À quelques jours de la présentation du budget, quelle est, selon vous, la situation économique du pays ?
— Elle est dramatique. D’ailleurs, il y a deux mois, le PM a reconnu que l’économie nationale était à genoux. L’impact du deuxième confinement est aussi sévère, aussi dramatique que le premier. En 2020, nous venions de sortir d’une année de croissance; cette année, nous sortons à peine d’une contraction de l’économie de 15% et on se retrouve avec un deuxième confinement. Prenons le chômage. Les chiffres officiels disent qu’il y avait l’an dernier 52 000 chômeurs, mais aussi qu’il y avait parmi les économiquement inactifs un potentiel de 40 000 personnes qui peuvent travailler. Ce nombre doit être additionné avec celui des chômeurs officiels, ce qui fait presque 90 000. Sans compter ceux qui travaillent à temps partiel, ceux dont les salaires ont été réduits de moitié. Et on continue avec une politique immobilière effrénée, alors qu’il y a un surplus de bureaux et d’espaces libres sur le marché. Et n’y a aucune restructuration ou fermeture parmi les canards boiteux des corps paraétatiques. Il n’y a aucun signe d’économie dans les services gouvernementaux !
Gérard Sanspeur disait dimanche dernier, qu’avec la tendance actuelle, le gouvernement pourrait se retrouver en 2024 dans une situation financière l’empêchant de financer les travaux d’infrastructure et même de payer les fonctionnaires. Cela vous semble-t-il envisageable ?
— Sans reprise économique véritable, l’année prochaine, le gouvernement va se retrouver dans de sérieuses difficultés économiques en termes de revenus. Je crois que le gouvernement table sur une reprise rapide pour l’année prochaine, mais je crains qu’il ne soit déçu.
Est-ce que le prochain budget pourra changer la donne de cette situation économique dramatique ?
— Le budget pourrait, s’il contient les mesures qu’il faut, redonner un peu de confiance à la communauté des affaires, redonner un peu d’espoir, mais tout n’est pas dans le budget, qui donne une orientation sur ce que le gouvernement veut faire et ou il veut aller. Il faut que les objectifs soient clairs pour que les Mauriciens acceptent de faire des sacrifices et des efforts. Si, dans la situation économique dramatique actuelle, on ne prend pas des mesures fortes et courageuses, quand est-ce qu’on va les prendre ?
Avec les lourdes conséquences économiques des deux confinements, est-ce que le ministre des Finances a une marge de manœuvre pour son budget ?
— Non, à première vue. Les Rs 163 milliards budgétées ont été ou seront dépensées d’ici à la fin du mois, ce qui fera un déficit budgétaire de 2% du PIB, qui ajouté avec les Rs 60 milliards de la Banque centrale (BC) vont faire 15% du PIB.
Est-ce que le gouvernement et le ministre des Finances écoutent ce que les économistes et les institutions internationales disent ou est-ce qu’ils continuent de suivre leur stratégie politique ?
— J’ai l’impression que le gouvernement n’écoute pas vraiment et continue ce qu’il avait planifié depuis l’année dernière.
Comment faut-il interpréter le silence du secteur privé dans le débat économique ?
— Ce silence du secteur privé s’explique par le fait qu’il veut tirer le maximum du gouvernement en termes d’aides aux entreprises. Il n’y a pas de débat, pas de réflexion en raison de cette dépendance de l’aide publique, chacun s’occupant de ses intérêts corporatistes.
Que dit en résumé le rapport du FMI qui est, selon des économistes, « damning » pour la gestion économique du pays et devrait influer sur le budget ?
— De ne pas répéter les mêmes erreurs économiques de l’année dernière d’utiliser les fonds de la Banque de Maurice pour financer les dépenses budgétaires en faisant de la BC un agent fiscal du gouvernement. Il a été demandé à la BC de se désengager de la Mauritius Investment Corporation.
Est-ce que la BC est obligée de tenir compte des recommandations du FMI ?
— Elle n’est pas obligée, mais si elle ne le fait pas, la réputation de Maurice au niveau économique international sera affectée. Les investisseurs étrangers lisent le rapport du FMI avant de venir à Maurice. Aucun pays, surtout les petits, n’a intérêt à entrer dans un rapport de force avec le FMI, surtout s’il doit faire appel à cette institution pour des tirages spéciaux pour avoir des devises étrangères pour payer ses importations.
Si vous étiez ministre des Finances, ce que vous rêvez de devenir un jour, quelle serait LA mesure phare que vous prendriez dans le prochain budget ?
— Pour moi, il faut ouvrir l’économie aux étrangers et à la concurrence étrangère. Le secteur privé traditionnel est trop frileux sur ses acquis et ne veut pas s’ouvrir davantage. Il reste fermé sur son actionnariat et préfère aller s’endetter davantage auprès des banques ou demander de l’aide publique à travers la MIC. La seule façon de pousser le secteur privé à investir davantage est d’introduire la concurrence, beaucoup de concurrence, dans le pays et attirer des professionnels qualifiés…
Aux dépens des professionnels locaux ?
— Ce ne sera pas le cas. Il faut plus l’envisager comme une complémentarité et un avantage que comme une concurrence. Il nous faut diversifier les activités économiques, en créer de nouvelles, et les expertises étrangères vont profiter aux locaux et générer un transfert de compétences. C’est comme ça que Singapour, qui n’avait que deux millions d’habitants, est devenu ce qu’il est aujourd’hui.
Vous pensez que le secteur privé local va accepter de partager sa part du marché avec des étrangers ?
— C’est parce qu’il n’accepte pas qu’il faut prendre cette mesure. C’est ça l’expression de la volonté politique d’un gouvernement : prendre des mesures pour l’intérêt de la population tout entière, pas pour celui d’un seul secteur en particulier. Il faut changer de mindset et ne pas croire qu’en ce faisant, nous allons perdre notre culture, nos traditions, nos religions. Si on veut que Maurice évite le piège du revenu intermédiaire et devienne une terre d’innovations, condition essentielle pour devenir un pays à hauts revenus, il faut l’ouvrir aux professionnels. Et non pas de la main-d’œuvre non qualifiée.
Quelle serait la mesure à NE PAS prendre dans le prochain budget ?
— Ne pas puiser dans les réserves de la BC pour financer le budget en créant de l’inflation. Le gouvernement doit trouver ses propres ressources budgétaires et n’a que deux façons de le faire : augmenter les impôts et baisser les dépenses. Il faudrait réduire le gaspillage qui représenterait 2 à 3% du PIB, c’est-à-dire quelque Rs 15 milliards. Il faut ensuite augmenter les impôts.
C’est possible dans un pays qui vient de subir deux confinements et une fermeture des frontières depuis plus d’une année ?
— Les impôts représentent 20% du PIB, ce qui est relativement faible. Je ne serais pas surpris que le gouvernement vienne avec un impôt sur la fortune basé sur les actifs des plus fortunés en termes mobiliers et immobiliers. Il faut dire que les propriétaires ont beaucoup bénéficié des infrastructures publiques, ce qui a donné de la valeur aux terrains et aux maisons, et de la politique monétaire qui a favorisé la hausse des prix des actifs, avec des taux d’intérêt extrêmement bas. Il y a suffisamment d’éléments objectifs permettant de justifier l’introduction d’un impôt sur la fortune.
Est-ce que, comme cela s’est passé en France dans les années 1980, une telle mesure ne pourrait pas provoquer une fuite des capitaux de Maurice ?
— Maurice est un pays où il fait bon vivre, surtout pour ceux qui ont de l’argent, avec un équilibre entre le travail, le plaisir, les sports, la mer et le climat. Si nous voulons la paix sociale pour continuer à bien vivre à Maurice, il faut accepter d’être solidaire de la nation.
Comment résoudre la problématique consistant, d’une part à la protection sanitaire du pays et, de l’autre, à ouvrir ses frontières pour relancer son économie ?
— Il faut souligner que jusqu’à la fin de l’année dernière, l’ouverture des frontières, indispensable à la relance du tourisme, n’était pas conditionnée à l’immunité collective. C’est une idée qui a fait son chemin depuis le début de l’année et que tout le monde semble accepter. Le passeport vaccinal pourrait être une solution, car il éviterait à l’éventuel touriste de passer les trois quarts de son séjour à Maurice en quarantaine, ce qui n’est pas une incitation à venir. Mais le plus important, c’est la visibilité afin que les hôteliers aient le temps de faire leur marketing.
Je vous avais demandé en janvier, bien avant le deuxième confinement, si les Mauriciens mesuraient l’ampleur de la menace économique et vous aviez répondu pas tout à fait. Est-ce que depuis la situation a évolué, selon vous ?
— Après le deuxième confinement, j’ai le sentiment que les Mauriciens commencent à sentir la gravité de la situation. Avant, ils étaient farouchement opposés à ce que l’on fasse passer l’âge de la retraite et celle de la pension de vieillesse de 60 à 65 ans. Il me semble que même les futurs retraités, se rendant compte de la situation, acceptent que l’on repousse l’âge de la retraite.
Que souhaitez-vous dire pour terminer cette interview prébudgétaire ?
— J’espère que le prochain budget permettra à l’économie et aux Mauriciens de respirer, d’avoir un nouveau souffle après ces contraintes sanitaires qui ne sont pas exemptées de contradictions et d’incohérences. Comment expliquer, par exemple, qu’on puisse voyager à soixante dans un autobus fermé ou aller se promener dans des centres commerciaux et ne pas avoir le droit d’aller faire de l’exercice en plein air sur une plage, pour pouvoir justement respirer à pleins poumons ? C’est ce genre de contradiction qui fait douter les Mauriciens de la stratégie sanitaire et économique du gouvernement.