Prof. ARNAUD CARPOORAN, OSK Chair French and Creole Studies, UoM Prezidan, Creole Speaking Union Manb Akademi Kreol Repiblik Moris ek Akademi Kreol Rodrige

Le président de la Kreol Speaking Union s’est engagé depuis peu dans un projet en vue de créer les conditions nécessaires et faciliter l’introduction de la langue kreol au Parlement. Il nous en parle dans une interview accordée au Mauricien.

Arnaud Carpooran, vous avez relancé ces dernières semaines l’introduction du kreol au Parlement. Pouvez-vous nous en parler ?
Le 7 juillet dernier, il y a eu une interpellation parlementaire par le député Reza Uteem adressée au Premier ministre, Pravind Jugnauth, concernant l’introduction du kreol au Parlement. Cette question est posée au Parlement au moins deux fois par ans. À chaque fois, il y a une réponse du Premier ministre qui finit par dire que nous ne sommes pas prêts ou que les ministres concernés répondaient que cela ne faisait pas partie du mandat gouvernemental. Or cette fois, il y a eu une évolution dans la réponse du Premier ministre à la question parlementaire à ce sujet. En effet, il affirme que nous ne sommes pas encore prêts parce qu’il y a beaucoup d’aménagements à faire sur le plan technique. C’est la première fois qu’on entend une réponse qui n’est pas orientée idéologiquement. Il n’est plus question de volonté politique ou que cela ne fait pas partie des priorités gouvernementales. La réponse de Pravind Jugnauth constitue donc une nouvelle opportunité. Il l’avait déjà dit une fois en réponse à une interpellation d’Alan Ganoo. Ce dernier, à cette occasion, n’avait pas fait que poser une interpellation parlementaire. Il a informé le Premier ministre que la langue kreol s’est développée et qu’il y a un travail qui a été fait à l’Université. Il s’est même adressé pendant une ou deux minutes en kreol sans que la Speaker d’alors, Maya Hanoomanjee, ne l’arrête.

Après Alan Ganoo, le MMM est revenu à la charge par le truchement de Rajesh Bhagwan et c’est Ivan Collendavelloo qui avait répondu, en l’absence du Premier ministre, pour dire qu’il n’est pas en position de donner une réponse. Trois ou quatre jours plus tard, le Conseil des ministres a annoncé le lancement de l’Akademi kreol Republik Moris (AKRM). Pour beaucoup, c’était un “delaying tactic” et la création de cette académie avait pour but, selon eux, de dévier l’attention afin de ne pas introduire le kreol au Parlement.

Or, le dossier AKRM est là depuis 2012. Et je suis revenu régulièrement à la charge sur ce dossier. De toutes les façons, le Premier ministre avait tout intérêt à lancer cette institution durant son précédent mandat. En fait, cette académie a été lancée au moment où il le fallait et elle a permis de donner un argument beaucoup plus fort au dossier de la langue kreol. L’AKRM définit la langue kreol comme langue nationale. Son premier objectif consiste à continuer à développer le Kreol Republik Moris comme une langue standard de la République de Maurice. C’est la première fois, dans un texte légal qui a une portée officielle et nationale, que le kreol est présenté comme langue nationale. À partir de ce moment, la possibilité que la langue kreol soit introduite au Parlement n’est plus un problème. Cela aurait été bizarre qu’un gouvernement considère la langue kreol comme une langue nationale mais n’envisage pas de l’introduire au Parlement. Pour moi, à partir de la création de l’AKRM, l’introduction du kreol au Parlement n’est qu’une question de temps.
Les élections sont arrivées. Les députés du MMM ont continué à poser des questions. Un élément intéressant est que de député de la majorité, Gilbert Bablee, a fait un plaidoyer en faveur de l’introduction du kreol au Parlement dans son “maiden speech”. Le président de la République, Pradeep Roopun, l’a dit lors du lancement du Festival kreol. Le ministre Avinash Teeluck l’a dit également et plusieurs députés ont exprimé leur intérêt en ce sens.

C’était donc une nouvelle opportunité pour vous ?
J’ai considéré qu’il y avait un dynamisme dans l’actuelle majorité qui est différent de celui qui existait auparavant. En tout cas, s’il y a des parlementaires de la majorité qui sont opposés, ils ne l’ont pas affirmé ouvertement. Lorsque la question est revenue cette année, le Premier ministre a maintenu sa position avec constance pour dire que « nous ne sommes pas prêts pour le faire parce qu’il y a des étapes à franchir et qui doivent être respectées » en citant une remarque que je lui avais faite. Je confirme que le kreol n’est pas encore prêt à entrer au Parlement. Il doit passer par une phase de préparation. Je suis confiant que ce sont les institutions comme l’Université de Maurice, la MIE, la Kreol Speaking Union, l’AKRM qui doivent assurer cette phase de préparation.
Fort de cette réponse du Premier ministre, je me suis dit qu’au lieu d’attendre des directives du gouvernement, on peut être proactif et se lancer dans cette étape de préparation. Une fois qu’on aura terminé, il reviendra à l’exécutif de prendre une décision.

Vous vous êtes donc lancé dans ce travail de préparation ?
Comme le Premier ministre avait cité mes propos concernant le travail de préparation qui doit précéder son introduction au Parlement, je me suis dit que je pourrais lancer un projet visant à créer les conditions nécessaires pour faciliter l’introduction de la langue kreol au Parlement. J’avais envisagé de présenter le projet à l’Université de Maurice où je n’ai, toutefois, pas de pouvoir décisionnel. J’aurais pu également le proposer dans les instances académiques où je siège comme simple membre. C’est alors que j’ai pris conscience que la seule instance où je considère avoir une position de décideur est la Kreol Speaking Union dont je suis le président. J’ai donc proposé une motion afin de sonder les membres suivant les développements auxquels j’ai fait référence plus tôt. Je voulais m’assurer que lorsqu’un député poserait à nouveau une question à ce sujet au Parlement on ne viendrait pas dire que nous ne sommes pas prêts parce que les académiciens ne nous ont pas encore donné le logiciel qu’il faut, que les linguistes ne vous ont pas encore donné le registre qu’il faut, que les pédagogues n’ont rien fait. Il ne faudrait surtout pas créer l’impression que les universitaires qui ont eu un mandat pour réaliser ce projet ne l’ont pas fait. Le conseil d’administration de la Kreol Speaking Union a été plus loin que je ne pensais. Il a créé un vrai projet national impliquant non seulement la Kreol Speaking Union, mais également les institutions qui enseignent déjà le kreol. Nous avions deux, à savoir l’Université de Maurice et le MIE. Nous nous sommes dit qu’il fallait contacter les autres institutions dont l’UTM, l’Open University of Mauritius, l’Université des Mascareignes afin de voir ce qu’elles pensent. Nous avons organisé une série de consultations et nous avons eu un accueil extrêmement positif de la part de toutes les instituions que nous avions consultées. L’Open University a mis à la disposition du projet tout un studio d’où nous pourrions procéder à la dissémination de l’information.

Pour quoi faire ?
Au-delà le travail de langage, il y a nécessité de disséminer le travail scientifique dans un langage grand public pour qu’à la fois les parlementaires n’aient pas l’impression que nous voulons leur donner des cours. Ils pourront l’obtenir sous la forme d’un support vidéo d’une minute et demie sur les “frequently asked questions” (FAQ). Ce sont des questions légitimes que le commun des mortels peut se poser. Il y a ensuite le dossier de l’aménagement du langage Il nous faudra trouver le vocabulaire technique qui cadre avec l’utilisation du kreol au parlement.

Quels sont les autres éléments de votre projet ?
Il y a un registre de langage qui peut être utilisé entre amis mais qui ne pourra être utilisé au Parlement. Il y a également les termes techniques comme comment prononcer le terme Speaker. En français, on dit Monsieur le président. Faudra-t-il dire Misie presidan ou misie speaker. Qui décidera cela, qui le validera ? Il y a ensuite tout un ensemble de mots techniques comme les Standing Orders. Il y a tout un travail de terminologie. Cela relève du travail des terminologues. Il s’agit de savoir si à partir de la langue administrative, l’anglais, la traduction doit nous permettre de trouver l’équivalent technique en kreol mauricien et développer un registre. Cela est la responsabilité du comité terminologique qui sera responsable de trouver ces termes. Il y a des registres de langues qui sont plus sociolinguistiques et qui consistent à savoir qu’est ce qui peut être considéré comme “unparliamentary” . C’est le Dr Yannick Bosquet que se penchera sur ce registre. En gros, six comités ont déjà été mis en place et qui s’occuperont respectivement de la terminologie, de la variété de registres qui cadre avec les travaux parlementaires et qui nous permettra d’identifier “parliamentary” et “unparliamentary”. Il y a également l’étape de dissémination de l’information. Ensuite, la formation personnelle. Deux autres travailleront respectivement sur le “spell checker” et le “speech to text” qui impliquera les spécialistes d’IT à l’Université de Maurice ainsi ceux du lycée des Mascareignes et de l’UTM. Ils sont tous intéressés à travailler sur ce projet national dans lequel ils mettront toutes leurs ressources. Si le kreol mauricien peut permettre à cinq institutions publiques consacrées à la recherche de réunir leur force, cette langue confirmera le rôle d’unification qu’elle fait déjà dans l’usage. L’accueil que nous avons reçu des cinq CEO nous permet de dire que nous sommes sur le “right track”. Chacune des cinq institutions déléguera un représentant dans un comité de pilotage que je présiderai. Ensuite, les représentants de chaque cellule de recherche se joindront au comité. Nous fixerons alors un comité de travail.

Au-delà de ces consultations institutionnelles, nous avons lancé un appel à travers Google à des individus qui ont une expertise dans le kreol, soit qu’ils enseignent le kreol au niveau universitaire, ou au niveau primaire ou secondaire, soit qu’ils ont une expertise en tant qu’écrivain ainsi que ceux qui étudient le kreol à l’Université à faire partie du projet. Nous avons reçu une soixantaine de réponses. À terme, nous pensons réunir une centaine de personnes qui pourront contribuer bénévolement à ce projet et dans le strict respect du kreol standard. Nous insistons beaucoup sur cette dimension bénévole ainsi que sur le kreol standard.

Nous sommes dans cette phase. Une réunion interinstitutionnelle est prévue pour bientôt. Il s’agira d’un inventaire de ce qui existe déjà en termes humain et logistique dans chaque institution afin d’éviter le double emploi et de faire de la concurrence entre nous. Nous rencontrerons ensuite les volontaires afin de les canaliser dans l’atelier où ils se sentiront plus à l’aise. Des équipes seront constituées avec à la tête un coordonnateur ou une coordinatrice qui établira un atelier de travail. Nous veillerons à ce que la population suive le développement de notre travail.

Faudra-t-il dans une certaine mesure améliorer l’orthographie officielle du kreol ?
Je ne pense pas qu’il y ait un problème an niveau de l’orthographe. Cela est pertinent pour une personne qui avait une pratique graphique avant l’orthographe officielle et qui en a encore une certaine nostalgie. Le MIE enseigne le kreol aux enfants depuis 2012. Nous sommes en 2020, ce serait un crime de faire croire à ces enfants que tout ce qu’on a enseigné jusqu’ici n’était pas bon. Ce serait totalement irresponsable de faire croire que huit ans après avoir enseigné aux enfants une manière d’écrire, nous continuons à faire des débats comme si nous avions des doutes. C’est le droit de tout un chacun d’avoir des doutes, mais ils ne sont pas les bienvenus dans le projet. Pendant 50 ans, nous avons lutté pour avoir une orthographe. En 2004, nous avions franchi une première étape avec grafi larmoni. Nous avions invité tous les praticiens à avoir un échange et d’arriver à un accord. Ledikasion Pu Travayer, l’Église catholique, Dev Virahsawmy ont déposé. Tout le monde est tombé d’accord pour trouver une façon harmonieuse d’écrire. En 2011 il y a eu deux projets majeurs, notamment le dictionnaire et son enseignement à l’école. L’ensemble de la communauté académique était d’accord pour l’introduire à l’école. Ce qui a été fait en 2012. Entre 2004 et 2020, nous nous sommes familiarisés avec une écriture émanant de grafi larmoni. Toute une génération de jeunes est habituée avec cette écriture et s’il y a des gens qui ont encore la nostalgie d’avant 2004, nous ne pouvons rien faire. De plus, ce ne sera pas normal que le ministère de l’Éducation a une orthographe dont l’AKRM se sert et que juste au moment d’aborder une autre phase, on recommence à discuter sur la graphie. Ce serait ridicule. Il se peut qu’il y ait quelques améliorations parce que nous n’avions pas imaginé toutes les choses. Nous ne pensions pas qu’il y aurait un problème avec Rodrigues et nous avons apporté une réponse en confrontation avec le réel. On peut faire de “fine tuning” mais pas question de revoir l’orthographe. Le moment est arrivé pour développer des registres permettant au kreol d’entrer dans des sphères qui n’étaient pas accessibles jusqu’ici.

Vous savez bien qu’au Parlement même si les débats sont autorisés en français, tous les textes de loi sont en anglais. Comment donc positionner la langue kreol dans ce contexte ?
La Constitution de Maurice affirme clairement : « The official language of the Assembly shall be English. Members can address the chair in French. » Puisqu’on est encore dans la phase préliminaire, en tant que techniciens, nous ne comptons pas adopter une politique radicale qui consisterait à dire que « the official Languages of the Assembly shall be English, French and Kreol » comme c’est le cas aux Seychelles. Nous ne sommes pas mandatés pour prendre prendre une option politique. Nous souhaitons prendre la voie la plus “soft” qui soit. Puisqu’il paraît qu’il y a une volonté politique pour considérer l’introduction du kreol au Parlement, nous adoptons l’option la plus simple, et probablement la plus consensuelle. Nous ne demandons pas au Speaker de parler kreol ou français. Nous acceptons que la langue officielle du Parlement soit l’anglais mais les parlementaires peuvent s’adresser au Speaker en anglais, en français ou en kreol. Ce qui élargira les possibilités dont dispose un parlementaire pour s’adresser à la Chambre. Ainsi, alors qu’il s’adresse à la Chambre en anglais et qu’il ressent une difficulté pour s’exprimer, il peut passer au kreol. De le même manière, s’il fait un discours en kreol, il pourrait utiliser des termes techniques anglais s’il ne trouve pas l’équivalent en kreol. C’est cela le vrai Mauricien. Le parlementaire a plusieurs options, il prendra l’option la plus optimale pour lui et la plus libératrice qui soit. Vous avez trois langues à votre disposition. Ou kase ranze pourvi ou lexpresion vinn kler. Il y a beaucoup de contraintes qui pèsent sur un parlementaire et qui l’empêchent de dire tout ce qu’il souhaite en raison des “bugs” linguistiques. Avec trois langues à sa disposition, il pourra les utiliser comme il le souhaite à condition de s’exprimer le plus clairement possible. À terme, il faudra trouver des équivalents kreol pour les termes techniques. Si d’anciens speakers ou parlementaires veulent apporter leur contribution, ils seront les bienvenus.

Est-ce que tous ces travaux déboucheront sur un rapport final ?
Nous pensons que chaque comité produira un rapport. Il y a aura ensuite un rapport complet. Nous aurons l’occasion de soumettre alors le rapport à l’exécutif et à l’opposition. Il reviendra alors aux décideurs politiques de prendre la décision finale concernant la mise en œuvre des recommandations qui en découleront.