En situation de rue, ces enfants sont privés du droit à l'accès à l'éducation

Les uns n’ont ni télés, ni ordinateurs ou ni portables. Les autres ne sont tout simplement pas connectés au réseau électrique. Si le e-learning est favorisé en ce moment certains enfants en situation de rue, déjà en proie à la précarité et les fléaux sociaux, sont désormais davantage isolés du système éducatif. De ce fait, ils sont privés de leur droit basique à l’éducation, estime les travailleurs sociaux sur le terrain. Nous sommes allés à la rencontre de quelques familles basées dans un faubourg de la capitale qui ont bien voulu nous montrer leur réalité.

“De quelle éducation me parlez-vous ? Ma télé ne fonctionne pas depuis plusieurs mois, nous n’avons pas de portables et encore moins d’internet. Depuis le confinement mo zanfan nepli mem rod aprann ou revize”. Dans un souci de prouver ses dires, Sheila, 35 ans, s’empresse d’allumer sa télé qui trône sur un pan du mur de son minuscule salon, qui fait également office de chambre à coucher et de cuisine. Aucune image, uniquement des rayures colorées à l’écran. Quatre des cinq enfants de Sheila, âgés entre 7 et 17 ans sont présents aujourd’hui ayant eu écho de notre visite. “Car d’ordinaire, la majeur partie de la journée, c’est dans les rues que nous les retrouvons”, nous explique Paul, éducateur pour l’association Service d’accompagnement, de formation, d’intégration et de réhabilitation de l’enfant (Safire).

Echec scolaire

Nous sommes encore en période de confinement. En cette matinée, l’endroit revêt une ambiance festive, avec des petits groupes à presque à tous les coins de rue bavardant autour d’une bouteille. Quasiment personnes ne porte de masques. Distanciation sociale et gestes barrières ne sont définitivement pas la priorité. D’ailleurs, nombre d’enfants sont dans les rues à l’heure où ils devraient plutôt suivre les classes diffusées sur la chaine nationale ou assisté aux classes en ligne. Nicole et ses cinq enfants, une famille de squatters, habitent un deux pièces en tôles depuis plusieurs années. Avec sa mère, sa sœur et les enfants de cette dernière, au moins une quinzaine de personnes cohabitent dans ce petit logement insalubre et sans ventilation. L’ainé des fils de Nicole, âgé de 15 ans ne va plus à l’école depuis qu’un centre prenant en charge des enfants en échec scolaire a fermé ses portes l’année dernière. « Il traine les rues pour passer le temps”, confie la mère de famille. À l’exception de sa petite dernière âgée de 3 ans, les trois autres enfants, respectivement âgée de 6 ans, 12 ans et 13 ans sont scolarisés dans la région. “Nou penan ni delo, ni kouran. Kouma bann zanfan pou kontign aprann e suiv sa bann kour ki pe koze la lor televizyon”. Ce n’est surtout pas à travers son portable, qui n’est pas un smartphone qu’elle pourra accéder aux cours. Selon cette dernière, la NEF leur a proposé l’internet gratuit pendant un an, “Mais comment accepter alors que nous n’avons même pas d’électricité ? Mieux vaut stabiliser notre situation avant de penser à internet”.

Elles se partagent un portable à deux

L’éducateur de Safire souligne : “Ces enfants en situation de rue, sont pour la plupart en proie à l’échec scolaire et se retrouvent davantage marginalisés avec le confinement qui les coupe de toute exposition au système éducatif. L’école ne s’est pas arrêtée mais ils ne sont pas au même niveau que d’autres enfants qui sont équipés d’outils numériques”. Les deux derniers enfants de Sheila souffrent de troubles trisomiques et fréquentent une institution spécialisée à Montagne Longue. Les deux plus âgés fréquentent un centre du réseau ANFEN à Roche Bois. Le cadet, âgé de 10 ans, est pour sa part en Grade 6. Sheila est consciente que ce n’est pas les quelques cours, qui ne concernent même pas la Grade 6, qu’elle force son fils à écouter à la radio qui lui permettra de remonter la pente. “Il a des soucis d’apprentissage. Après cinq mois sans classe, je n’ai pas grand espoir qu’il puisse réussir sa PSAC à la fin de l’année”.

Rester connecté malgré tout

Comme beaucoup d’autres familles démunies de la région, Nicole vit au jour le jour. Enregistrée dans le registre social, elle perçoit une “petite somme”, mais avoue que ce n’est guère suffisant pour faire bouillir la marmite. “Nous ne sommes même pas certains de manger à notre faim aujourd’hui. Si je m’assure que les enfants ne ratent presque jamais leurs classes quand l’école est ouverte, aujourd’hui c’est secondaire pour nous”.

La télé de Sheilla ne fonctionne plus depuis des mois

Une centaine de mètres plus loin, nous retrouvons Paulette. Cette mère divorcée a trois filles à sa charge, dont des jumelles âgées de 14 ans qui sont en Grade 10. Tout comme Nicole, le logement de Paulette n’est pas connecté au réseau électrique. Estimant que ses filles “qui n’ont jamais redoublées de classes ont du potentiel”, elle est très inquiète. Les jumelles que nous appellerons Anne et Anna ont beau être désavantagées par leur situation précaire, mais force est de constater qu’elles essayent tant bien que mal de rester connectée malgré tout. “Nous nous partageons un portable à deux. Nou sey revize lakaz, me seki amerdan seki pena kouran”, confie Anne. “L’école a mis en place des classes en ligne à travers zoom mais nous ne sommes pas en mesure de nous connecter”. En effet, même en installant un package internet, c’est au bout de la rue qu’elle trouve du réseau pour télécharger les notes. “Même si nous avons le contenu des classes, mais contrairement à nos amies, nous n’avons aucun soutien pour notre apprentissage”, souligne Anna. Avec toute la bonne volonté du monde, les jumelles qui rêvent d’être enseignante et avocate, de briller dans le cyclisme et rendre fière leur mère et leur quartier, avouent que “c’est dur de garder la même motivation” et se laissent parfois aller.

Edley Maurer, Manager de l’ONG Safire

Une crise sur les droits des enfants à l’éducation

“Sur le plan international, l’UNICEF a attiré l’attention de différents pays sur cette crise sanitaire qui pourrait aussi être une crise sur les droits des enfants. Par exemple, avec le lancement de l’école en ligne, beaucoup d’enfants mauriciens sont privés du droit à l’accès à l’éducation pour différentes raisons. Par exemple, pas d’accès internet, pas de télé, pas d’encadrement et soutien d’un éducateur. Les enfants en situation de rue ont déjà des difficultés à s’adapter dans le mainstream. Ils sont potentiellement enclins au décrochage scolaire et ces mesures les affectent beaucoup plus. Si dans leurs institutions respectives ils étaient déjà désavantagés et stigmatisés, aujourd’hui avec cette formule et cette longue absence de l’école formelle, ca sera encore plus difficile pour eux. Au niveau de Safire, nous estimons qu’il faudrait redémarrer l’année scolaire à zéro pour ne pénaliser aucun enfant. ”