Les cas de délit de fuite sont légion. Il s’agit d’accidents de la route dans lesquels le conducteur responsable s’en va sans aider la victime impliquée. Pas plus tard que vendredi dernier, au ministère des Services financiers et de la Bonne gouvernance, à Ébène, l’Insurance Industry Compensation Fund (IICF) a décaissé la somme de Rs 1,8 M pour aider 12 victimes de délits de fuite et leurs bénéficiaires. Pour mieux comprendre la douleur de ces familles, Le Mauricien a recueilli des témoignages de cinq personnes, qui évoquent des drames personnels et familiaux.

Christelle Reedha Trompeuse n’arrive toujours pas à se remettre du décès de son père. Ce dernier, âgé alors de 65 ans, travaillait comme laboureur et menuisier pour pouvoir élever ses trois enfants (un garçon et deux filles).

Son désir était d’agrandir sa maison pour que ses petits-enfants puissent y trouver un havre de bonheur. Un rêve non réalisé puisqu’il est mort sur le coup. Le drame s’est déroulé le 21 septembre 2018, à 7h du matin, quand le père de Christelle Reedha Trompeuse rentrait de Flacq à vélo. Il était sur le chemin de Poste Lafayette, près de la plage lorsqu’un 4×4 l’a percuté de plein fouet, son corps a fait des tonneaux avant de s’écraser plus bas. « C’est mon frère qui, alerté, est venu sur place. Lorsqu’il a tenu mon père entre ses bras, il s’est aperçu du trou béant qu’il y avait dans son crâne et où il pouvait loger sa main. C’est dire la profondeur du trou. L’ambulance est arrivée mais on ne pouvait plus ranimer mon père. » Sa voix se noue comme emportée par des souvenirs douloureux.

Christelle se souvient encore qu’elle était enceinte de deux mois de son second enfant et que la veille de sa mort, son père est venu la voir pour l’aider à aménager son armoire, avec son talent de menuisier. « Li ti fier li ti pu vinn ankor granper, me li pann finn resi akonpli so rev. » Christelle parle du rêve brisé de tout un clan familial. « Dan lamor, pena zist enn viktim, ena tou enn fami ki detrir. Sofer ki roul brit pa reflesi lor konsekens. Ena anbas linflians lalkol, lot roul lor vitess. » Selon Christelle, son père voulait voir grandir ses petits-enfants. « Mo leker fer mal. » À chaque fois qu’elle regarde son enfant, Christelle revoit le sourire de son père à la veille de sa mort, l’aidant pour aménager son armoire.
Mme Catherine, elle, préfère témoigner sous le couvert de l’anonymat.

Son accident de la route en avril 2019, elle l’a vécu avec son lot de traumatisme. Elle se trouvait en voiture avec son mari quand une autre voiture est venue percuter la sienne. Enceinte à ce moment précis, Catherine ressent un énorme coup résonner dans son ventre et doit être admise à l’hôpital. Sous observation médicale, sa grossesse se complique et elle développe même un diabète gestationnel. « Mo plasinta ti gagn problem. Mo finn mem gagn ipertansion. »

Quand elle raconte les faits, Catherine ressent encore cette angoisse la gagner. Pour elle, la famille avait aussi vécu un drame semblable quelques années auparavant lorsque son cousin de 19 ans qui revenait d’une séance de foot à Cascavelle à moto est mort sur le coup. « Il a eu moins de chance. Kan lor larut, boucou pas realize ki enn dese anzand latristess. Mo mem mo ti sous presyon, imazinn ou, mo ti ansint, mo pe per perdi mo zanfan, mo lavi, sikologikman mo pa ti byen dan mo la tet. » Aujourd’hui, encore, quand elle est sur la route, elle ressent cette crainte. Catherine se dit soulagée d’avoir pu sauver son enfant, mais insiste qu’il faut mettre en place des campagnes de sensibilisation. « Bizin aret sove kan ou tap ar ene dimun, ou bizin aret pou sekour li, kit fwa ou kapav sov enn lavi. Sofer bizin responsabiliz zot, roul pridan, guet dan goss, dan drwat, pas nek fonse. Dan mwa sa ler la ti ena de lavi. »

« Mo finn antren kat kolonn main kourant dan mo sut »

Geerdharry Dawoosingh est également un accidenté de la route. C’était en 2007, il avait 54 ans et exerçait comme vendeur de macatias. Il avait pour habitude d’arpenter le rond-point de Terre-Rouge, Riche-Terre Jumbo. Vers 16h ce jour-là, il était à proximité de Roche-Bois sur sa moto quand une voiture conduite par des jeunes est arrivée à toute vitesse et l’a projeté sur l’asphalte. « Mo finn perdi konesans, letan mo lizie ouver, sirkilasion bloke et mo truve ki dan mo sut mo finn antrenn kat kolonn main kourant. Ti kapav byen blesse. » Admis à l’hôpital, on découvre qu’il a de graves contusions à l’épaule et pendant trois jours, il restera alité. Geerdharry Dawoosingh dit que les caméras de sécurité ne fonctionnaient pas, rendant l’enquête impossible. Père de quatre enfants, il a eu du mal à reprendre son boulot de marchand de gâteaux, évoquant une forme de traumatisme. « Dan aksidan, sekel res for, dan freser mo zepol refer mal. Parfwa mo ankor gagn per kan mo lor simin. Pli terib dan hit and run, kan kamera pa fonksione, pas kapav kone ki finn bat are ou et kan enn dimoun paralize, se enn lavi anbalao. »

Gérard Denis Anthony, lui, se souvient encore de son premier accident survenu en 2013, près du rond- point d’Ébène. Il conduisait une Suzuki rouge. « Un chauffeur conduisant un van de 15 places m’a percuté mais il a eu la délicatesse de s’arrêter et je m’en suis sorti avec quelques égratignures. »

Par contre, en juin 2016, alors âgé de 48 ans, cet électricien qui travaillait sur la propriété de Belle-Vue a eu moins de chance. « Il était alors aux alentours de 6h40 et je conduisais ma Suzuki 125 bleue vers Riche-Terre, lorsqu’un chauffard a débarqué de nulle part et m’a entraîné dans une chute tourbillonnante qui m’a fait atterrir dans un canal. » Des séquelles, il en porte toujours avec le poignet fracturé qui nécessitera une hospitalisation à l’hôpital. Cet habitant de Cité Vallijee veut conscientiser les conducteurs de la nécessité de se responsabiliser sur les routes. « Il faut être vigilant, respecter le code de la route et surtout s’arrêter et apporter de l’aide. Il y a trop de cas de “hit and run”. »

Cleeven Venkatareddy Yiaganaden, habitant de Camp Levieux, âgé de 36 ans, se souvient aussi de ce jour fatidique. C’était il y a deux ans, il partait à moto avec sa copine pour voir un malade. Près du collège Saint Andrews, une voiture Kia a brûlé le feu rouge et lui est rentrée dedans. Résultat, Cleeven a fait six mois à l’hôpital avec des os fracturés à l’épaule, aux genoux et aux pieds. « Ma copine d’alors a dû mettre une vis dans son pied, c’est dire les conséquences. Je garde encore des séquelles. Moi, mon conseil est de dire aux gens qui conduisent de ne pas avoir peur de leur conduite mais de se mettre plutôt à la place de l’autre conducteur qui peut débouler de nulle part et vous rentrer dedans. »

Le Hit and Run Sub Fund

Pour pouvoir retracer toutes ces victimes d’un “hit and run”, l’Insurance Industry Compensation Fund (IICF) selon Maneesha Gokhool, Office Secretary de celui-ci, partage une relation de travail avec la police mauricienne et collabore étroitement avec les différents services de police de l’île qui enquêtent sur les accidents de la route afin de collecter des informations et de retrouver non seulement les auteurs de délits de fuite mais aussi les victimes qui ne sont peut-être pas au courant de l’existence et des objectifs de l’IICF. Les membres qui siègent sur le board et qui traitent des dossiers de “hit and run” sont A. Rawat, Chairperson, E.Salmine, R. Elahee, P. Buidee et R.Koonbeeharry. Les membres du Technical Committee sont T. Boodia, B. Ramdenee et P. Chummun.
Perdre un parent proche ne pourra jamais apaiser une grande douleur. Mais parfois une aide financière peut aussi aider une famille à avancer. Maneesha Gokhool explique que le Hit and Run Sub Fund a été créé dans le cadre du programme d’indemnisation pour les personnes souffrant de lésions corporelles lors d’accidents de la circulation lorsque l’auteur du délit ou le véhicule qui a causé le dommage est introuvable.

Par ailleurs, le compartiment de délit de fuite a été initialement créé dans le cadre des règlements de 2015 pour indemniser les personnes ayant subi des dommages corporels dans le cadre de la circulation routière, voire des accidents où la police n’est pas en mesure de retrouver la personne qui a causé l’accident dans un délai de trois mois à six mois à compter de la date de l’accident.

Pour ce qui est de l’IICF, c’est à travers la contribution des assureurs que se fait le versement d’une indemnité aux personnes ayant subi des dommages corporels lors d’un délit de fuite au cours d’un accident de la circulation. Le Fonds d’indemnisation du secteur des assurances, en vertu de la loi sur les assurances, a été modifié en septembre 2018 pour augmenter le montant des indemnités versées aux victimes de délit de fuite, réduire le délai dans lequel la victime, son tuteur légal ou son héritier peut faire une réclamation après l’accident avec délit de fuite de six à trois mois. Pour pouvoir faire une demande d’assurance auprès de l’IICF, Maneesha laisse entendre qu’il faut au préalable que le demandeur soit victime d’un accident de la route avec délit de fuite à partir du 1er janvier 2016. De plus, le demandeur doit être le tuteur légal ou l’héritier de la victime. Les autres conditions requises selon l’intervenante sont que : «La victime a subi des dommages corporels ou est décédée à la suite de l’accident. Que la police n’ait pas été en mesure d’identifier la personne à l’origine de l’accident, et que l’accident ait été signalé à la police et que cela fasse plus de trois mois depuis la date de l’accident. »

Autre aspect abordé par l’IICF est qu’en septembre 2018, le règlement de 2015 a été modifié comme suit par le règlement de 2018 sur les assurances (Fonds d’indemnisation de l’industrie) ainsi que le montant de l’indemnisation des victimes de délit de fuite. Une victime de délit de fuite, ses tuteurs légaux, ses héritiers lorsqu’elle est décédée à la suite d’un accident de la route avec délit de fuite, ou toute autre personne agissant légalement dans son intérêt peut désormais introduire une demande auprès de l’IICF et ce, trois mois à compter de la date de l’accident au lieu de la période précédente plus longue de six à trois mois. Pour plus d’infos, les victimes de délit de fuite peuvent contacter l’IICF au 8e étage Sicom Tower, Ébène ou sur le 489 9060.

Formuler une demande auprès du Hit and Run Sub Fund

Le demandeur doit remplir un formulaire de demande d’indemnisation pour délit de fuite en y indiquant les éléments suivants : carte d’identité nationale/certificat de naissance du demandeur, carte nationale d’identité/certificat de naissance de la victime, copie de la déposition du témoin et de sa déclaration, le cas échéant, copie du rapport de police, le cas échéant, certificat de décès (le cas échéant), affidavit de filiation/acte de notoriété (le cas échéant). Il faut aussi inclure l’OB number (le numéro de dossier de l’enquête).