Le Hospitality Industry Report 2026 d’AXYS a le mérite de dire tout haut ce que beaucoup savent déjà, mais que peu osent formuler clairement : le modèle touristique mauricien est arrivé au bout de sa logique. Ce n’est pas une crise brutale. C’est plus insidieux. Une lente érosion de la valeur, masquée par des chiffres d’arrivées flatteurs et des recettes nominales gonflées par la dépréciation monétaire.
n La croissance qui ne crée plus de richesse
1,44 million de visiteurs. Le chiffre impressionne, rassure, sert de slogan. Mais il cache l’essentiel : chaque touriste rapporte moins en termes réels. Maurice accueille davantage, mais gagne proportionnellement moins. Ce paradoxe est le symptôme classique d’une industrie arrivée à maturité, incapable de transformer le volume en prospérité durable.
AXYS le souligne sans détour : la stagnation de la dépense réelle par visiteur n’est pas un accident de parcours, mais un phénomène structurel. Continuer à empiler les arrivées dans ce contexte revient à épuiser un capital sans en reconstituer la valeur.
n Un tourisme capturé par les hôtels
Le cœur du problème est là, et il est politique autant qu’économique : 73% du budget du touriste est désormais absorbé par l’hébergement, contre 52% en 2000. Autrement dit, le tourisme mauricien est devenu un système où une part croissante de la richesse est captée en amont, laissant des miettes à l’économie locale.
Restaurants indépendants, artisans, transporteurs, guides, commerces, acteurs culturels : tous subissent un modèle qui privilégie la rente hôtelière au détriment de l’effet multiplicateur. Ce n’est plus un écosystème, c’est un entonnoir.
À force de protéger ce déséquilibre, Maurice a construit un tourisme performant pour quelques-uns, mais peu redistributif pour la nation.
n Le non-hôtelier : la solution que l’on freine
AXYS met le doigt sur une contradiction flagrante : le secteur non-hôtelier – villas, maisons d’hôtes, hébergements alternatifs – est à la fois plus créateur de valeur et structurellement sous-encadré. Les chiffres sont pourtant sans appel : séjours plus longs, dépenses plus diffuses, impact économique doublé par roupie dépensée.
Malgré cela, ce segment reste souvent traité comme un problème à contenir plutôt qu’un levier à structurer. Réglementation floue, discours anxiogènes, absence de vision nationale : tout concourt à maintenir un modèle centré sur l’hôtel, même lorsqu’il montre ses limites.
n Se tromper de concurrents pour éviter le débat
Autre point fort – et politiquement sensible – du rapport : Maurice se trompe de comparaisons. Les Maldives et les Seychelles servent d’alibi marketing, mais ne sont pas des références économiques pertinentes. Leur positionnement relève d’un autre monde : ultra-luxe, très forte dépense par visiteur, volumes limités.
En réalité, Maurice joue dans la même catégorie que le Sri Lanka, qui a compris avant elle que l’accessibilité aérienne est un instrument de compétitivité économique, pas un privilège à restreindre. Pendant que Colombo libéralise, diversifie et fait baisser les coûts, Maurice continue de protéger un modèle aérien cher, rigide et peu ouvert, au détriment de sa propre attractivité.
n La fausse croissance par la roupie faible
Enfin, AXYS pose une vérité dérangeante : la dépréciation de la roupie est devenue un substitut de stratégie. Elle gonfle artificiellement les recettes touristiques en devises, mais appauvrit la valeur réelle créée localement. Cette illusion comptable permet de retarder les décisions difficiles, mais elle fragilise le pays à long terme.
Un tourisme qui dépend de sa monnaie faible pour rester “compétitif” est un tourisme qui renonce à monter en intelligence économique.
n Le choix est désormais politique
Le rapport AXYS ne propose pas une rupture radicale, mais il retire les derniers faux-semblants. Maurice peut continuer à gérer le tourisme comme une rente à préserver, ou décider d’en faire un véritable projet de société, plus inclusif, plus innovant et économiquement plus juste.
À défaut, le pays risque de découvrir trop tard qu’un tourisme “qui fonctionne encore” n’est pas forcément un tourisme qui prépare l’avenir.Ce que Maurice refuse
encore d’affronter selon Axsys
l Le tourisme n’est plus un moteur automatique de croissance
l Le modèle hôtel-centré concentre la valeur et affaiblit l’économie locale
l Le non-hôtelier est un levier stratégique, pas une menace
l L’accès aérien est un enjeu national, pas un dossier technique
l La roupie faible n’est pas une politique touristique

