Sir Bhinod Bacha a été le plus proche collaborateur de sir Anerood Jugnauth pendant les treize ans de son premier mandat de Premier ministre. Ce commis de l’Etat, qui est encore conseiller au bureau de l’actuel Premier ministre, a accepté de répondre à quelques questions pour rendre hommage au  « bonhomme », comme on surnommait l’ex-Premier ministre dans les couloirs de l’Hôtel du gouvernement.

Comment avez-vous reçu la nouvelle de la disparition de sir Anerood Jugnauth, jeudi soir ?— Cette nouvelle m’a profondément ému et m’a rendu triste, très triste. C’était une très forte personnalité, un homme d’Etat avec qui j’ai travaillé pendant treize ans.

Vous avez été l’un des principaux collaborateurs de sir Anerood Jugnauth. Certains disaient même que vous étiez plus que son proche collaborateur, son éminence grise…
— Ce n’est pas à moi de dire si j’étais l’éminence grise de sir Anerood, mais aux autres. En ce qui me concerne, je préfère dire que j’ai été son principal conseiller et que j’ai été très proche de lui dans plusieurs fonctions au sein du service civil. J’ai été, dans le désordre, son chef de la fonction publique, son secrétaire aux Affaires intérieures, ou Secrétaire permanent, j’ai été aussi, à l’époque, son Secrétaire à la défense…

On peut dire que vous l’avez accompagné pendant ses premiers treize ans comme Premier ministre de Maurice…
— Effectivement, je l’ai accompagné tout au long de cette période de sa carrière politique comme chef de gouvernement. Je peux dire qu’il me faisait totalement confiance, non seulement dans ma loyauté personnelle envers lui, mais aussi pour le service que je donnais au pays à travers lui. Je dois dire qu’il écoutait les conseils. Il n’était pas borné. Dans une situation donnée, je lui disais : « Nous finn arrive lor enn rond point-la soit ou tourne à droite, soit ou tourne à gauche, soit ou reculé. Mo mo croire ou bizin tourne à droite, ki ou pensé ou ? » Il me demandait toujours pourquoi je lui proposais une option plutôt qu’une autre, et nous en discutions, parfois très longuement. Il était « open to conviction » et l’on pouvait discuter franchement avec lui, même quand il n’était pas d’accord avec vous. Mais une fois qu’il avait pris sa décision, ce qui était sa prérogative, même si c’était à l’encontre de mon conseil, je défendais cette décision. Et je dois avouer que souvent, à la fin, je trouvais qu’il avait parfaitement raison.

Quel est le meilleur souvenir que vous gardez de lui ?
— J’en ai plusieurs évidemment, après treize ans passés à ses côtés. Je retiendrai d’abord sa simplicité, son humanisme, sa capacité à se préoccuper, naturellement, des autres. Quand nous partions en mission ensemble à l’étranger, c’était une autre personne, un être humain. En mission à l’étranger, il voulait savoir si j’avais mangé et me disait souvent: « Manzé, napa attane moi. Moi mo pou manzé pli tard parski mo finn prend mo medicament. » Il me faisait tellement confiance qu’après son opération des yeux, qu’il avait effectuée aux Etats-Unis, il avait insisté pour que ce soit moi qui lui mette ses gouttes dans les yeux. Je me rappelle aussi qu’il m’avait dit de m’entretenir avec un de ses agents de Rivière-du-Rempart qui voulait obtenir un emploi pour son enfant qui n’était pas qualifié. Je lui ai dit que sans qualifications on ne pouvait pas trouver un emploi pour l’enfant de son agent, que de toutes les façons on devait passer par la PSC, et je lui ai conseillé de le dire franchement à son agent. Ce dernier, très en colère, a menacé de ne plus voter pour lui. SAJ lui a dit: « Guette ça pas pou kapav fer narien pou to piti. Pas bizin to vot pou moi l’autre élection si to oulé. Aster la sourt la allé. » Ça c’était sir Anerood avec son franc-parler légendaire.

Mais on disait aussi que ce franc-parler pouvait être violent et témoigner de son mauvais caractère, qu’un autre aurait pu qualifier de « bezer » !
— Il ne faut jamais oublier que sir Anerood avait été très marqué par les problèmes qu’il avait connus dans son enfance. Il n’a jamais oublié qu’il n’était pas né avec une cuillère en argent dans la bouche, loin de là. Il a dû se battre pour pouvoir aller étudier et faire une carrière dans la vie professionnelle et politique. Il portait toujours cette blessure intérieure, et je me souviens qu’il m’en avait encore parlé quand je lui avais rendu visite, alors qu’il occupait les fonctions de président de la République. Il avait le sens de la famille et a toujours veillé sur ses enfants et, bien entendu, lady Sarojni, qui a été la force tranquille derrière lui.

Permettez-moi de vous contredire, sir Bhinod: quand elle commençait à discuter, surtout de politique, lady Sarojni n’était pas tout le temps tranquille et savait faire entendre son point de vue…
— Vous avez raison. C’est vrai qu’elle aussi a du caractère et faisait avec sir Anerood une paire formidable. C’est vrai aussi que sur certains sujets, il ne fallait pas badiner avec elle. Lady Sarojni a beaucoup contribué dans le domaine de l’éducation.

Et dans celui de la politique…
—  Bien sûr. Elle avait l’intelligence, l’expérience et le charisme nécessaire pour le faire. Pendant que je vous parle, un autre souvenir de sir Anerood me revient. Je me souviens du Sommet de la Francophonie à Maurice. On accueillait 45 chefs d’Etat francophones, dont François Mitterrand et Boutros-Boutros Gali, alors secrétaire des Nations unies. A un moment donné, la question du maître de cérémonie s’est posée, et il n’y avait personne de disponible pour le faire, et sir Anerood m’a dit: « Faire li ou même. » Je lui ai dit que ce rôle aurait dû être tenu par un ministre mauricien. Il m’a répondu: « Mo dire ou faire li ou même. » Je l’ai fait. Lui et moi nous avions une relation de confiance.

Certes, sir Bhinod, mais il y a eu des moments durs dans cette relation. Quel a été le pire moment pour vous ?
— Il y a eu des désaccords parfois, mais il était le Premier ministre et moi le fonctionnaire de l’Etat à son service. Je lui donnais des conseils, mais c’était à lui de les accepter ou des les refuser. Tout au long de ces années, nous avons chacun joué nos rôles respectifs.

Vous disiez être allé le voir au Réduit, quand il était président de la République. Vous aviez donc gardé contact avec lui…
— Mais, bien sûr. Je suis allé prendre une tasse de thé avec lui et lady Sarojini. Et là encore, il continuait à essayer d’aider les gens qui avaient recours à lui. Des petites gens, des gens qui avaient des difficultés.

Vous l’avez aussi connu dans la défaite politique, blessé par des gens de son parti qui l’avaient trahi…
— J’en ai beaucoup vu, au cours de ces treize années qui ont été intenses au niveau politique. Comme vous le savez sans doute, la politique c’est l’art du possible et de l’impossible, et SAJ était un artiste dans ce domaine. J’ai connu la cassure de 1983, quand il quitte le MMM et va former le MSM, et j’ai vu à quel point sir Anerood était affecté par tout cela. Mais il savait résister et avait en lui le courage du désespoir. Il était aussi fidèle en amitié, et j’imagine, par exemple, à quel point il a été blessé par la démission de Nando Bodha qui a, lui aussi, longtemps travaillé avec lui. Je suis content que Nando Bodha ait su lui rendre l’hommage qu’il fallait. Mais la politique c’est, vous le savez, amis aujourd’hui, ennemis et adversaires demain, et amis à nouveau après demain…

Dans une de ses interviews accordées à Week End, SAJ m’avait dit que son souhait était d’entrer dans l’Histoire par la grande porte. Est-ce qu’il a réalisé son rêve selon vous ?
— Et comment ! N’oubliez pas que, parti de rien et juste avec la force de ses convictions et son courage, il a occupé plusieurs fois le poste de leader de l’opposition et plusieurs fois le poste de Premier ministre, et une fois celui de président de la République. D’ailleurs, les centaines d’hommages qui affluent depuis sa mort attestent de sa qualité de grand homme d’Etat mauricien. Et, je tiens à le souligner, ces hommages viennent certes de personnalités politiques ou autres, mais aussi de simples citoyens.

Vous l’aviez vu tout récemment ?
— Non. Mais je lui ai parlé et je prenais de ses nouvelles. Je savais que son état de santé se détériorait, mais je ne m’attendais pas qu’il nous quitte aussi rapidement.

Que souhaitez vous dire, sir Bhinod, pour conclure ce témoignage sur feu sir Anerood Jugnauth?
— Je vais céder à mon péché mignon : la littérature anglaise que j’ai eu le bonheur d’étudier. Si vous le permettez, j’aimerais citer deux phrases de Shakespeare. La première est extraite de la tragédie du Roi Lear, et se lit comme suit: « I am a man more sinned against than sinning. » Et puis naturellement dans Jules César, Shakespeare fait dire à Marc Antoine: « Death, a necessary end, will come when it will come. »

Permettez-moi de vous poser une question à laquelle je ne suis pas sûr que vous accepterez de répondre. Vous avez servi sous plusieurs Premiers ministres au cours de votre carrière, qui n’est pas terminée: quelle est la différence entre le Premier ministre actuel et son prédécesseur ?
— Un fonctionnaire de l’Etat doit loyauté au Premier ministre et au gouvernement qu’il sert. Vous savez qu’il ne peut pas et ne doit pas répondre à cette question !