Deepak Benydin

C’est l’ingérence politique qui est à la base de la mauvaise gestion de certains corps paraétatiques. C’est ce qu’avance Deepak Benydin, président de la Federation of Parastatal Bodies and Other Unions (FPBOU). Dans l’interview qui suit, il souligne que certains dirigeants de ces corps paraétatiques agissent « comme des rois dans leurs propres royaumes ».

Pour lui, « les nominés politiques minent la santé financière de ces organismes parapublics ». Il parle ainsi de la nécessité de mettre en place une Parastatal Bodies Service Commission et un Parastatal Bodies Appeal Tribunal « pour mettre un terme au recrutement des protégés politiques et pour que les travailleurs de ce secteur aient leur mot à dire lorsqu’ils sont licenciés ». Le syndicaliste souligne également que le régime en place « a tout à gagner » s’il se met à l’écoute de la classe des travailleurs. Le gouvernement, dit-il, « communique mal » et « ses décisions sont parfois interprétées comme des mesures répressives ».

En ce qu’il s’agit de l’intention du gouvernement d’amender l’ICT Act, le syndicaliste soupçonne « une manœuvre pour venir de l’avant avec des mesures répressives à l’encontre des internautes ». Il insiste sur le fait que les responsables de la FPBOU n’hésiteront pas à descendre dans la rue, « s’ils sentent que la liberté d’expression des individus est bafouée ».

La gestion des corps paraétatiques a fait l’objet de plusieurs critiques ces derniers temps. Quelle est votre réflexion sur leur fonctionnement actuellement ?

Pour moi, le fonctionnement des corps paraétatiques laisse à désirer actuellement. La raison est pourtant simple. Leurs dirigeants ne sont pas en train de respecter le Strategic Planning. Nous avons constaté cela à plusieurs reprises. En l’absence de consultations avec les syndicats, ils soumettent leurs demandes au ministère des Finances dans le cadre de la préparation du prochain budget. Ce qui fait que ces dirigeants continuent à opérer dans le passé. Il faut donc une refonte complète de la gestion des corps paraétatiques afin de les rendre plus efficients et conformes à la réalité du jour. Je prends l’exemple du Sugar Industry Labour Welfare Fund (SILWF). Cette organisation avait été créée lorsque le pays avait une vocation agricole, car ce secteur était considéré comme l’épine dorsale de l’économie mauricienne. Maintenant que la production de la canne à sucre n’est plus considérée comme telle et que l’industrie sucrière n’est plus le plus grand employeur du pays, le rôle du SILWF est minimisé. Et pourtant, cette organisation offre toute une panoplie de services à diverses couches sociales à travers plus de 135 centres communautaires à travers le pays. Ces centres permettent aux jeunes d’avoir accès à l’utilisation des ordinateurs, aux loisirs et les adultes, eux, peuvent venir suivre des cours de formation dans le domaine de la couture, par exemple, et avoir accès à divers jeux, tels que le billard, le carrom et le volley-ball. Aujourd’hui, on ne peut dire que les centres communautaires existent seulement dans des camps sucriers. Ces centres existent à travers toute l’île. On les retrouve à Camp-Chapelon, Camp-Yoloff, à Coromandel, à Beau-Bassin, etc. et ne profitent pas uniquement aux travailleurs agricoles.

Qu’est-ce qui ne va pas avec ces centres communautaires ?
Ces centres communautaires doivent prendre une dimension sociale. On a fait plusieurs suggestions dans le passé par rapport à son fonctionnement. Malheureusement, ces suggestions sont restées lettre morte. Il faut donc une refonte complète pour que ces centres puissent s’adapter aux réalités du jour. Nous savons tous que le pays fait face à divers problèmes de société, tels que la drogue, le logement et les querelles familiales. D’ailleurs, le SILWF est censé être ‘socially oriented’. De plus, ils disposent d’un personnel formé ayant suivi des cours à l’Université de Maurice. Le pire, c’est que ces centres n’arrivent pas à ‘deliver’. À ce jour, on est en train de demander à des diplômés de faire le travail de ‘clerk’ et ils doivent rassembler des gens pour se rendre dans des endroits stratégiques où des politiciens vont s’adresser au public. Le SILWF doit servir la société mauricienne dans son ensemble. Ces centres auraient dû être utilisés pour savoir pourquoi il y a des ‘family breakdowns’ ou des enfants de rue, car leur personnel possède des Masters ou autres qualifications en matière de ‘counselling’.  C’est sur cette nouvelle orientation que les centres communautaires auraient dû s’engager.
Je prends un autre exemple : l’Agricultural Marketing Board (AMB). Il est temps de changer ses objectifs. Cette organisation ne peut plus continuer à se concentrer sur l’importation de la pomme de terre, de l’oignon et de l’ail. Pourquoi ne pas transformer l’AMB en véritable grenier pour les légumes produits à Maurice pour être stockés dans des chambres froides et écoulés durant l’année. D’autre part, je constate également qu’il y a un besoin urgent de moderniser l’Irrigation Authority pour donner un meilleur service aux planteurs.

Pourquoi la FPBOU milite depuis des années en faveur d’une Parastatal Bodies Commission et d’un Parastatal Bodies Appeal Tribunal ?

Ces deux instances sont nécessaires à plus d’un titre. D’ailleurs, je constate que le Mouvement Militant Mauricien avait soutenu notre demande lors d’une manifestation sur la nécessité de mettre sur pied une Parastatal Bodies Service Commission, car l’Independent Commission Against Corruption (ICAC) avait dit, elle-même, dans une récente publication, que les dirigeants des corps paraétatiques, en particulier les Chief Executive Officers et les directeurs, sont en train de “act as king in their own kingdom”. Cela veut tout dire. Ces dirigeants ne sont parfois pas en train de suivre les procédures. On connaît leurs frasques. C’est parce qu’on a eu droit jusqu’ici à des directeurs inefficaces qui continuent à jeter de la boue sur certains corps paraétatiques. Dans la plupart des cas, ce sont des dirigeants qui sont nommés par les partis politiques. Lorsqu’on pointe du doigt la réputation d’un corps paraétatique, ce sont très souvent les travailleurs qui payent les pots cassés, car ils perdent souvent leur emploi dans le cadre d’un projet de réforme. À ce jour, le recrutement dans les corps paraétatiques laisse à désirer. C’est pourquoi je parle de la nécessité de mettre sur pied une Parastatal Service Commission pour s’assurer que ceux qui méritent d’avoir un poste à la direction d’un tel corps paraétatique passe par une interview réalisée par cette instance. Nous demandons aussi un Parastatal Bodies Appeal Tribunal pour qu’un travailleur, qui se sent lésé par rapport à une décision, puisse faire appel auprès de cette instance pour réclamer des réparations. Si cette instance avait été instituée, trois travailleurs licenciés du Manufacturing Welfare Fund auraient pu faire appel auprès d’elle pour reconsidérer leur mise à pied. Maintenant, ils sont en train de faire appel au ministère de tutelle pour trancher. Et un ministre à la tête d’un ministère n’est pas souvent indépendant dans ce genre de cas. Au fait, certains corps paraétatiques ne parviennent pas à ‘deliver’, car on leur met les bâtons dans les roues. ‘Tou zafer bizin al tap laport minis’ et il y a aussi des dirigeants qui n’ont pas le courage ou les qualifications appropriées pour mener à bon port une organisation. “Zot zis la kouma bann Rubber Stamp”. Ce qui importe pour eux, ce sont les avantages et les facilités qu’ils perçoivent. On voit des abus au niveau de l’achat de voitures neuves et l’octroi des bourses, etc. Il n’y a pas de Strategic Planning. Le manque de main-d’œuvre est aussi un sérieux problème. Ce n’est qu’à la veille des élections générales que vous allez voir une série de recrutements.

Le fonctionnement de la State Trading Corporation a été sévèrement critiqué durant la période de confinement. Quel est votre regard sur ce dossier ?

Ce qui s’est passé à la STC est typiquement la façon dont fonctionnent les corps paraétatiques. On prend des décisions sans passer par les procédures. La STC a fauté, car certaines personnes ont décidé de prendre les choses entre leurs mains. Il faudra à l’avenir que toute décision importante soit centralisée vers le gouvernement central. Cependant, la STC est un outil important pour empêcher que le pays coure le risque d’avoir une flambée des prix du carburant et du riz.

La FPBOU semble ne pas être d’accord avec le projet de réforme du Mauritius Institute of Training Development (MITD) ? Qu’en est-il exactement ?

J’ai tendance à pousser un fou rire lorsqu’on parle de la réforme du MITD, car il ne faut pas oublier que c’est la refonte de l’IVTB qui a donné naissance au MITD. On disait, dans le passé, que le champ des activités de l’IVTB allait être élargi. Aujourd’hui, dix ans après  la refonte de l’IVTB, on constate que le management et le gouvernement sont restés ‘dormant’ sur le Scheme of Service des employés du MITD. Maintenant, on entend tout d’un coup que le MITD sera divisé en plusieurs parties. Nous ne sommes pas contre le progrès, mais il devrait se faire ensemble avec les travailleurs et les syndicats. Nous demandons donc au gouvernement de consulter la fédération avant d’aller de l’avant avec son projet.

Pensez-vous que l’ingérence politique est la cause principale de la mauvaise performance des corps paraétatiques ?

Effectivement, l’ingérence politique dans les corps paraétatiques est sans précédent. La CWA éprouvait des difficultés financières dans le passé, mais ce n’est pourtant pas qu’à la veille des élections que les politiciens procèdent à des recrutements en grand nombre. La même chose s’est produite avec la défunte Development Works Corporation (DWC). Cette organisation a fini par devenir surnuméraire grâce à l’intervention des politiciens.  Il y a aussi dans les corps paraétatiques des protégés politiques. Li li vini li kas so poz. Li pa pou travay ditou. Les protégés politiques font ce qu’ils veulent. Ils viennent travailler à l’heure qui leur convient et c’est l’organisation qui en fait les frais à la fin. L’ingérence politique joue un mauvais rôle dans les corps paraétatiques.

Quel regard portez-vous sur le régime actuel ?

C’est au fait une continuité des actions du précédent gouvernement. Le régime actuel aura tout à gagner s’il est à l’écoute de la classe des travailleurs, car il a ainsi rectifié le tir. Le régime actuel a fait certaines bonnes choses, car il ne faut pas oublier que c’est le régime actuel qui a été la base de l’introduction du salaire minimum, le Price Mark-up sur certains produits et la hausse de la pension de vieillesse. Les personnes âgées ont eu droit à leur pension et leur vaccin à domicile durant la période de confinement sanitaire. Il y a quand même un gros manquement au niveau de la communication de ce gouvernement. Sans doute parce que certaines personnes ont une très mauvaise façon de communiquer avec la population. Le gouvernement aura tout à gagner s’il se met à l’écoute de la population. Ce n’est pas toujours le cas actuellement. Du moment que la population sent que ses droits sont lésés et qu’elle n’a plus le droit à l’expression, elle va interpréter la situation comme une manœuvre répressive. Et cela n’est pas du tout à l’avantage du gouvernement du jour.

Quelle est votre analyse sur la décision du gouvernement d’amender l’ICT Act ?

Les syndicalistes en général n’ont pas peur de la répression, qu’importe le régime en place. Il ne faut pas oublier que le gouvernement de Ramgoolam avait commis des répressions à l’encontre de la classe des travailleurs dans le passé. Nous n’avons pas hésité à descendre dans la rue. Certains amendements proposés par l’ICTA pourraient agacer les syndicalistes dans la mesure où l’on communique à travers des réseaux sociaux. Nous allons descendre dans la rue s’il y a des répressions à l’encontre de la classe syndicale et si on constate que nos droits d’expression sont bafoués. J’espère qu’il ne s’agit pas là, à travers ces amendements, d’instaurer une sorte de table d’écoute visant à serrer la liberté d’expression de tout individu. Les syndicalistes ont le droit de critiquer dans le respect, sans pour autant faire usage des mots vulgaires.
Nous allons faire appel au BIT si nos droits à l’expression sont lésés avec ces amendements. Je dois aussi dire que, durant la période de confinement, les syndicalistes, ont éprouvé beaucoup de difficultés à obtenir le WAP tout comme les parlementaires de l’opposition. Je n’ai pas eu personnellement de problème à ce niveau en raison de la nature de mon travail. Je suis content qu’il y ait eu un contrôle rigoureux à ce niveau afin de permettre au pays de respirer.

Où en est-on avec les négociations au sein de la State Insurance Company of Mauritius Ltd (SICOM) en ce qui concerne le remboursement des Vacation Leaves ?
Je dois dire que nous sommes en train de tourner en rond avec ce dossier. On disait qu’on allait obtenir satisfaction d’ici peu. Nous avons rencontré le ministre du Travail, Soodesh Callichurn, par rapport à ce problème et nous attendons qu’il y ait un dénouement dans cette affaire.

Beaucoup de travailleurs ont été appelés à travailler à domicile durant la période de confinement. Quel regard portez-vous sur le Work From Home ?

Parfois, il est difficile de régler un problème à partir de la maison. Beaucoup d’employeurs ont malheureusement profité de ce système pour ne pas rencontrer des syndicalistes durant cette période confinement. Le Work From Home ne résout pas le problème de communication pour les syndicalistes. Cette façon de travailler n’est pas appropriée pour tous les travailleurs. Je pense sincèrement que la vie sociale est très importante pour éviter le stress. Déjà, on a commencé à parler de la nécessité d’introduire le concept de Mental Holiday avec le Work From Home.

Vous avez rencontré le ministre des Finances, Renganaden Padayachy, vendredi dernier pour faire part des revendications de la FPBOU dans le cadre de la présentation du budget. Quels sont les principaux points soulevés lors de cette rencontre ?

J’ai profité de l’occasion pour réclamer une réforme des lois du travail pour les secteurs public et privé pour qu’il y ait plus de cohérence, voire une similarité. Je parle en particulier de l’Employment Relations Act qui ne couvre pas totalement les corps paraétatiques. Je donne un exemple. Si un travailleur du secteur privé a travaillé pendant plus d’un an pour une entreprise, il sera confirmé par son employeur à son poste. Pour un travailleur d’un corps paraétatique, qui travaille sous contrat, ce dernier peut rester sous ce régime pendant dix ans sans être confirmé. Lorsqu’un travailleur du secteur privé change d’employeur, ses droits acquis sont préservés. Par contre, pour un travailleur d’un corps paraétatique, qui décide de prendre de l’emploi au gouvernement, il verra ses temps de service retournés à zéro. Ce n’est pas normal. Mais un fonctionnaire, qui vient travailler pour un corps paraétatique, tous ces droits acquis sont préservés. Nous demandons que la loi soit amendée et que les travailleurs des corps paraétatiques aient le même traitement que ceux de la fonction publique.
J’ai aussi évoqué le problème d’embouteillage, qui continue à prévaloir dans le pays. Beaucoup d’accidents mortels impliquent les deux-roues. Je demande au gouvernement, une fois pour toutes, d’aménager un passage dédié pour les deux-roues. Beaucoup de gens font appel aux services de santé publique parce qu’ils n’ont pas les moyens de se faire soigner dans une clinique privée. Il faut consolider les services de santé  publique. Le gouvernement fait des dépenses phénoménales pour la santé publique et le personnel de santé est en train de faire son travail, mais il faut réglementer certaines choses pour optimiser les ressources humaines pour les rendre plus efficientes. J’ai aussi proposé l’introduction d’une carte électronique, qui contiendra l’état de santé de chaque individu depuis sa naissance. Aujourd’hui, il y a des maladies chroniques telles que le diabète et la tension qui sont très répandues à Maurice. Si le personnel médical est mis en présence de ses détails, un patient passera moins de temps à l’hôpital. On a aussi proposé un Personal Doctor pour tous les patients. Beaucoup de gens de nos jours sont décédés avec des maladies chroniques. Pour nous, dès qu’une personne atteint l’âge de 6o ans, il faut qu’elle fasse un check-up médical général gratuit pour éviter des cas soudains de décès.

Pour le secteur de l’agriculture, nous avons tous constaté une pénurie artificielle de légumes durant la période de confinement sanitaire pour faire hausser le prix des commodités. Le gouvernement doit venir de l’avant avec une politique agricole plus performante. Nous demandons au GM d’agrandir l’AMB pour stocker un grand nombre de marchandises afin de maintenir des légumes à des prix raisonnables. Le gouvernement doit encourager le petit potager, le petit élevage pour que Maurice ne souffre pas de crise alimentaire durant la période de pandémie. Il faut arriver à atteindre l’autosuffisance alimentaire. Du côté du logement, le gouvernement a signifié son intention de construire 12 000 maisons durant son mandat. Nous apprécions le fait qu’une partie des projets de la NHDC soit revenue au NEF. Nous demandons au gouvernement de construire des maisons pour les personnes âgées et pour les mères célibataires pour que les gens ne dorment pas à la belle étoile.

Nous avons aussi demandé l’établissement d’une Parastatal Bodies Service Commission pour empêcher des promotions et des recrutements au petit bonheur. Il faut aussi mélanger les services du SILWF avec ceux des Youth Centres, des centres de femmes et du Citizen Advice Bureau (CAB) pour accorder un service 24/7 à la population.  Le gouvernement doit aussi venir de l’avant avec un mécanisme de contrôle des prix et augmenter le nombre d’inspecteurs du ministère du Commerce. La fédération demande aussi que le ministre des Finances rembourse les congés de maladie sous-utilisés et publie le rapport du Pay Research Bureau à partir de cette année. Dans le secteur de l’Éducation et la Formation, nous disons que le gouvernement a pris en charge le secteur vocationnel. Le nouvel institut, que le gouvernement veut créer, doit être fait dans la transparence et il n’est pas question que des travailleurs se retrouvent sur la touche avec cette nouvelle organisation qui viendra remplacer le MITD.  Nous disons aussi qu’il faut un contrôle de prix de certains médicaments fabriqués à base de produits naturels.