britanniques, mais surtout multiculturelles, Border Crossings et Exchange Theatre, dont notre compatriote David Furlong est le directeur artistique, et dans laquelle il jouait aussi un rôle. En cette fin d’année, Exchange Theatre présente un spectacle pour enfant, The cat in reboots, une adaptation du Chat botté qui fait entrer le conte de Perrault dans le XXIe siècle. Cette pièce pourra être visionnée à 18h, heure de Londres, les 17 et 18 décembre prochains. L’homme de théâtre raconte ici comment sa compagnie a réussi à surmonter les impacts de la crise de la COVID-19 en Angleterre.

Comment vous êtes-vous organisé avec le confinement et la crise de la COVID pour passer du spectacle vivant à la mise en ligne ? Le visionnage en était-il payant ?
L’annonce du premier confinement était une nouvelle effrayante à plus d’un titre, d’abord perce que nous avons perdu certains emplois en free-lance (je travaillais sur un spectacle au Young Vic, qui a été suspendu) et surtout, nous avons perdu l’usage de notre studio de répétitions, que nous louions et dans lequel nous donnions aussi des cours, nos deux sources principales de revenus. Nous avons, donc, tout de suite regardé de façon tout à fait artisanale de mettre d’abord nos cours pour amateurs de théâtre, en ligne, sur Zoom. Nos élèves nous ont suivis avec confiance. Ils se sont montrés très généreux dans leur soutien de la compagnie et nous leur avons donc proposé de faire quand même leurs « représentations » de fin d’année, mais sous la forme d’une web-série diffusée sur YouTube et Facebook. Cette démarche nous offrait l’occasion rêvée de s’essayer à ces formats nouveaux pour nous, avec des volontaires amateurs, sans gros risque financier si ce n’est une petite production multimédia.
Du côté professionnel en revanche, il est très vite apparu que nous ne pourrions pas produire de spectacle annuel en été 2020. Fort heureusement, nous venions de tourner Great Experiment sur l’île Maurice et les Coolies, la création produite avec Border Crossings et nous avions aussi en réserve la captation de Sous La Varangue de Christophe Botti. Tous deux ayant envisagé ces mises en ligne, il nous est apparu évident de pérenniser ces collaborations et de s’associer activement à leur diffusion, dans un diptyque mauricien. Gratuits mais limités dans le temps, ces visionnages ont mobilisé toute notre communication au printemps.

Combien de comédiens et techniciens avez-vous réussi à faire vivre pendant cette période ?
Nous avons pu faire travailler trois artistes comédiens et une technicienne. Nous avions aussi une volontaire stagiaire qui a fait énormément pour nous.

Avez-vous bénéficié d’aides publiques ou autres pour tenir le coup ?
Parallèlement, nous avons fait une demande de subvention d’urgence à l’Arts Council of England et nous l’avons obtenue, ce qui nous a permis d’assurer le loyer et les mois de salaire des deux directeurs, Fanny Dulin et moi. Nous avons pu ainsi conserver le studio et continuer de travailler sans devoir chercher d’autres emplois. C’est aussi ce qui nous a permis de maintenir une vraie programmation digitale tout l’été par la suite.

Quelles ont été les contraintes sanitaires de la reprise des spectacles en salle ?
Début septembre, nous avons été contactés par l’Institut français du Royaume-Uni pour participer à leur Kids festival annuel, en salle mi-novembre, mais à la mi-octobre, en pleine écriture du spectacle, le second confinement a été annoncé. Nous avons donc découvert les joies des répétitions théâtrales avec masques et qui respectent les distances physiques, comme dans les autres métiers finalement. Résister aux règles sanitaires au nom de la création aurait été dénué de sens quand notre travail veut au contraire réfléchir au présent… Surtout, nous avons totalement réécrit le spectacle pour le format de mise en ligne. L’échelle du jeu des comédiens, et donc de l’écriture, s’en est retrouvée sensiblement modifiée.

En quoi la diffusion en ligne change la donne pour la création théâtrale ? N’est-ce pas contradictoire avec la vocation même de l’action théâtrale et du spectacle vivant ?
Les spectacles filmés en public et rediffusés en ligne sont simplement du théâtre filmé avec parfois de très bonnes captations, et certaines, parfois, qui ne fonctionnent pas, tant le niveau de jeu, la mise en scène ou la projection vocale des comédiens est inadaptée à l’écran. Mais certains professionnels organisent depuis longtemps déjà des tournages de pièces spécialement pour la rediffusion.
Ce que nous avons fait est plus proche de cet exercice, avec le bénéfice qu’en plus notre spectacle a été conçu du premier coup pour la caméra, ce qui a impliqué une vraie collaboration avec le réalisateur de l’Institut français. Pour les acteurs, ce changement d’échelle n’est pas plus compliqué que de passer de la scène à la caméra, ce que nous faisons déjà dans notre métier. Pour autant, notre tournage ne devient pas du cinéma : nous ne coupons pas, nous filmons dans les conditions du théâtre, en une prise, avec plusieurs caméras. En vérité, la transition numérique n’a fait qu’être accélérée par les circonstances. Nous savions qu’à terme la croissance de notre public et de notre impact passerait par la mise en ligne. Et le diptyque mauricien nous a fait réaliser à quel point !
Sous La Varangue a été vue par 1 400 spectateurs en une semaine (quatre fois le nombre de spectateurs atteints en six dates en 2015) et The Great Experiment, par 500 spectateurs en un week-end (autant que les 500 spectateurs reçus en un mois de tournée anglaise). C’est un moyen formidable d’atteindre plus de public. Par ailleurs, les personnes qui vont déjà au théâtre y retourneront une fois les salles ouvertes, et probablement, ceux qui n’y vont pas n’iront pas non plus. En revanche, parmi ces derniers, il existe un nouveau public qui peut devenir un public de théâtre-en-ligne, comme des clients de Netflix et de “streaming on demand”.
Le spectacle vivant ne meurt pas d’être mis en ligne. L’absence de public est une expérience étrange pour les comédiens, mais elle doit se faire oublier pour le spectateur. Il y a des metteurs en scène, et je crois en être un, qui travaillent à recréer pour l’image cette immédiateté et cette vérité. À l’inverse, il y a aussi des spectacles figés qui sont déjà morts devant des salles pleines. C’est la démarche qui rend le spectacle encore vivant, s’il vit avec son temps aussi. Et c’est aux metteurs en scènes, réalisateurs, etc. de conserver l’acte théâtral intact. Nous pensons que c’est ce que nous avons fait avec The cat in reboots.

Comment avez-vous réagi aux drames qui ont assailli Maurice cet hiver (naufrage du Wakashio, marée noire, accident autour de la barge L’Ami Constant…) ? Vos collègues ont-ils aussi réagi ?
J’ai été frappé et suspendu aux actualités mauriciennes depuis ces événements, et personnellement, je parle à mes amis, ma famille très régulièrement, je lis la presse et je reste le plus proche possible. Dans les plus récentes “headlines”, j’ai été intéressé de constater comme la mobilisation publique des Mauriciens est au diapason des mouvements mondiaux, qui réclament le changement, la fin des injustices et des blocages systémiques.
Pour ce qui est de la compagnie, nous nous sommes fait un devoir de relayer les informations sur nos réseaux pour alerter nos publics français et anglais. Le travail que nous faisons est politique depuis les débuts de la compagnie en 2006. Nous avons pris des positions claires sur d’autres sujets tels que la crise des réfugiés (en 2015, un de nos spectacles a reversé ses bénéfices à l’UNHCR) ou sur Black Lives Matter cette année. D’ailleurs, The cat in reboots est un spectacle familial qui adresse ces thèmes de façon très frontale et qui réussit à parler de racisme et de changement systémique aux enfants.

Comment vous suivre et vous aider à distance ?
Notre page Facebook Exchange Theatre et tous nos réseaux sociaux (Instagram, Twitter) et aussi en s’inscrivant à notre newsletter. La dernière avec liens de diffusions et également vidéos et photos sur le spectacle The current show (décembre) est sur https://mailchi.mp/exchangetheatre/exchange-theatre-cat-replays