« Le vaccin vous protège contre la forme grave de la maladie et ses complications », observe le Dr Deoraj Caussy, épidémiologue et virologue. Selon lui, les 142 cas ne constituent que la partie émergée de l’iceberg. « Il faudrait multiplier le nombre de cas par dix ou plus pour avoir le nombre de cas réel », dit-il.

Une semaine après  la résurgence de la deuxième vague de COVID-19, quelle est votre évaluation de la situation?

On aurait dû avoir tiré les leçons de ce qui s’est passé durant la première vague en 2020. J’avais préconisé alors qu’on ferme les frontières très tôt. On avait ignoré ma suggestion avec pour résultat que lorsqu’on a fermé les frontières trois mois plus tard, la situation était devenue catastrophique.

Cette fois-ci, aussitôt que les quatre premiers cas locaux ont été répertoriés, j’ai préconisé une fermeture totale du pays. C’était le moment de le faire. Comme les quatre cas n’avaient pas touché la communauté, on aurait pu avoir introduit un « hard lockdown » précoce de sept jours. Ce qui aurait permis de baisser la transmission à quasiment zéro. On ne l’a pas fait.

On n’apprend pas malgré les avertissements et les conseils gratuits qu’on donne. On les considère comme des conseils banals, mais ce n’est pas le cas. Je ne comprends pas pourquoi on n’arrive pas à prendre des décisions rigoureuses, fermes et vite.
Au début de cette deuxième vague, on avait émis l’hypothèse que le virus avait été transmis par des fruits. On peut faire des hypothèses mais il faut que ce soit scientifiquement cohérent. On ne peut pas émettre des hypothèses farfelues.

Cela serait une première dans le monde si nous avions des cas transmis à travers les fruits. Si cette hypothèse était vraie, il aurait fallu prendre une action de santé publique en enlevant tous ces produits des étals afin de ne pas contaminer les gens. Comment peut-on inspirer confiance ?

Le nombre de cas positifs progresse rapidement et nous ne sommes pas loin de la barre des 150 cas locaux. Est-ce une progression inquiétante ?

Oui. C’est inquiétant parce qu’on a laissé les infections entrer dans la communauté. Pendant plus d’une semaine, les Mauriciens ont circulé librement et ont participé à différentes festivités, des pèlerinages, des prières, etc.

Maurice est un petit pays. Il n’y a aucun obstacle pour prévenir les mouvements ; il n’y a pas de grandes montagnes, pas de grandes rivières, pas de lacs à traverser et les gens se déplacent beaucoup. Nous sommes très mobiles. C’est inquiétant parce qu’en épidémiologie, les 142 cas ne constituent que la partie émergée de l’iceberg. Il faudrait multiplier ce nombre de cas par un facteur de dix ou plus pour avoir le vrai nombre de cas.

Autant que ça ?

Bien sûr parce qu’il est difficile de répertorier tous les cas positifs.  Au bout d’une semaine, le nombre de cas est passé de 40 à 142. C’est inquiétant !

Si le patient zéro est toujours en circulation et qu’il est asymptomatique, combien de temps encore peut-il continuer à contaminer son entourage ?

Le patient zéro est un « red herring ». C’est un facteur de confusion. Ce n’est pas le moment de trouver le patient zéro. Il est peut-être guéri ou s’est guéri de lui-même. Il a disparu sans avoir été dépisté à aucun moment. Il ne faudrait pas perdre de temps à le chercher. Cela équivaudrait à effectuer un « wild-goose chase », soit une chasse qui ne mène à rien.

L’important est que la chaîne de transmission s’apparente à un relais. Le virus est transmis d’une personne à une autre. D’où la nécessité de casser la chaîne de transmission. Il aurait fallu fermer les portes des écuries avant que les chevaux ne sortent. Malheureusement, on les a fermées après le départ des chevaux.

Concernant le patient zéro, si c’était une maladie chronique dont il était le seul porteur ou si c’était un criminel, cela aurait valu la peine de le chercher. Au cas contraire, ce serait une perte de temps de le chercher et constituerait à nager à contre-courant parce que le virus est déjà répandu dans la communauté.

Comparée à l’année dernière, la situation est-elle aussi inquiétante ?

J’ai l’impression que la situation est plus préoccupante. L’année dernière, on avait pris beaucoup de temps pour atteindre le chiffre 142. Cela peut vouloir dire que la progression du virus est plus rapide. Il se peut que le système de surveillance soit plus rodé que l’année dernière. Ce qui permet de détecter les cas positifs plus rapidement.

D’autre part, cette fois-ci, les autorités médicales tiennent également compte des cas asymptomatiques ou ceux avec des symptômes très légers. L’année dernière, on répertoriait surtout les cas graves. La vitesse de transmission pourrait être une indication que le variant est là. Il suffirait qu’il y ait un seul variant pour que l’épidémie se répande comme une étincelle dans la forêt. Le variant pourrait évoluer. Il pourrait muter encore et provoquer un taux de mortalité très élevé.

Encore une fois, on avait dit qu’il y avait des appareils de séquençage qui devaient arriver. Où sont ces appareils ? Est-ce qu’on nous vend des rêves ? Est-ce qu’on a investi dans un appareil de séquençage ? C’est inquiétant d’autant plus qu’on a vendu un mirage à la population. C’est quoi le ‘‘COVID-safe’’ ? On était « safe » de quoi ? De prévalence ? De transmission ? De mortalité ? Ou quoi d’autre?

Nous avons vu des personnes haut placées qui enlèvent leur masque et qui se vantent de ne pas porter de masque parce que ce pays est ‘‘COVID-Safe’’. Quel mauvais exemple… La population a été induite à croire dans un mirage. Maintenant on voit des gens qui portent des masques au-dessous du nez. Ils ne comprennent pas la raison pour laquelle il faut porter le masque. Le virus entre et sort par le nez. La situation est telle que la majorité de la population a adopté une attitude de laisser-faire. Ils portent le masque par obligation uniquement lorsqu’ils sont en public et le portent mal sans qu’on vérifie.

La campagne de vaccination a connu une accélération cette semaine. Est-ce que la façon de procéder des autorités est bonne ?

La campagne a démarré et c’est une bonne chose. Toutefois, il ne faut pas créer une inégalité sociale au niveau de la santé. On a signé une convention concernant l’Universal Health Coverage. Ce qui veut dire que tout le monde doit avoir accès à la santé.

Si on crée une politique de santé qui n’est pas à la portée de toute la population, vous créez une inégalité parce qu’il y a des gens qui sont privilégiés à cause de leur métier ou parce qu’ils disposent d’un moyen de transport ou pour d’autres raisons. D’autres personnes n’arrivent pas à avoir accès à un centre public ou à un hôpital. Les jours et les heures ne sont pas convenables.

Sans le vouloir, on crée une inégalité parce que le vaccin n’est pas accessible à tout le monde. Moi-même, je n’ai pas pu y avoir accès jusqu’à maintenant en raison de la façon dont on diffuse des informations. Il y a encore beaucoup de progrès à faire. Il faut protéger les gens vulnérables, les personnes âgées. Il faut faire une campagne de vaccination porte-à-porte pour ces gens. On nous a oubliés. On nous a écartés. C’est une inégalité.

Les Mauriciens continuent à être influencés par les informations en provenance de l’étranger concernant l’AstraZeneca. Quel conseil avez-vous à leur donner ?

Les personnes qui sont soi-disant des conseillers ne manifestent pas une connaissance approfondie de ce qui se passe à travers le monde sur le plan scientifique. C’est normal que les Mauriciens aillent chercher des informations ailleurs et ils sont dans une confusion totale. Cela n’aide pas à gérer l’épidémie et la vaccination.

Au sujet du vaccin Astra Zeneca, on a commencé par dire que ce vaccin n’est pas approprié
pour les personnes âgées. C’est la preuve qu’une évaluation scientifique manquait. On a cru à ce que la France et l’Allemagne faisaient. Ensuite, les Britanniques l’ont évalué.

Je l’ai aussi évalué et n’avais pas vu de lacunes. Maintenant, vous faites machine arrière et vous dites que le vaccin ne peut être utilisé. Ce qui ne contribue pas à inspirer la confiance. Avec le problème de coagulation qu’on trouve dans les autres pays, les Mauriciens commencent à se poser des questions. La confusion augmentera.

Faut-il vraiment attendre l’aval de l’OMS afin d’utiliser le vaccin chinois ?

Tous les vaccins, qu’ils soient américain, britannique, européen, indien, chinois ou russe, doivent passer par les essais cliniques de niveaux trois et quatre. Après avoir traversé ces étapes, les données sont publiées dans une revue scientifique et sont examinées par un comité scientifique indépendant. Ce comité examine de près toutes les données brutes et recherche des informations supplémentaires, fait une évaluation et refait le calcul. Après avoir fait tout cela, le comité publie son rapport.

Pour le Sinovac, on n’a pas encore obtenu de résultats. Oublions l’OMS, mais écoutons les points de vue des scientifiques. L’OMS est ligotée par la politique. On l’a vu à travers le monde et même à Maurice. On nous avait promis les vaccins dans le cadre de Covax pour février. Où sont ces vaccins ? Ils ne sont pas là. Il ne faut pas faire confiance à ces gens-là.

Pour le moment, on ne peut pas aller de l’avant avec le vaccin chinois. Il faut attendre encore les résultats scientifiques. Il est possible que le Sinovac soit très bon, mais nous n’avons pas de preuves scientifiques jusqu’à maintenant.

Que faut-il faire maintenant ?

Il faut se serrer la ceinture et respecter les consignes sanitaires. Ce sont les vaccins les plus efficaces. Le virus est transmis de personne à personne. Il est présent un peu partout sur les surfaces. Mais leur présence ne veut pas dire qu’il est obligatoirement contagieux.

Dans un espace clos, il faut toujours porter le masque convenablement, et surtout en public. Il faut se laver les mains et observer la distanciation sociale.
Concernant le vaccin, il faut savoir qu’il ne donne pas de résultat du jour au lendemain. Cela prend deux à trois semaines pour donner une immunité. Le vaccin vous protège contre la forme grave de la maladie et ses complications.

Il n’y a aucune garantie que si vous avez été en contact avec le virus, même si vous êtes vacciné, que vous ne serez pas infecté. En premier lieu, les voies d’entrée ne sont pas immunisées. Le vaccin induit des anticorps dans le sang. Il nous permet d’accroître une immunité collective qui pourrait protéger les personnes vulnérables. J’encourage tout le monde à faire le vaccin.