• Arrivée de Decathlon : « Nous ferons en sorte de nous démarquer »

La consommation, moteur de l’économie, a du plomb dans l’aile. Il faudra attendre encore plusieurs mois pour que ce pilier de l’économie puisse repartir comme avant. Le Mauricien a rencontré Dominique Filleul, directeur général de la société City Sport Maurice Ltée, qui regroupe 18 magasins dans le pays et diverses enseignes telles que City Sport, Go Sport, Guess, Aldo, Levi’s et IAm. Dominique Filleul évoque les difficultés actuelles des commerçants, notamment la hausse du coût du fret, la faiblesse de la roupie. Et il commente l’arrivée imminente du géant Decathlon sur le territoire mauricien.

Quel a été l’impact, à ce stade, de la pandémie de COVID-19 et de la fermeture des frontières sur vos opérations ?

L’impact s’est fait ressentir à contrecoup, c’est-à-dire que lorsque le confinement a été levé, la fréquentation et les ventes sont retournées à un niveau relativement correct mais à partir de décembre, nous avons commencé à avoir de gros soucis logistiques pour les importations. Le “sourcing” après le confinement est devenu beaucoup plus complexe, notamment au niveau des délais d’approvisionnement.

Vos finances ont-elles été impactées ?

Pas vraiment, la difficulté réside dans le nombre de produits en magasin qui a baissé. Il y a un manque de rotation des produits pour le moment. Les clients veulent avoir les produits les plus récents sur le marché, ce qui est légitime.

La société City Sport que vous dirigez a-t-elle dû licencier ?

Nous n’avons pas licencié. Les seuls collaborateurs desquels nous avons dû nous séparer après le confinement étaient ceux qui avaient des problèmes de comportement et ils ont tout de suite été remplacés d’ailleurs. À ce jour, la compagnie emploie 150 collaborateurs qui sont déployés à travers nos 18 magasins City Sport, Go Sport, Aldo, Levi’s, Guess et IAm. Nous sommes heureux d’avoir pu préserver nos emplois, mais c’est clair que nos magasins ne fonctionnent pas au même rythme que l’année précédente. Il a fallu se réinventer et se réorganiser avec des canaux de distribution différents. Aujourd’hui, les consommateurs sont en proie à des difficultés financières et cherchent de bonnes affaires. Donc, depuis la fin du confinement, nous essayons de faire de notre mieux pour dynamiser le marché.

La consommation en général a donc ralenti ?

Oui, c’est plus compliqué avec la pandémie. Nous sommes restés quasiment sur le même volume de clients mais notre prix moyen de vente a baissé. C’est-à-dire que beaucoup de gens optent pour des produits d’entrée de gamme plutôt que le moyen ou le haut de gamme. L’impact de la COVID sur de nombreux secteurs se fait ressentir avec une certaine prudence dans la consommation, ce qui est légitime.

Où en sont les commerçants sur la question de loyer avec les propriétaires des malls ?

La plupart des commerçants ont rencontré les propriétaires. Il y a eu des efforts déployés également au niveau de la General Retail Association pour amorcer les discussions mais par la suite les négociations se sont poursuivies au cas par cas. Je crois que les relations avec les propriétaires et le nombre de magasins loués devaient être traités différemment dans les négociations. À notre niveau, nous sommes parvenus à un accord, certes pas idéal, je dois avouer. On a fait des efforts des deux côtés.

À part le loyer et la masse salariale, quels sont les items qui plombent vos coûts et dont le prix a augmenté depuis la pandémie ?

Le plus complexe réside dans les importations. Il y a eu une hausse énorme du coût du fret — maritime et aérien — et aujourd’hui les coûts ont été multipliés par deux pour la même destination. Une augmentation que nous ne pouvons, bien entendu, pas supporter seuls. Les coûts d’importation sont devenus irraisonnables et nous avons peine à comprendre pourquoi ils ont augmenté autant. Les compagnies maritimes essaient de nous expliquer qu’elles ont des difficultés et qu’elles transportent moins de conteneurs, etc. mais ces explications ne sont pas satisfaisantes. Un conteneur de 20 pieds coûtait 1 600 euros avant la pandémie, aujourd’hui c’est quasiment le double !
Le deuxième item qui affecte nos coûts est la dévaluation de la roupie. Nous achetons toutes nos marchandises en euro et en dollar et aujourd’hui la roupie est plus faible. Il y a entre 17 et 19 % d’écart entre la roupie et les monnaies étrangères et cela contribue à faire grimper le prix des produits importés. Il est donc devenu très compliqué de mettre des produits importés à des coûts raisonnables sur le marché local. Certains comparent nos prix de vente à ceux pratiqués en Europe, mais il faut bien intégrer tous ces paramètres. La majeure partie de nos produits sont importés de grandes multinationales comme Adidas, Asics, Under Armour, New Balance., via leurs plateformes logistiques basées en Europe et en Asie.

La concurrence risque de se décupler avec l’arrivée de Decathlon sur le marché local. Êtes-vous inquiet ?

Non, pas du tout. C’est toujours bon d’avoir de la concurrence. Nous avons souvent Decathlon en face de nous dans certains pays où nous opérons. L’arrivée de Decathlon va dynamiser le marché d’autant plus que les Mauriciens ont pris conscience — surtout depuis la pandémie — qu’il faut être en bonne santé et faire du sport pour améliorer son système immunitaire, comme des études l’ont démontré. L’activité physique régulière et de deux à trois heures au minimum par semaine est importante pour booster le système immunitaire. Decathlon va doper le marché et j’en suis le premier ravi, mais c’est certain qu’il s’agit d’un concurrent sérieux par rapport à notre stratégie et positionnement sur le marché du sport.

Justement, comptez-vous faire évoluer votre stratégie ou votre positionnement ?

Notre positionnement respecte la vision des marques internationales depuis plusieurs années. Cependant, notre stratégie pourrait évoluer en fonction de ce que va déployer Decathlon sur le marché local. Je ne peux pas pour en dire davantage mais nous nous y sommes préparés et nous ferons en sorte de nous démarquer de Decathlon.

Comment voyez-vous évoluer la consommation de manière générale dans les prochains mois ?

C’est la grande interrogation et il y a un manque de visibilité sur les paramètres internes et externes. Est-ce que la COVID va commencer à régresser ? Peu de visibilité pour le moment… La fermeture des frontières a fortement impacté les personnes travaillant dans l’hôtellerie, le manque de touristes venant séjourner dans notre belle île a également impacté de nombreux commerces qui vivaient des retombées financières de ceux-ci. La réouverture des frontières devrait permettre une meilleure rentrée de devises dans le pays, redynamiser certains secteurs à l’arrêt complet depuis presque un an. J’espère que d’ici juin à juillet nous puissions voir un retour à un semblant de consommation en adéquation avec les années précédentes. Mon optimisme a toujours guidé mes actions et je reste positif, mais il est évident que le monde d’hier ne sera plus jamais le même. À nous de nous adapter et de revoir notre “business model” afin de satisfaire au mieux nos clients de demain.