Notre invité de ce dimanche est le Dr Laurent Musango, le représentant de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à Maurice. Né au Rwanda, le Dr Musango y a fait ses études secondaires et une partie de ses études universitaires terminées en Belgique. Impliqué dans le système de santé rwandais, le Dr Musango y a occupé divers postes de responsabilité et a également enseigné à l’université nationale du Rwanda et celle de la Libre Bruxelles, en Belgique. Nommé à Maurice en 2017, Laurent Musango est membre du High Level Committe sur la Covid-19. L’interview qui suit a été réalisée jeudi dernier.

l Plus de deux millions de personnes meurent de diabète tous les ans, presque un million du SIDA, d’autres millions encore de cancer, de différentes maladies cardiovasculaires et l’on parle beaucoup moins de ces morts que de ceux de la Covid-19. Pourquoi cette épidémie affole-t-elle le monde entier et est devenue une de ses principales préoccupations ?

— Aux maladies citées, on pourrait ajouter le paludisme, la tuberculose, les accidents de la route, les ravages de l’alcool et du tabac. La particularité de la Covid est d’être une pandémie qui n’épargne aucun pays au monde. Tous les pays ont été, chacun à son niveau, affectés par la pandémie. Sa particularité est qu’elle a plus touché les pays les plus riches de la planète, c’est ce qui, et là je vous donne mon avis personnel, a provoqué l’affolement dont vous avez parlé. Voilà l’explication la plus simple de cette mobilisation, ce qui ne veut pas dire, et il faut aussi le souligner, qu’on a arrêté les recherches des traitements des autres maladies. Il faut aussi souligner que la Covid-19 a surpris le monde par le nombre de victimes dans une courte durée de temps et son expansion rapide.

l Maintenant que les Américains ont remplacé Donald Trump, le président qui voulait cesser de subventionner l’OMS, est-ce que l’organisation à laquelle vous appartenez se sent mieux ?

— Écoutez, Donald Trump est encore le président des États-Unis jusqu’au 20 janvier 2021. Il a fait les déclarations que l’ont sait contre l’OMS, mais je pense que les États-Unis ont des institutions fortes. Il était difficile, même pour lui, de mettre ses menaces à exécution.

Est-ce que les déclarations du président Trump, pour ne pas dire sa campagne contre l’OMS, ont porté leurs fruits ?

— Pas du tout. Nous avons pris note de ses critiques, comme nous le faisons pour toutes les autres. En ne minimisant pas le fait qu’elles venaient du président de la plus grande puissance du monde. Mais comme je vous l’ai déjà dit, les menaces n’ont pas été mises à exécution.

l Arrivons en à Maurice, où vous êtes en poste depuis plus de quatre ans et où vous complimentez la stratégie mise en place pour lutter contre la Covid-19. Le fait que Maurice est une île a-t-il été un élément déterminent dans cette réussite ?

— Bien entendu. Une île comme Maurice n’a que deux voies d’entrée : l’aéroport et le port, que l’on peut facilement contrôler, au contraire des pays situés sur un continent. Le plan d’action recommandé par l’OMS pour l’élaboration d’un plan d’action pour lutter contre la Covid comportait dix piliers. Le quatrième recommandait des mesures sur les points d’entrée au pays et l’arrivée des étrangers. Grâce à ces mesures à partir du 26 avril, Maurice n’a pas connu de cas de Covid local excepté le seul cas atypique qui a contaminé son fils, ce qui a fait mettre immédiatement en pratique le mécanisme de contact tracing. On ne l’a pas assez souligné, mais pour cet unique cas, un contract tracing a été mis en place pour retracer les 750 personnes qui avaient été en contact avec le malade, ce qui a permis de juguler la contamination. Cela a pu être fait parce que nous sommes dans une île, cela n’aurait pas été possible dans un pays continental avec beaucoup d’entrées et de sorties difficiles à contrôler que nous qualifions au Rwanda, mon pays natal, de chemins de souris.

l Iriez-vous jusqu’à dire que grâce aux mesures prises par le gouvernement mauricien, en suivant les recommandations de l’OMS, il n’y a pas de Covid à Maurice, que nous sommes Covid-free ?

— Non, non, non ! Maurice n’est pas “Covid-free”, mais “Covid-safe”. Pas plus tard que ce matin, j’ai fait un discours pour expliquer l’évolution de la pandémie à Maurice. J’en rappelle les étapes : le 18 mars, on a eu les trois premiers cas. Le lendemain, il y en avait quatre et les jours suivants il y a eu une expansion, une transmission communautaire, qu’on ne pouvait pas contrôler. Ce qui veut dire qu’à un certain moment on ne savait où se trouvait le foyer de la contamination à Maurice et il fallait le chercher. Mais à partir du 26 avril, il n’y a pas eu de nouveau cas, ce qui veut dire qu’on avait identifié tous les malades qui étaient dans la communauté.

l Quelle est la différence entre les termes “Covid-safe” et “Covid-free” ?

— Covid-free signifie qu’il n’y a pas de cas dans le pays. Mais à Maurice, il y a des cas importés et un centre de traitement pour s’en occuper, ce qui signifie qu’on est Covid-safe, qu’il n’y a pas de transmission communautaire du virus, qu’on peut vivre, circuler normalement en pratiquant, en respectant les règles, les gestes barrières. Cela est dû au fait qu’on a fait des tests de laboratoire rapides sur presque tous les frontliners : les personnels d’hôpitaux, les policiers, les douaniers, les fonctionnaires. Ces tests ont démontré qu’il n’y avait pas de circulation du virus, c’est pour cette raison que l’on utilise la formule Covid-safe.

l Donc, on peut dire que Maurice est une bonne élève qui a bien suivi les recommandations de l’OMS ?

— Je l’ai déjà dit et je continue à le dire. Il y a eu le contrôle aux frontières, les tests rapides, mais aussi la coordination, la planification qui ont été les clés de cette réussite. Je dis que quelqu’un qui travaille sans planification, sans une bonne coordination est comme quelqu’un qui conduit une voiture sans tableau de bord pour lui indiquer la vitesse, la direction, la quantité de carburant dans le réservoir, etc.

l Nous sommes donc “Covid-safe”, mais à cause de la pandémie, le moteur du pays n’est pas alimenté par le carburant que représente le secteur économique, dont un des principaux ressorts est le tourisme. Ne sommes-nous pas dans une situation où le redémarrage de l’économie se heurte aux règles de protection sanitaire ?

— C’est une situation inévitable dans le contexte actuel ici et partout dans le monde. Avant, nous parlions de la Covid dans le contexte sanitaire; maintenant, nous faisons évoluer le discours, parce que Maurice est dans une bonne situation sanitaire. Nous parlons désormais de la Covid différemment. En ce qui me concerne, j’ai participé cette semaine à des ateliers où on parlait de la Covid du point de vue économique, associé à la corruption, et de celui des droits humains. Bien sûr, l’économie mauricienne connaît de sérieux problèmes. Ce que Maurice doit faire maintenant, c’est trouver la balance entre la vie humaine et la vie économique.

l Où se situe l’équilibre dans cette balance ?

— C’est un équilibre difficile qu’il faut trouver. Heureusement que nous sommes entrés dans une phase où le vaccin va intervenir, ce qui va donner la possibilité de juguler la pandémie et d’ouvrir les frontières pour permettre à l’économie de redémarrer.

l La solution à la crise sanitaire du coronavirus et ses conséquences, dont la situation de l’économie, c’est le vaccin ?

— La solution c’est le vaccin et les autres mesures, toutes les mesures qui ont été prises jusqu’à maintenant. Il y a eu plusieurs phases dans le combat contre le virus. La première a été celle contre la transmission dans la communauté, où si on avait les frontières ouvertes nous aurions été vers la catastrophe. Certains pays l’ont fait et on a vu les conséquences. Il faut rappeler les particularités des risques encourus par Maurice. En tant que représentant de l’OMS, j’avais alerté le gouvernement sur le fait que les risques de complication et de décès sont souvent liés aux maladies non-transmissibles et que Maurice est un pays ou la prévalence de maladies comme le diabète, l’hypertension, toutes les maladies non-transmissibles est élevé. Deuxième risque d’augmentation de la mortalité : la densité de la population à Maurice. Troisième risque : l’espérance de vie. Plus les gens avancent en âge, plus ils développent des maladies non-transmissibles et deviennent plus fragiles. Maurice était un pays à risque, c’est pourquoi on a pris les mesures qui s’imposaient pour sauver la population.

l Il y a plusieurs catégories de ce fameux vaccin dont on attend tant. Il y a les vrais, les homologués, les non-homologués, les copiés, etc. Quel est le bon parmi tous ces vaccins ?

— C’est vous qui parlez de bon set de mauvais vaccins. Moi, je parle de vaccins existants reconnus par Cove Facilities, le consortium mis en place pour gérer les 187 groupes ou chercheurs travaillant sur la Covid. De ce nombre est sortie une cinquantaine de vaccins qui sont candidats aux essais cliniques sur les humains, la troisième phase des travaux, les deux premiers étant les travaux in vitro et les tests sur les animaux. Ces vaccins appartiennent à différentes catégories.

l Qui décide qu’un vaccin est correct, puisque vous ne voulez pas employer le terme bon ?

— Chaque pays a une autorité apte à décider si un produit médical peut être utilisé pour sa population. Comme le dit le terme diplomatique, chaque pays est souverain en la matière.

l Est-ce qu’au départ l’OMS ne doit pas homologuer les vaccins qui vont être utilisés ?

— Mais quand il s’agit du niveau international, l’OMS doit suivre les différentes étapes de l’élaboration d’un vaccin et quand elle estime, en se basant sur un certain nombre de critères, que le vaccin est correct, elle l’homologue. En ce qui concerne les deux vaccins dont on parle, le plus, ceux de Pfizer et Biotech, l’OMS a demandé des informations qui sont en train d’être analysées avant de les homologuer. Cet exercice d’analyse sera effectué pour la cinquantaine de vaccins dont nous avons parlé.

l Le vaccin que la Grande-Bretagne a commencé à utiliser sur ses ressortissants a-t-il été homologué par l’OMS ?

— Pas encore. Jusqu’à maintenant, il n’y a pas encore de vaccin contre la Covid qui a été homologué par l’OMS. L’OMS est une organisation internationale qui met à la disposition de ses États membres ses informations, ses analyses et ses recommandations sur certains produits. C’est aux États membres de décider de les utiliser ou non et de prendre leurs responsabilités vis-à-vis de leurs populations. Des pays comme la Grande-Bretagne, dont le nombre de décès par la Covid est très important, ont pris la décision de faire homologuer un vaccin par leur agence et de commencer à l’utiliser. C’est une décision qui relève de la souveraineté d’un pays.

l Mais à quoi sert l’homologation de l’OMS si des pays peuvent commencer à utiliser des vaccins avant qu’elle n’ait publié ses recommandations ?

— Les critères retenus par l’OMS pour homologuer un produit ne tiennent pas seulement compte de son efficacité médicale. Ils étudient aussi la possibilité d’effets secondaires, même minimes, qui peuvent exister. Il faut aussi tenir en ligne de compte les conditions de production du vaccin, par exemple. On peut avoir un bon vaccin, mais qui ne peut pas être produit sur une grande échelle. Ou un autre qui ne peut être conservé qu’à une très basse température, ce qui pose des problèmes d’utilisation dans de grands territoires où les facilités pour sa conservation n’existent pas.

l Donc, en ce qui concerne l’OMS, il y a encore des travaux de vérification à faire sur les vaccins ?

— L’OMS avait prévu d’annoncer les résultats de ses analyses à la fin du mois de novembre, mais ses équipes continuent à travailler sur les informations qu’elle a demandées.

l Peut-on dire que la Grande-Bretagne est en train d’utiliser ses ressortissants comme des cobayes pour tester le vaccin qu’elle a choisi d’utiliser ?

— Je comprends le sens de votre question, mais je ne peux pas y répondre. Je n’ai pas à juger de la politique sanitaire d’un pays, mais je dis simplement que la Grande-Bretagne est en train d’utiliser un vaccin qui n’a pas été homologué par l’OMS. Je précise qu’il est possible qu’après les travaux de contrôle qu’on trouve plusieurs vaccins efficaces, ce qui sera mieux globalement pour gérer la pandémie. Le principe c’est de trouver les meilleurs, les plus efficaces et les moins chers.

l En parlant du prix des futurs vaccins, l’Organisation mondial du commerce a reçu une pétition, signée par près d’un million de personnes, demandant que tous les brevets des vaccins ne soient pas utilisés afin qu’ils puissent être disponibles pour le plus grand nombre de pays, pas seulement pour les pays riches. Que pensez-vous de cette démarche ?

— L’OMS prend aussi l’aspect équité de l’accès au vaccin. C’est pour cette raison qu’elle a mis en place Cove Facilities pour éviter qu’un pays riche puisse acheter tous les vaccins. Dans le cadre de cette politique, elle a sécurisé 20% des futurs vaccins afin d’assurer l’équité. Ce qui va exactement dans le sens de la pétition adressée à l’OMC que vous venez de citer.

l Imaginons que le ou les vaccins soient homologués, que Maurice en achète et fasse vacciner sa population. On pourrait rouvrir les frontières combien de temps après la vaccination ?

— C’est une question qui doit être adressée aux responsables politiques. Moi, en tant que médecin, je peux vous dire que si on arrive à vacciner 70 ou 80% de la population mauricienne, on sera dans une période d’immunité collective de la maladie. Même les 20% de ceux qui ne seront pas vaccinés ne pourront pas permettre au virus de circuler. Dans ce contexte, on pourrait parler de l’ouverture des frontières à certaines conditions : en demandant aux gens de se faire vacciner avant de venir à Maurice ou de le faire sur place.

l Vous avez dit au départ de cette interview que la pandémie a frappé le monde entier. Or, il semble que le continent africain, à l’exception de l’Afrique du Sud, ait été un peu moins touché. Quelle est l’explication de cette différence ?

— Le continent africain a été un peu moins touché, comme vous le dites, pour des raisons objectives. L’Afrique a une population jeune qui a un faible taux de maladies non-transmissibles et la densité de sa population n’est pas très élevée. La situation en Afrique du Sud est sans doute tributaire des mesures qui ont été prises au début de l’épidémie. De manière générale, les méthodes barrières, l’usage des masques, le social distancing, l’hygiène des mains ont démontré leur efficacité et ont donné de bons résultats dans les pays qui les ont appliquées à la lettre, comme Maurice. Le Mauricien a suivi les mesures préconisées et il est aussi un bon élève de l’OMS. S’il ne les avait pas appliquées, Maurice ne serait pas la situation où elle se trouve aujourd’hui.

l Est-ce que malgré les incertitudes autour du vaccin, vous êtes optimiste pour l’avenir ?

— Bien sûr que je le suis. On a entièrement vaincu la pandémie à Maurice, même s’il y a encore de nouveaux cas importés. Le système de surveillance est robuste : on peut détecter les cas et les soigner, on continue à se protéger avec les gestes barrières et on peut compter sur la population mauricienne qui suit les préconisations et nous allons arriver au vaccin. Il y a de quoi être optimiste.

l Vous savez qu’il y a dans le monde, et même à Maurice, une vague antivaccin et beaucoup ont peur ou ne veulent pas se faire vacciner…

— Cette vague est quelque part le résultat d’une mauvaise communication. Si les médias avaient véhiculé les bonnes informations et étaient allées les chercher aux bonnes sources, l’OMS, le ministère de la Santé, au lieu de relayer des informations pas toujours confirmées, la vague aurait été moins importante.

l Vous trouvez que la presse mauricienne n’a pas joué le jeu ?

— Je parle surtout des fake news qui ont circulé sur les réseaux sociaux en diffusant toutes sortes d’informations qui ont contribué à la vague antivax. Il faut que la presse mais aussi les utilisateurs des réseaux sociaux fassent attention à ne pas véhiculer, à ne pas circuler les fake news et les thèses qui abondent sur les réseaux sociaux. Permettez-moi de citer un adage du grand chanteur congolais Koffi Olomide à propos des fake news. « Le fake news monte par l’ascenseur, alors que la vérité monte par les escaliers. » Le fake news s’envole, alors que la vérité monte doucement, mais finit par se faire entendre.

l Face au nombre de personnes qui se méfient du vaccin, est-ce qu’on pourrait le rendre obligatoire pour plus d’efficacité collective ?

— Je ne le pense pas. Le seul vaccin obligatoire au monde est celui de la fièvre jaune, qui a obtenu ce statut grâce à un vote unanime de tous les pays membres de l’OMS. Il faut communiquer, expliquer et faire comprendre l’utilité du vaccin pour juguler la pandémie.

l Peut-on dire aujourd’hui, un an après son irruption dans la vie des habitants de cette planète, d’où vient le coronavirus ?

— La ville de Wuhan en Chine est connue comme ayant été le berceau du virus. Les recherches pour dire quelle est sa provenance exacte sont toujours en cours. Il faut souligner que sans vaccination mais en utilisant les mêmes mesures que Maurice, la Chine est aujourd’hui Covid-safe.

l Comment expliquer qu’on ait aussi rapidement trouvé des vaccins pour la Covid alors que l’on cherche encore des vaccins pour d’autres épidémies comme, par exemple, le SIDA ?

— Comme je vous l’ai dit au début de cette interview, il y a eu une mobilisation globale pour lutter contre la Covid, ce qui explique que l’on ait trouvé rapidement des vaccins.

l Que souhaitez-vous dire pour terminer cette interview ?

— Je voudrais remercier les Mauriciens pour avoir obtempéré aux préconisations du gouvernement qui a, lui-même, accepté de suivre et de mettre en pratique les recommandations de l’OMS. Je suis fier d’avoir été le représentant de l’OMS écouté à Maurice pendant la pandémie, ce qui n’a pas toujours été le cas de mes collègues postés dans d’autres pays, ce qui a parfois provoqué de lourdes conséquences. Je profite de l’occasion pour dire qu’il faut continuer à suivre les consignes sanitaires et pratiquer les gestes barrières en attendant le vaccin.