12 octobre 1492. Christophe Colomb aperçoit au loin les rives d’une île magnifique, qu’il baptisera ensuite San Salvador. Qu’éprouve-t-il à ce moment précis ? Exaltation, doute ou la froide conviction du devoir à accomplir ?
Bientôt commencera la conquête des Amériques par les Européens.
28 février 2026. Trump observe la carte du Moyen-Orient, s’attarde sur l’Iran. Qu’éprouve-t-il à ce moment précis ? Rage, colère ou la froide conviction du devoir à accomplir ?
Bientôt, il déclenchera une guerre coloniale contre l’Iran.
Deux hommes vivant à des époques différentes, mais unis par une même idéologie : celle de la colonisation occidentale, qui a forgé, tout en se métamorphosant, notre monde durant plus de cinq siècles.
Ce qui nous frappe, ce n’est pas tant leurs différences que leurs similitudes : la substance de cette idéologie n’a guère changé.
Elle repose sur plusieurs strates fondamentales : parmi elles, la hiérarchie raciale et la croyance en la supériorité intellectuelle et morale des Européens, les indigènes étant perçus comme « inférieurs » ou « sauvages » ; la mission civilisatrice, c’est-à-dire la justification idéologique selon laquelle le règne colonial apporterait les lumières européennes aux peuples « barbares » ; l’exploitation économique, fondée sur l’idée que les territoires colonisés existent uniquement pour fournir des matières premières, de la main-d’œuvre et des marchés à la métropole ; enfin, l’hégémonie culturelle et épistémique, l’imposition des langues européennes et des systèmes de connaissances afin de saper ou d’effacer les histoires et les cultures indigènes.
Cette idéologie, malgré des transformations significatives — par exemple, le cœur de l’Empire ne se situe plus en Europe mais aux États-Unis —, a façonné le monde ; elle en est le paradigme dominant. Le processus de décolonisation, entamé au vingtième siècle, n’est pas encore achevé puisque les pays « indépendants » sont plus que jamais pris dans des structures de domination coloniale, épistémiques, hiérarchiques, politiques ou culturelles. Il n’est pas illégitime de se demander si « l’indépendance » n’est finalement rien de plus qu’un leurre.
On pourrait considérer qu’il y a une double dynamique de décolonisation et de recolonisation : un mouvement décolonial qui peine à aboutir et un mouvement de recolonisation. Marco Rubio, secrétaire d’État des États-Unis, dans un discours (1) à Munich, a dit sa fierté d’être un héritier de cette histoire de domination (« unapologetic in our heritage ») et proclame haut et fort la supériorité de la civilisation occidentale. Il faut lire ce discours attentivement, qui met en lumière toutes les manifestations de l’idéologie coloniale que nous avons évoquées plus haut. On est passé d’un colonialisme « soft », revêtant les masques de la diversité, du dialogue des cultures, de la coopération et de l’aide au développement, à un colonialisme dur, revendiqué, assumé, qui ne s’embarrasse plus de faux prétextes.
Il faut donc replacer cette guerre dans le cadre plus étendu de l’hégémonie coloniale.
Mais avant d’aller plus loin, il est utile de dissiper un certain nombre de malentendus sur la raison d’être de cette guerre.
L’entité américano-sioniste ne souhaite pas libérer les femmes musulmanes ; on peut s’étonner que certains puissent croire que cette « Epstein class », composée de pédophiles, s’intéresse au sort des femmes. Ils ont d’ailleurs démontré leur souci de l’humain en bombardant une école maternelle en Iran et en tuant au moins 168 enfants. Il s’agit encore moins d’instaurer la démocratie en Iran : leur objectif est de remplacer les dirigeants iraniens par des hommes de paille soumis à l’ordre colonial.
C’est donc incontestablement un projet hégémonique, de contrôle et de domination absolue. Tous les pays du GCC (Gulf Cooperation Council) sont des États clients de l’entité américano-sioniste. Les États-Unis les protègent et, en contrepartie, ils les soutiennent inconditionnellement. L’Iran est un pays riche d’une longue histoire et d’une tradition de résistance, une puissance régionale capable de déstabiliser cet équilibre géopolitique. Il met à mal le processus de normalisation avec ces pays arabes, par l’entremise, notamment, des accords d’Abraham. Il est un obstacle majeur au projet hégémonique de l’axe américano-sioniste et représente donc une menace pour l’Hégémon. Sa balkanisation est donc essentielle pour que l’ordre colonial puisse se perpétuer.
Il est important de lire, à ce sujet, le rapport Clean Break(2), qui explique ce projet de démantèlement des pays de la région.
Cela n’exclut pas une lucidité critique à l’égard des exactions commises par l’État iranien. Comme l’a expliqué l’universitaire américain d’origine iranienne Alex Shams(3), « le peuple est pris dans l’étau d’une gouvernance répressive et de la violence coloniale ». Des vérités contradictoires peuvent coexister : celle du peuple iranien en souffrance sous une gouvernance répressive et celle de l’Iran comme pôle de résistance face à la volonté hégémonique.
Cette guerre est donc un enjeu existentiel.
La chute de l’Iran signifierait que l’entité américano-sioniste pourrait étendre ses visées hégémoniques à d’autres pays, parmi lesquels la Chine. L’Iran qui survit ou qui triomphe de ses ennemis ouvrirait, sinon la fin de l’hégémonie, du moins une fissure substantielle dans ses structures. Il accélérerait, en tout cas, le déclin de l’Empire et l’émergence d’un monde multipolaire.
L’Iran, dans un sens, est un symbole pour tous les peuples colonisés du monde. Il propose une résistance féroce à la « palestinisation » du monde. Dans un article(4) précédent, j’ai parlé de ce concept de « palestinisation ». Que signifie-t-il ? Dans un livre important, The Palestine Laboratory, Antony Loewenstein démontre qu’Israël exporte mondialement des technologies de surveillance et d’armement qu’il teste sur les Palestiniens. Mais, plus encore, Israël propose un modèle de dystopie fasciste qui inspire l’extrême droite partout dans le monde, d’où des alliances avec ces partis. On peut trouver ce concept de « palestinisation » farfelu ou extravagant, mais il convient pour décrire la lente fascisation du monde. Citons à ce propos Francesca Albanese : « Nous vous avions prévenus : la destruction massive de Gaza n’était pas une exception, c’était un modèle destiné à écraser quiconque s’oppose à l’impérialisme plutocratique incarné par les États-Unis, Israël et leurs alliés à l’échelle mondiale. » (5)
De nombreuses personnes, à travers le monde, soutiennent, aveuglées par la propagande médiatique et l’islamophobie, les États-Unis et Israël. Ceux-ci ne doivent pas oublier que rien n’empêchera un jour ces pays de « décapiter » les dirigeants des leurs pour les remplacer par des dirigeants plus commodes. Aujourd’hui règnent des gangsters qui portent des costumes ; la loi internationale a été anéantie, tout est permis : on peut commettre un génocide, kidnapper ou tuer un chef d’État. C’est la loi de la jungle. Ignorants et racistes, vous soutenez les oppresseurs. Mais aux yeux de l’entité coloniale, vous n’êtes qu’un « Palestinien », un indigène, un barbare, l’objet possible de sa violence génocidaire.
Souhaitons que Trump, Netanyahou et leurs cohortes de colons psychopathes soient le dernier clou dans le cercueil de la pathologie coloniale, pour que d’autres sociétés, qui puisent aussi bien dans les traditions humanistes et spirituelles de l’Occident que dans celles d’autres civilisations, érigées sur d’autres paradigmes, puissent naître, où il sera possible d’être, de respirer, de vivre : des sociétés bâties sur la possibilité de l’humain, aux antipodes d’un système fondé sur l’accumulation sans fin du capital, le suprémacisme, la hiérarchie raciale et la destruction de l’autre.
Christophe Colomb, lors de son quatrième voyage, en 1503, aux Amériques, écrit dans son journal(6) : « L’or est une chose excellente ; avec de l’or, on peut tout obtenir ; avec de l’or, on peut même en retirer pour envoyer les âmes au paradis. » Mais pour Hafez, le grand poète perse, l’or a un tout autre sens : « Le cuivre vil de l’existence, laisse-le tomber en chemin, Et que te transmute en or pur l’élixir de l’Amour divin.» (7)
Entre or matériel et or spirituel, le destin du monde se joue en Iran.
Sources
(1) https://www.state.gov/releases/office-of-the-spokesperson/2026/02/secretary-of-state-marco-rubio-at-the-munich-security-conference
(2) https://en.wikipedia.org/wiki/A_Clean_Break:_A_New_Strategy_for_Securing_the_Realm
(3) https://alexshams.com/2026/02/17/irans-protesters-are-caught-between-state-repression-and-foreign-intervention/
(4) https://www.jeuneafrique.com/1443707/politique/la-palestinisation-du-monde-a-lere-de-la-surveillance-generalisee/
(5) https://x.com/FranceskAlbs
(6) Lettre de Christophe Colomb à Ferdinand et Isabelle.
(7) https://actes-sud.fr/catalogue/lamour-lamant-laime-004569

