Se réinventer pour réinventer une île meilleure. Après la publication d’une dizaine d’articles sur le thème « Shaping Mauritius’future post Covid-19 », le Charles Telfair Centre se prépare à accueillir dès l’an prochain les publications de praticiens et chercheurs qui souhaiteraient partager leur savoir. À l’ère de l’Open source, le Charles Telfair Centre, plate-forme multidisciplinaire qui se veut être le pont entre la recherche et les réalités du terrain, souhaite ainsi faire du savoir un bien commun pour inclure davantage le citoyen lambda dans le débat. La Dr Myriam Blin Head du Charles Telfair Centre nous en dit plus.

l Le Charles Telfair Centre vient d’être lancé, pourquoi maintenant  ?
— C’est intéressant parce que l’idée du centre est venue avant la Covid-19, ce n’était donc pas en réaction à la pan même si la crise a quelque part renforcé le besoin d’un centre tel que le CTCentre. Pourquoi maintenant ? Plus qu’avant, maintenant ! Nous pensons qu’il y a, à Maurice et au-delà de l’île, énormément de connaissances qui existent, et qui sont de qualité. Elles émanent bien sûr des chercheurs mauriciens et internationaux qui travaillent sur la région océan Indien, mais aussi des praticiens. Seulement, cette connaissance est très difficile d’accès.
La plupart des acteurs et des décideurs n’en ont pas forcément conscience et n’ont pas accès à ces connaissances du milieu universitaire, et ceci pour des raisons évidentes : nous, les chercheurs, publions dans des journaux scientifiques, dans un langage scientifique qui s’adresse à d’autres chercheurs. Ces connaissances sont donc difficilement accessibles de par leur nature. Les initiatives pour traduire ces recherches en langage accessible sont assez récentes, et se retrouvent plutôt au niveau global et pas vraiment à l’échelle régionale, ni à l’échelle mauricienne. De la même manière, les praticiens ne partagent pas ce qu’ils font, même si cela change un peu maintenant, ils restent dans l’action. Ils le partagent lors de colloques, mais c’est entre professionnels du même secteur, ce sont, d’une certaine manière, des silos.
Il y a toute une expérience de terrain, émanant d’ONG, d’entreprises ou même du gouvernement, qui mettent en place des projets à succès, mais ceux-ci ne sont pas partagés. On ne bénéficie pas des apprenants qui pourraient découler de ces pratiques. À partir de ce constat, on s’est dit qu’il fallait créer une plate-forme, puis il y a eu la Covid-19. On a dû réfléchir, et on a en vitesse mis en place un site Web, et on a démarré une séance inaugurale, «Shaping Mauritius’future post Covid-19». On a recherché des auteurs mauriciens, car on voulait commencer par quelque chose qui était ancré dans la réalité mauricienne. Je pense qu’on a touché quelque chose que beaucoup de Mauriciens attendaient. On remplit un besoin, même si nos ambitions sont modestes. C’est une petite chaîne dans le maillon de la connaissance et de l’action.

l Quel est donc l’objectif du centre ?
— L’idée du centre est de rassembler toutes ces connaissances et de les mettre en valeur, pour permettre au public, aux décideurs et aux acteurs de pouvoir avoir accès à des informations fiables. Nous faisons un travail de traduction afin de rendre cette connaissance accessible, que tout un chacun peut comprendre et assimiler. Nous nous voulons d’être multidisciplinaire et nous aspirons à promouvoir cette collaboration, à briser les silos afin de ramener autour de la même table les acteurs, décideurs du monde associatif, universitaire, secteur privé et gouvernemental. Un autre élément important, c’est que notre ligne éditoriale est telle que nous nous assurons que tout ce que nous partageons est ancré sur des analyses rigoureuses, sur des recherches empiriques et donc nous nous assurons que ce que nous partageons repose sur des données et connaissances fiables. C’est essentiel. Autre chose de vraiment important est que l’on veut contribuer à ce cercle vertueux de la connaissance. En fait, c’est une idée très simple : plus on rend la connaissance accessible, plus on génère plus de connaissances et d’innovation. Tout ce que nous publions est sous une licence Creative Commons, donc tout un chacun peut y accéder gratuitement, peut le republier, peut le retravailler avec l’auteur. C’est ce qui fait notre différence.

l À qui le centre est-il finalement destiné ? Aux chercheurs, aux praticiens, aux étudiants uniquement ?
Il est destiné à tout le monde. On a deux audiences, une audience qui pourrait utiliser ces connaissances pour la mise en pratique, forcément ce sont des personnes dans des positions stratégiques ou d’implémentation, que ce soit dans des ONG, des entreprises privées ou le gouvernement. Cette audience a les moyens de traduire ces connaissances en action. Mais il y a une deuxième audience, tout aussi importante, qui a soif de connaissances et qui a envie de mieux comprendre les enjeux de Maurice et de sa région. Et dans la mesure où nous essayons d’avoir des publications dans un langage accessible, cela permet à cette audience de s’informer et c’est important. Il y a un ressenti post-Covid-19, même si je n’ai pas de données statistiques, que le pays doit saisir l’opportunité de la crise pour se réinventer. Le Centre est donc aussi une opportunité de générer plus de curiosité intellectuelle dans le public général. Il y a de plus en plus cette soif de trouver de nouvelles solutions à travers toutes les échelles, du petit planteur, jusqu’à l’enseignant. Bien sûr, on ne se fait pas d’illusion, tout le monde n’a pas le même rapport avec un article, certains vont juste lire le titre et le résumé, mais c’est très bien. La problématique a été lancée.

l Vous avez publié 13 articles sur des sujets divers, allant de la résilience alimentaire à la gestion énergétique. Quelle est la suite ?
Au niveau des activités, nous allons avoir deux prochaines séries de papiers qui vont porter sur la croissance et le développement inclusif et l’espace océanique. Nous continuons la republication d’articles d’autres think tanks (groupes de réflexion), on fait tout un travail pour identifier des sujets pertinents et nous les repartageons sur le site. Pour l’année prochaine, nous avons des projets d’événements et d’autres idées sur lesquelles nous travaillons. On cherche aussi des collaborations avec des chercheurs à l’international. Le quatrième axe d’activités est de soutenir la publication de monographies d’auteurs. On a fait 13 articles sur des sujets très variés et toute cette publication nous a permis de réfléchir de manière ciblée, sur les thèmes, sujets, les priorités et donc de mûrir avant le premier événement, soit le lancement et la table ronde.

l Le Chairman Gilles Michel avait justement évoqué, dans son discours de lancement, la création d’un think tank. Telle est l’ambition du CTCentre ?
On est au tout début de la chaîne, on planté la graine et après c’est aux autres de la faire fructifier au travers des actions. Le lancement a révélé quelque chose, on a vraiment ressenti qu’il y avait une demande pour qu’un centre tel que le CTCentre puisse partager des recommandations, des solutions plus concrètes qui soient directement implémentables. Ce sont des demandes tout à fait légitimes. On travaille donc à avoir des partages plus ciblés. Cela étant dit, le CTCentre n’est pas encore un centre de recherches à part entière. Pour le moment, nous ne sommes pas directement créateurs de connaissances. Nous sommes une plate-forme qui met en avant les connaissances qui sont existantes même si à travers la publication d’articles, nous avons un élément d’originalité. Il faut rendre à César ce qui est à César, les chercheurs et les praticiens qui contribuent au Centre sont affiliés à des organismes externes, et ils partagent leur connaissance avec nous. Nous n’avons pour le moment, pas de projets de recherches qui sont initiés par le centre, mais ce sera peut-être une de nos ambitions pour l’avenir.