Notre invité de ce dimanche est l’économiste Éric Ng, fondateur de l’entreprise Pluriconseil et auteur de plusieurs ouvrages sur l’économie. Dans cette interview réalisée vendredi matin, Éric Ng partage son analyse de la situation économique du pays et évoque de sombres perspectives d’avenir.

l J’ai lu cette semaine dans un article parlant de la prochaine réunion du Monetary Policy Committee que « l’économie (mauricienne) devrait sortir d’une année de contraction vers une période de relance ». Est-ce que vous partagez ce point de vue optimiste ?

— Non. Si jamais il y avait relance, ce ne serait qu’un rebond purement technique à partir d’une base statistique très faible. En 2020, l’économie mauricienne a fait une contraction sévère de 15% et cette année on va calculer la croissance à partir de cette base, d’où ce rebond technique. Pour moi, on va sortir de la contraction pour tomber dans la “staglation”, une combinaison de stagnation et d’inflation. Le problème économique reste entier dans le sens où nous sommes dans une situation de chômage de masse. Selon les indicateurs de Statistics Mauritius, au premier trimestre de l’année dernière, Maurice comptait
40 000 chômeurs et en septembre dernier, on est passé à 62 200 chômeurs, ce qui représente pratiquement 11% de chômage de masse. Et les trois derniers mois de 2020 ne sont pas encore comptabilisés ! Et je ne parle que des statistiques officielles, pas des sous-emplois temporaires et des emplois non déclarés. Tout en étant assez conservateur, je pense que nous allons officiellement vers 75 000 chômeurs et avec les autres catégories mentionnées arriver facilement à 150 000 sans-emploi.

l Et ce, malgré les mesures de soutien prises par le gouvernement en puisant dans les réserves de la Banque de Maurice ?

— Cette mesure pour payer la moitié des salaires de certaines entreprises leur interdit de licencier. Cette interdiction du gouvernement c’est, dans les faits, pousser les entreprises vers la faillite, vers la liquidation.

l En pleine crise touristique locale et mondiale, Lux* annonce l’ouverture prochaine d’un hôtel en Chine. Il y a donc des exceptions qui confirment la règle ?

— J’espère que l’ouverture de cet hôtel en Chine ne se fait pas grâce au financement de la Mauritius Investment Corporation, c’est-à-dire du contribuable mauricien. On a parlé des groupes qui font appel à la MIC alors que, par ailleurs, ils paient des dividendes à leurs actionnaires. Tant qu’il y aura opacité, c’est-à-dire non transparence, sur les modalités de fonctionnement de la MIC, ces questions resteront posées. Elles n’augmenteront pas la confiance des Mauriciens dans ce programme qui, vous l’avez souligné, est financé des réserves de la Banque de Maurice.

l Pour en revenir aux licenciements, est-ce qu’il n’est pas logique d’interdire à des entreprises qui prennent les aides du gouvernement pour payer les salaires de licencier ?
— Oui, mais dans une situation de crise, une entreprise doit se recycler, avoir la flexibilité nécessaire pour le faire. Par ailleurs, les mesures d’aide du gouvernement ne couvrent pas tous les coûts. Or, une entreprise qui ne génère pas suffisamment de revenus ne peut pas couvrir les autres coûts de son fonctionnement. Je crois qu’il est préférable de laisser une entreprise en prise avec des difficultés procéder à des licenciements pour pouvoir survivre et sauver les autres emplois nécessaires plutôt que d’aller vers la liquidation. Je sais que pour celui qui perd son emploi, c’est un drame, mais il faut permettre à l’entreprise de survivre et de sauver le maximum d’emplois possible. Ça ne sert à rien d’aider les entreprises et de les étouffer en même temps.

l Vous êtes en train de dire qu’il faut licencier pour faire repartir la machine économique ?
— Nous sommes dans une situation exceptionnelle et cette mesure est nécessaire pour, non seulement faire repartir la machine économique, mais aussi créer de nouveaux emplois. Il faut permettre aux entreprises de souffler, d’apporter les réformes nécessaires, de mettre de l’ordre, de trouver de nouveaux marchés, de créer de nouveaux produits, bref, de revoir toute sa stratégie.

l Est-ce qu’en permettant à l’entreprise de souffler on n’étouffe pas l’employé en le licenciant ?
— C’est une des conséquences de la situation qu’on pourrait pallier avec une allocation de chômage partiel pour une certaine période pour ceux qui auront perdu leur emploi en raison de la crise.

l Vous avez protesté quand le gouvernement a pris de l’argent de la BoM pour aider les entreprises et maintenant vous proposez une allocation chômage !

— Il a des choix budgétaires à faire, il faut décider des dépenses prioritaires pour la survie économique du pays. Je trouve aberrant qu’en temps de crise économique le gouvernement continue à recruter des fonctionnaires au lieu de faire des transferts et des répartitions entre les départements. La restructuration dont nous parlions doit être également faite au niveau du service civil pour générer de la productivité et de l’efficacité. 2021 ne sera certainement pas mieux que 2020 parce qu’on n’a pas donné l’occasion aux entreprises de se restructurer et le gouvernement n’a fait que trois choses : imprimer de la monnaie, augmenter les taxes et augmenter la dette publique pour donner l’illusion que les choses vont bien, alors qu’il n’a pas pris les décisions difficiles mais nécessaires.

l Que fallait-il faire, quelles décisions difficiles fallait-il prendre ?

— Il fallait dans les entreprises publiques restructurer, générer des gains de productivité et d’efficacité, fermer les départements ou les corps paraétatiques qui ne servent pas à grand-chose, mettre un frein aux dépenses sociales, nommer des gens compétents et pas des proches du pouvoir et venir avec une stratégie pour diversifier l’économie en ne se limitant pas à la construction et à l’immobilier. C’est toujours pendant une crise qu’il faut prendre les décisions difficiles, impopulaires pour pouvoir rebondir et devenir solide. Au lieu de prendre les décisions nécessaires, de faire les réformes, ce qu’on fait au cours de la première année du mandat, le gouvernement a voulu rester populaire, a présenté un budget comme si on était en pleine campagne électorale en offrant des cadeaux. On a laissé croire que la situation économique était contrôlée, alors qu’elle était et reste dramatique.

l Certains disent que le cafouillage autour de la publication des règlements pour le paiement de la compensation salariale est une indication que les caisses de l’État ne sont pas remplies ?

— Ce cafouillage, qui est surtout un retard décidé, peut indiquer qu’il y a un problème de trésorerie — de cash flow —, que l’argent ne rentre pas aussi rapidement que prévu dans les caisses de l’État. Il faut savoir que les recettes fiscales sont en baisse parce qu’il y a moins de consommation, donc moins de TVA ; les entreprises font moins ou pas du tout de bénéfices, ce qui représente moins de taxes, alors que le gouvernement est en train d’augmenter ses dépenses, dont la pension de vieillesse. Tout cela fait beaucoup de dépenses, moins de recettes fiscales et le gouvernement doit faire une gestion financière serrée.

l Parlons de la pension de vieillesse. Comment expliquez-vous que le gouvernement n’ait pas indexé la compensation salariale sur les pensionnaires qui sont le backbone de son électorat ?

— Le gouvernement s’est pris à son propre piège populiste. Il a été pris dans son jeu démagogique en promettant en campagne électorale qu’il y aurait chaque année une augmentation de la pension de vieillesse jusqu’à Rs 13 000 avant la fin de son mandat. Il avait fait cette promesse en sachant qu’elle serait difficile à réaliser. Les choses se sont compliquées avec les conséquences économiques de la Covid-19. Mais ce qui est plus scandaleux dans cette histoire, c’est que le gouvernement refuse de payer la compensation aux pensionnés, mais la paye aux parlementaires retraités !

l Une question qui va faire bondir les syndicalistes : est-ce que compte tenu de la situation économique, payer le treizième mois n’était pas une erreur ?
— Voilà une décision politiquement difficile que le gouvernement aurait dû avoir prise. C’était l’occasion de demander à la population de se serrer les coudes — et la ceinture —, de faire preuve de solidarité nationale, de travailler ensemble pour faire repartir la machine économique. Cela a été une occasion ratée pour le gouvernement, pour le pays et pour les Mauriciens.

l Arrivons au grand débat : faut-il privilégier la santé à l’économie, avec en ligne de mire l’ouverture des frontières. Quel est votre avis sur ce sujet très polémique ?
— C’est un faux débat de confronter l’économie et la santé, car les deux marchent ensemble. Gérer un pays — ou une entreprise —, c’est savoir gérer les risques, qu’ils soient sanitaires, économiques ou de tout autre ordre. On ne peut pas fermer les frontières de manière à asphyxier un secteur entier de l’économie, le tourisme en l’occurrence. Il faut remettre Maurice sur la carte du monde touristique, parce qu’on a perdu de la visibilité au profit de nos concurrents régionaux, pour préparer la relance en ayant en tête le fait qu’une campagne de promotion touristique demande quelques mois pour commencer à porter ses fruits. Il faut ouvrir les frontières avec des conditions sanitaires avec de la souplesse. Sans l’ouverture des frontières, il n’y aura pas de véritable relance de l’économie mauricienne.

l Sur cette question, le gouvernement est très susceptible et n’hésite pas à attaquer ceux qui réclament l’ouverture des frontières pour des raisons économiques. Comment expliquer cette agressivité ?

— J’ai tendance à croire que le gouvernement fait de la politique sur la tête des entreprises. Il est toujours bon pour un gouvernement qui devient impopulaire de faire de la démagogie et de s’attaquer au secteur privé. La situation économique actuelle a un coût qui commence à devenir énorme et pourrait basculer en une explosion sociale si, dans la perspective des élections municipales, on s’occupe plus de la politique que de l’économie.

l Les Mauriciens sont-ils conscients de la gravité de la situation économique ?
— Ceux qui ont toujours leur emploi et leur salaire sont un peu moins concernés que ceux qui ont la moitié de leur salaire et courent le risque de perdre leur emploi. Cette dernière catégorie cherche à comprendre, se renseigne et s’inquiète pour l’avenir et ne croit pas nécessaire dans ce que le gouvernement et surtout son ministre des Finances dit sur la situation économique.

l Est-ce que j’exagère en disant que vous n’accordez pas beaucoup de crédit au ministre des Finances ?
— Il n’a pas de vision globale, regarde les problèmes par le petit bout de la lorgnette et ne tient pas compte des retombées de la crise sur la société et le pays. La preuve : son premier budget avec de nouvelles taxes qui a échaudé le secteur privé et qui, du coup, va attendre voir les mesures du prochain budget avant d’investir. Après les mauvaises surprises du dernier budget, le secteur privé est dans l’attente du prochain.

l Le secteur privé attend, mais il est surtout très silencieux…
— C’est vrai que de moins en moins de personnes du secteur privé parlent ouvertement de questions économiques. Parce que certains se sont fait taper sur les doigts, parce le secteur privé dépend de l’aide gouvernementale pour les salaires, pour les contrats et les permis. Nous avons affaire à un gouvernement intolérant aux critiques, même celles qui sont constructives et ce n’est pas un bon signe pour la démocratie, nécessaire pour faire avancer l’économie.

l Est-ce que, comme beaucoup le souhaitent, le croient, le vaccin va permettre la relance de l’économie ?
— Le Dr Gujadhur l’a dit avec raison: le vaccin est une des solutions, pas LA solution. C’est une des conditions de la relance de l’économie qu’il faut revoir de fond en comble, sinon rien ne changera. Si on ne revoit pas les gaspillages, les incompétences, on ne s’en sortira pas. Nous sommes presque arrivés à une situation similaire à celle de 1980, puisque c’est la première fois que nous subissons une contraction économique depuis cette date. L’année dernière, tous les indicateurs économiques étaient dans le rouge : la croissance, l’investissement, la consommation, l’exportation, l’inflation, la dette publique, le déficit budgétaire. Avec la fermeture des frontières, les secteurs traditionnels ne génèrent pas de recettes. Nous sommes donc totalement dépendants des flux d’investissement dans le secteur offshore et, en plus, nous sommes sur la liste noire de l’Union européenne !

l Le fait de figurer sur cette liste noire incite-t-il les investisseurs étrangers à bouder Maurice ?
— Il n’y a pas eu de sortie brutale des capitaux, mais on n’a pas eu beaucoup de nouveaux investisseurs. Il y a donc moins d’entrées de devises dans le pays à travers le secteur offshore, d’où l’énorme dégradation du déficit du compte courant à 13 % du PIB. Le gouvernement affirme qu’il a bien travaillé son dossier pour convaincre l’UE de nous enlever de la liste noire. Je veux bien le croire, mais il ne suffit pas de prendre des décisions et de faire voter les lois, il faut surtout les appliquer et montrer que nous appliquons les règles de la bonne gouvernance. Je crois que les nouveaux investisseurs étudient l‘évolution de la situation. Les scandales dans l’offshore, l’affaire du ministre du Commerce et les démonstrations militaires à Port-Louis ainsi que les multiples faits divers doivent retenir leur attention et ceux de l’UE, autant que les efforts du gouvernement pour mettre de l’ordre dans le secteur. Au niveau local, il faut faire un audit des finances publiques pour avoir une idée précise des gaspillages, des mauvaises allocations de ressources, les projets pas rentables, les gens incompétents qui ne sont pas in the right place. Au niveau des projets dont le fonctionnement doit être revu et corrigé, comment ne pas mentionner le système des caméras de surveillance qui ne marche pas juste quand on a besoin des images ! Pour le moment, et malgré les critiques du dernier rapport de l’audit, je ne vois pas le gouvernement mener le combat contre le gaspillage, la mauvaise allocation et utilisation des ressources.

l Dans cette situation qui évolue dans tous les sens, peut-on essayer de donner une date pour une éventuelle reprise de l’économie ?
— Vous faites bien de dire essayer, tant la situation est compliquée et imprévisible. On peut envisager un début de reprise à la mi-2022, avec le vaccin qui aura, sinon fait disparaître le virus mais aura permis de contrôler sa propagation. Mais pour cette reprise à venir, c’est à partir de maintenant qu’il faut travailler pour être prêt, avec les stratégies et les équipes bien rodées pour être compétitifs à la mi-2022. D’ici là, il faut se préparer, faire le bilan, nettoyer, éliminer ce qui doit l’être, veiller à bien dépenser chaque roupie dévaluée et surtout retrouver cette envie de travailler, de dur labeur que nous avons perdu, arrêter de penser et de se battre pour des augmentations salariales à longueur d’année…

l Vous pensez évidemment au rapport du Pay Research Bureau !
— Si le gouvernement n’a pas Rs 1,3 milliard pour payer la compensation salariale aux pensionnés, je ne vois pas où il va tirer Rs 4 à 5 milliards par an pour appliquer le PRB. Il faut être raisonnable et se féliciter d’avoir un emploi. Il faut être solidaire de ceux qui l’ont perdu ou vont le perdre. Il faut se serrer la ceinture pour qu’en 2022 Maurice puisse rebondir le plus rapidement possible.

l Je ne saurai terminer cette interview sans évoquer un de vos sujets favoris du moment : la Contribution sociale généralisée…

— Le ministre des Finances vient de déclarer sur une radio que la CSG va rapporter Rs 4 à 5 milliards par an et qu’en 2023-24, pour payer Rs 13 500 à tous les retraités, il faudra trouver quelque Rs 13 milliards en plus. C’est-à-dire que pour payer une année de CSG — Rs 13 milliards —, il faudra trouver au moins trois années de ce que rapporte cette nouvelle pension. Comment va-t-il faire pour payer la deuxième année de CSG à Rs 13 milliards ? Vous comprenez maintenant pourquoi je dis que le ministre des Finances n’a pas de perspective et regarde la situation économique par le petit bout de la lorgnette. Vous comprenez pourquoi je dis qu’il n’est pas un ministre des Finances responsable puisqu’il imprime de la monnaie et augmente les dépenses publiques. Pourquoi est-ce que face à la situation dramatique de l’économie le gouvernement ne crée pas un comité national avec l’opposition, le secteur privé, la société civile, les syndicats et les économistes pour trouver des solutions auxquelles le pays et tous ses habitants — qu’ils aient voté pour le gouvernement, l’opposition ou se soient abstenus — sont confrontés ?

l Il y a un joke qui circule sur les réseaux sociaux à propos d’un appel d’offre pour repeindre la Maison-Blanche qui est remporté par un Mauricien. Un Mauricien qui sait tracer, “trianguer”, contourner les règlements et les lois pour atteindre ses objectifs. Est-ce que ce joke est une bonne description de ce qu’est devenu le Mauricien ?
— Le Mauricien était déjà un “triangueur”, mais avec la Covid, il est devenu encore plus égoïste parce qu’il sent qu’il perd une situation confortable et court le risque d’avoir à reculer économiquement et socialement. Nous parlons tous les jours de solidarité dans la presse, mais dans la réalité, dans le concret, il y a de moins en moins de solidarité. Les conséquences économiques de la Covid nous ont rendus plus égoïstes et moins solidaires. Nos dirigeants devraient donner l’exemple et montrer que l’intérêt national doit primer sur tout. Il faut sensibiliser les Mauriciens au fait que nous sommes dans une situation dramatique exceptionnelle et que nous ne nous en sortirons pas sans la collaboration et la solidarité de tout un chacun.