Le récent classement de l’Université de Maurice (UoM) à la 85e place sur 100 universités africaines a été un coup dur pour cette institution d’enseignement supérieur.  Ce classement, bien qu’ayant été fait selon les critères établis par l’UniRank, a subi les foudres du public. Selon le Dr Viraiyan Teeroovengadum, chercheur dans le domaine de l’enseignement supérieur à l’UoM, le travail effectué au sein de l’institution « est souvent méconnu ». Pour lui, les universités mauriciennes « méritent un procès équitable ». Il estime que, « si nous réunissons nos forces, nous aurons parmi les meilleures universités d’Afrique ».

L’UniRank a classé l’UoM à la 85e place dans son dernier classement. En tant que chercheur dans l’enseignement supérieur, dites-nous comment ce classement affecte l’image de Maurice…
Nos universités méritent un procès équitable. Il est dommage de constater que ces estimations de la qualité de nos universités sont entreprises en se basant sur des informations erronées, et cela a un impact important et profond dans l’opinion publique. C’est un dommage potentiel à l’image et à la réputation de nos universités. Dans le secteur de l’enseignement supérieur, l’image et la réputation sont d’une importance capitale. Les étudiants choisissent les universités, en priorité, à travers les recommandations. Mais celles-ci sont sensibles aux variations dépendant du “goodwill” des institutions. C’est la même chose pour les projets de recherche et les services conseils. Aujourd’hui, à travers les plateformes en ligne, l’information se répand comme une traînée de poudre, et la mauvaise information se répand encore plus rapidement.

Pensez-vous que ce classement ne considère pas les vraies données, avec pour effet cette « mauvaise interprétation » dont vous parlez ?
Les récents articles classant l’UoM à la 85e place des universités africaines sont un exemple concret d’un procès non équitable de la presse. Le pire, c’est que ces articles trompeurs peuvent provoquer de graves dommages à l’image et la réputation de nos universités locales au niveau national ou international. Ayant joué un rôle clé dans le développement économique du pays en contribuant de manière substantielle à la conception et au partage des connaissances pendant des décennies, l’UoM, en particulier, ne mérite pas d’être jugée par des interprétations douteuses de tels systèmes de classement. Et je le maintiens : l’interprétation des systèmes de classement est douteuse et, plusieurs de ces classements sont de nature erronés. Il est important de comprendre comment ils fonctionnent. Celui qui a classé l’UoM à la 85e place en Afrique est un système de classement non académique. Il prend en considération la présence et la popularité sur le Web. Or, s’il y a une chose que nous dit la méthodologie, c’est que notre site Web n‘est pas parmi les plus connus d’Afrique. Pour être franc, cela nous dit quelque chose sur la popularité de l’université en Afrique, et il y a définitivement beaucoup de choses à améliorer. Il nous faut un meilleur marketing et une plus grande sensibilisation. Mais déduire, à partir des données partielles, que la qualité de notre recherche et de notre enseignement est médiocre est loin d’être la vérité. Est-ce que cela ferait sens de juger la qualité d’une équipe de football par des paramètres liés uniquement à son site Web ?

Est-ce que ces indicateurs ne révèlent pas une part de vérité quand même ?
La hype des classements universitaires a pris de l’ampleur en 2003 avec le lancement du Shanghai Jiao Tong Ranking, appelé aujourd’hui Academic Ranking of World Universities (ARWU). Nous avons plusieurs systèmes de classement des universités qui ont vu le jour depuis, comme Qs, Times, Arwu, Scimago, Webometrics, Heeact, Maclean, Urap, Leiden et U-Multirank. Parmi eux, les plus connus sont QS, Times et l’ARWU. Ces indicateurs utilisés par les différents systèmes varient dans une grande mesure, et cela explique les différents résultats. Alors que certains utilisent des mesures objectives et subjectives, d’autres dépendent plutôt de mesures uniquement objectives. Les mesures subjectives se présentent ainsi sous la forme d’enquêtes de réputation et d’enquêtes de satisfaction des étudiants, tandis que les mesures objectives, elles, comprennent le ratio étudiants/facultés, des “citation metrics” et le ratio doctorat/licence, entre autres. Il est important de souligner que de nombreuses études ont clairement démontré que les classements sont fortement orientés vers les pays développés. En effet, la croissance économique d’un pays et le classement de ses universités sont fortement liés, et il existe une relation de cause à effets entre ces deux variables.

Les classements sont pour le moins, imparfaits et ils doivent être utilisés avec prudence. Cependant, cela ne veut pas dire que les universités publiques doivent se réjouir de leur situation actuelle et dormir sur leurs lauriers. Nous avons encore des choses à améliorer. Quelques-uns de ces indicateurs utilisés par les systèmes de classement sont très applicables au contexte local, et nous devons nous efforcer d’y exceller. Par exemple, le dominateur commun dans tous les systèmes de classement est l’impact académique de la recherche, qui est mesuré en utilisant les mesures de références. Il n’y a pas d’excuse pour une mauvaise performance à ces dernières. Nous n’avons peut-être pas la masse critique pour rivaliser avec les mesures qui sont partiales en termes de quantité de rendement, mais nous devrions certainement enregistrer de bons scores en ce qui concerne les mesures normalisées et homogénéisées. Si nous aspirons à construire un pôle d’enseignement supérieur et à être un leader dans la région, il est vital de se doter de quelques universités de classe mondiale.

Ne pensez-vous pas qu’il est temps que nous ayons notre propre classement national ?
Nous devons élaborer des politiques appropriées et des plans stratégiques sur le long terme sur le plan national pour le secteur de l’enseignement supérieur. La mesure budgétaire visant à encourager les campus des branches étrangères est un pas dans la bonne direction. Mais nous devons absolument investir parallèlement dans nos universités publiques. Plus important encore : nous avons besoin d’une vision commune claire en tant que nation pour notre secteur de l’enseignement supérieur ! Je ne doute pas que nous ayons le niveau d’esprit et de courage nécessaire pour exceller. Les progrès de l’Université nationale de Singapour et de l’Université de Malaisie sont de bons exemples à suivre. Il est toutefois important de comprendre que leur réalisation est le résultat d’une vision nationale claire et de politiques nationales efficaces mises en place il y a plusieurs décennies.
Je pense cependant que nous allons dans la bonne direction à bien des égards. Ce dont nous avons besoin, c’est de moins de critiques et d’une approche plus constructive de la part de toutes les parties prenantes pour aller de l’avant. Nous ne devons pas oublier que nos universités sont le moteur de la création de connaissances et, à ce titre, les moteurs de l’innovation nationale. Elles sont trop importantes pour le progrès de notre pays pour que nous leur causions du tort sans le savoir. Je travaille actuellement sur un projet de recherche avec quelques collègues, notamment le Dr Boopen Seetanah et le Dr Robin Nunkoo. L’objectif est de développer un cadre national pour mesurer la qualité des universités mauriciennes. Nous avons la collaboration des universités publiques et privées de Maurice, et nous espérons arriver à un modèle qui donnera à nos universités la possibilité d’avoir un procès équitable.

Selon vous, sommes-nous parmi les meilleures universités africaines ?
Selon moi, nous sommes déjà excellents dans certains domaines, alors que d’autre part, nous avons encore du chemin à parcourir. Mais nous devons à tout prix éviter de juger nos universités sur la base de critères limités, comme cela a été fait récemment. En regardant tous les commentaires des différents articles de presse, il est clair que les gens se trompent en pensant que l’UoM est la 85e en Afrique. C’est loin de la vérité. Dans certains domaines spécifiques, comme le biomédical, le tourisme, la chimie et l’informatique, nous sommes parmi les meilleurs d’Afrique. Le classement est un jeu. Nous devons avoir une stratégie appropriée et être bien équipés pour avoir la chance de bien réussir. Je suis sûr que si nous décidons d’entrer dans la course et que nous réunissons nos forces, nos universités sont capables de figurer parmi les meilleures du continent. Je le répète, nous avons l’esprit et nous avons le cran. Maintenant, nous n’avons plus besoin que d’un plan ! Ceci étant dit, nous devons nous rappeler que dans notre poursuite de grimper dans les classements mondiaux des universités, il est indispensable que nous ne nous éloignions pas de notre mission principale, qui est de créer et de transmettre des connaissances appropriées au profit de la nation. Bien que ces deux objectifs se superposent dans une certaine mesure, ils ne sont pas toujours alignés. Nous devons donc trouver un juste équilibre !