Abus sexuels et manipulation allégués sur mineures : La Loreto Junior School aurait failli au Mandatory reporting 

—    L’école, en présence de graves allégations contre un enseignant en octobre et novembre 2025, n’avait pas appliqué l’article 34 de la Children’s Act 2020 —    L’OCO réclamera, demain, l’ouverture d’une enquête policière auprès du CP —    L’enseignant incriminé : « Je me demande pourquoi maintenant ! »

Une semaine après l’éclatement du scandale d’abus sexuels et de manipulation allégués visant un ex-enseignant de musique à la Loreto Junior School Curepipe, aucune déposition formelle n’a encore été consignée à la police. À ce stade, aucune arrestation n’a encore été effectuée dans cette affaire, dont l’école avait pris connaissance dès juillet 2025. L’enseignant avait été suspendu un mois plus tard et la principale dénonciatrice — aujourd’hui âgée de 26 ans, mais mineure au moment des faits allégués — avait été invitée à assumer elle-même la responsabilité de porter plainte contre le présumé abuseur.

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Toutefois, en octobre de la même année, une enseignante de l’établissement aurait été mise dans la confidence par deux élèves mineures de Grade 6 qui ont formulé de graves accusations à l’encontre de cet homme. La mère de l’une des présumées victimes affirme, pour sa part, n’avoir été informée par l’école qu’en novembre 2025. Or, en vertu de la Children’s Act 2020, tout membre du personnel ayant connaissance d’une situation où un enfant est potentiellement en danger — voire l’établissement lui-même — était tenu de se conformer à l’article 34 relatif au Mandatory Reporting, qui impose le signalement immédiat aux autorités policières. Lundi dernier, des représentantes de l’Institut de Lorette et de l’établissement scolaire se sont rendues au bureau de l’Ombudsperson for Children en quête de recours et d’éclaircissements sur les démarches à entreprendre dans cette affaire. Mais après avoir pris connaissance du cadre légal, c’est vers le bureau du Family Support Service — qui ne dispose pas des mêmes pouvoirs d’enquête que la police dans ce type d’affaire — que l’école s’est tournée pour effectuer un signalement ! Et ce, au grand étonnement de l’Ombudsperson for Children, Aneeta Ghoorah, qui a décidé de demander officiellement l’ouverture d’une enquête au commissaire de police. Quant à l’ancienne élève qui a dénoncé le professeur de musique pour manipulation, comportements inappropriés et relations sexuelles alléguées, actuellement à l’étranger pour ses études en psychologie, elle envisage de consigner une déposition contre cet homme à son retour à Maurice. Pour l’heure, seule la mère d’une victime mineure s’est dite résolue à rapporter l’affaire à la police cette semaine. De son côté, l’enseignant — pianiste et collaborateur régulier d’artistes du circuit musical — se préparerait, selon nos informations, à riposter.

Vendredi dernier, alors que cette affaire avait pris de l’ampleur et que l’école où il aurait sévi l’avait dénoncé au Family Support Service de Phoenix, l’enseignant incriminé est resté retranché dans le silence. À Week-End, il a déclaré : « Je m’en suis remis à un avocat. Je ne dirai rien pour le moment. » Toutefois, il a laissé échapper son étonnement quant au timing de la dénonciation par l’étudiante de 26 ans en d’août dernier : « Je me demande pourquoi maintenant ! »

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L’enseignant, un quinquagénaire, a exercé au sein de l’établissement pendant plus de 20 ans. L’homme est également connu dans le milieu artistique pour avoir collaboré avec de nombreux chanteurs et musiciens. Mais depuis qu’il est cité dans des allégations d’abus sexuels, d’attouchements et de grooming, les témoignages — y compris sur les réseaux sociaux — pleuvent. Toutes celles qui, enfants, pensaient qu’il agissait comme un enseignant aimant, un adulte sympathique, ont commencé à parler pour dénoncer, entre elles ou au sein de leur famille, les gestes déplacés qu’il aurait eus à leur égard ou envers leurs amies. Le présumé prédateur n’aurait pas sévi uniquement à l’école de Lorette, mais également dans un établissement scolaire privé où il enseignait aussi la musique.

Conservatoire : contrat non renouvelé
Quant au Conservatoire de musique François-Mitterrand, où il enseignait également, son contrat n’a pas été renouvelé à son échéance, en juin 2025. Ce n’est que maintenant que le ministère des Arts et de la Culture s’intéresse à son cas, alors que le passage de l’ex-professeur de musique au Conservatoire mériterait « une enquête », selon nos sources. « Il encourageait des filles à s’inscrire au Conservatoire. Il disait qu’il pouvait même les y conduire », nous a confié l’une des présumées victimes de l’enseignant. D’ailleurs, ce serait en compagnie de l’enseignant que la jeune femme de 26 ans se rendait au conservatoire de Quatre-Bornes lorsqu’elle était encore mineure.

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Attempt on chastity
Cette histoire aux proportions tentaculaires a pris au dépourvu l’établissement scolaire qui, sous la pression de l’opinion, des parents et la médiatisation de l’affaire, a fini par signaler deux cas « d’attempt on chastity » par le professeur de musique sur deux élèves âgées actuellement de 11 et 12 ans respectivement, vendredi dernier. Ces dernières étaient plus jeunes au moment des faits et se sont présentées d’elles-mêmes pour dénoncer l’enseignant. C’est la directrice de la Loreto Junior School qui a rapporté le professeur de musique, après consultation avec les parents concernés, au nom de l’école, soit six mois après la suspension de ce dernier.

D’autre part, le 11 février dernier, dans une correspondance adressée à l’étudiante en psychologie,  l’Institut de Lorette avait décliné la requête — la transmission de sa plainte auprès des autorités — de celle-ci en lui écrivant : « En ce qui concerne votre requête concernant la transmission de votre complainte aux autorités judiciaires compétentes, nous nous permettons, après avoir pris conseil, d’attirer votre attention sur le fait qu’une telle démarche n’est pas de notre ressort et vous incomberait exclusivement. »

Un mois avant d’informer les parents
Cependant, selon la mère d’une des présumées victimes de l’enseignant (voir plus loin) en octobre 2025, une enseignante avait déjà pris connaissance du témoignage de sa fille, laquelle s’était confiée à elle. Et ce n’est qu’un mois plus tard que l’administration de l’école, dit-elle, l’avait appelée pour l’informer que l’avocate de l’établissement souhaitait entendre sa fille. Or, en étant cette fois-là en présence d’allégations aussi sérieuses par une mineure à l’encontre d’un adulte, qui se seraient déroulées dans un lieu de sécurité, l’école était alors tenue par la Children’s Act 2020 de signaler immédiatement ce cas à son supérieur hiérarchique — en l’occurrence l’institut de Lorette — ou à la police.
L’Article 34 – « Mandatory reporting for child in danger » est clair à ce sujet : « (1) Any person who performs professional or official duties with respect to children, or any other person, has reasonable grounds to believe that a child with whom he is in contact with has been, is being or is likely to be, exposed to harm, shall report the matter to the supervising officer or to the Police.
(2) Any person who fails to comply with subsection (1) shall commit an offence and shall, on conviction, be liable to a fine not exceeding 200,000 rupees and to imprisonment for a term not exceeding 5 years. »

Disparu des réseaux sociaux
Pour les parents d’élèves qui étaient convoqués à une réunion explicative par l’école curepipienne jeudi dernier, celle-ci n’aurait pas été à la hauteur dans la gestion de ces allégations d’abus. En effet, dans un communiqué publié par l’Institut de Lorette le même jour, celui-ci précise que, dès qu’il a reçu une « plainte » formelle de l’ancienne étudiante de l’école, il a « sollicité l’avis d’un Senior Counsel et mis en place un processus juridique rigoureux visant à faire la lumière sur les faits (…) » et qu’« une enquête indépendante a été diligentée », aboutissant à la suspension de l’employé mis en cause. Les parents, remontés après cette réunion, se sont interrogés sur les « enquêtes » menées en interne et affirment être restés sur leur faim. Et au vu des allégations des deux jeunes élèves, l’enquête indépendante n’aurait pas été en profondeur dans cette affaire.
Entre-temps, le présumé agresseur, qui à hier n’avait pas encore été inquiété par la police, faute de déposition, a pris le soin d’enlever tous ses comptes sur les réseaux sociaux.

Message envoyé à une victime présumée, 12 ans :
« Tu peux m’appeler papa »
Une des deux présumées victimes — âgée de 12 ans et en Grade 7 au collège de Lorette — d’attouchements et de manipulation par l’ex-enseignant de musique, rencontrée vendredi dernier, confie que c’est en octobre 2025 qu’elle a informé une enseignante de ce qu’elle avait vécu. C’est en compagnie d’une de ses amies, qui aurait également été victime de cet enseignant, que la jeune fille s’est confiée à ce membre du personnel de l’école.
« Nous lui avons raconté ce qui nous était arrivé parce qu’elle était une amie très proche du professeur de musique. Elle nous a alors demandé de ne pas parler ouvertement de cette affaire, mais d’en faire part à la directrice de l’école », affirme-t-elle. Les dénonciations de l’ancienne élève et les allégations publiées sur les réseaux sociaux auraient encouragé les deux filles à briser le silence. « Je me suis aussi rappelé des sessions de sensibilisation sur les abus contre les enfants. J’ai réalisé que ce qu’il faisait n’était pas forcément correct », précise la collégienne.

Sa mère renchérit : « Je ne savais pas qu’elle s’était confiée à une enseignante. Elle ne m’avait rien dit, d’autant que je n’étais pas au courant de ce qu’il lui était arrivé depuis déjà quelques années. Ce n’est qu’en novembre 2025, lorsque l’école m’a appelée pour me parler d’un rendez-vous avec une avocate qui souhaitait entendre ma fille, que j’ai appris toute cette histoire. L’école m’a révélé ce qu’elle leur avait dit. J’ai eu un véritable choc. J’étais bouleversée et en colère à la fois, parce que cet enseignant aurait pu aller plus loin ! Il l’avait préparée à cela. Ce n’est que ce jour-là que j’ai pris connaissance de tout. »
Elle indique avoir accepté le rendez-vous et précise que sa fille a relaté les comportements de l’enseignant à son égard à l’avocate. « J’étais convaincue qu’après cette rencontre, l’enseignant aurait été arrêté », avance la mère de la jeune fille, qui pensait, dit-elle, que c’était la procédure et que les choses allaient s’arrêter là.

« Que va dire Monsieur ? »
Selon la jeune fille, les premiers gestes physiques auraient commencé pendant les cours de musique, alors qu’elle était en première année de Grade 4. Elle était alors âgée de neuf ans. « Il se mettait régulièrement à côté de moi et me touchait l’épaule », dit-elle. Les caresses furtives dans les cheveux, accompagnées de compliments, auraient suivi. « Il me disait que j’étais jolie, que j’avais de beaux cheveux et de ne jamais les couper. » Le jour où sa mère lui a coupé les cheveux, cette dernière se souvient que sa fille avait réagi en demandant : « Que va dire Monsieur ? » À l’époque, cette réaction ne l’avait pas alertée, confie-t-elle, d’autant qu’elle connaissait le professeur de musique, qui était un camarade de collège du père de sa fille et qui habite le même quartier que la famille.
En trois ans, l’enseignant a pu se rapprocher davantage de l’enfant. « Il me suivait sur Tik Tok. Il mettait un cœur à mes stories et likait mes publications. Il m’envoyait des messages pour me dire que je suis belle… Il me disait que je n’aurais pas de mal à avoir des petits copains. Il était focalisé sur les petits copains. Un jour à l’école, il voulait savoir si j’avais un crush en classe. Au début je pensais qu’il était gentil, il aimait bien aider les filles en portant leur sac, mais après j’ai commencé à me sentir mal à l’aise, surtout quand il a essayé de caresser ma jambe pendant la récréation », concède la présumée victime.
Cette dernière évoque également les photos et vidéos que le professeur de musique aurait faites d’elle et de ses camarades de classe pendant les cours, ainsi que son insistance à l’encourager à s’inscrire au Conservatoire de musique François-Mitterrand. La jeune fille explique aussi qu’elle savait qu’elle « faisait partie des préférées de l’enseignant », car il aurait accordé davantage d’attention aux filles, dont elle-même — qu’il plaçait au premier rang durant ses cours. Lorsque l’enseignant aurait appris que son élève traversait des épreuves familiales, il aurait, selon la mère de la jeune fille, adopté une approche « protectrice » afin de se rapprocher davantage d’elle. « Il lui a envoyé un message en lui disant : “Tu peux m’appeler papa.” »

L’Ombudsperson for Children, Aneeta Ghoorah
« Je pensais que l’école aurait consigné une déposition à la police »
L’Ombudsperson for Children, Aneeta Ghoorah, demandera l’ouverture d’une enquête sur les allégations d’abus à l’école de Lorette auprès du commissaire de police. Invoquant ses prérogatives en vertu de l’Ombudsperson for Children Act, Aneeta Ghoorah est en effet habilitée à réclamer une enquête policière lorsqu’elle estime que des mineurs sont en danger ou que la situation l’exige. Elle enverra une demande officielle en ce sens demain.

L’Ombudsperson pour les enfants avait recontré, à leur demande, la manager de l’établissement curepipien et deux représentantes du Loreto Institute, à son bureau lundi dernier. Ces dernières voulaient connaître les recours auxquels l’école pourrait faire appel dans cette affaire. « Nos enquêteurs leur ont expliqué dans les moindres détails ce que prévoit la loi, le principe du grooming. Par ailleurs, nous avons déjà fait des sessions de sensibilisation sur les abus et droits des enfants dans cette école », déclare Aneeta Ghoorah. « Je pensais qu’après notre rencontre, l’école aurait consigné une déposition à la police. Mais j’ai été surprise lorsque j’ai entendu le compte rendu de la réunion entre l’école et des parents d’élèves, jeudi dernier, et d’apprendre qu’aucune déposition n’avait été consignée », précise cette dernière.

L’affaire éclate en juillet 2025
Une ex-élève révèle avoir été ciblée à 9 ans…
En juillet 2025, la publication en ligne de la vidéo d’un spectacle par une enseignante, où le professeur de musique incriminé y figure, déclenche des commentaires dans lesquels il est qualifié de « prédateur. » Une ancienne élève de la Loreto Junior School qui avait fait part à certaines personnes de l’école, de manière informelle, qu’elle aurait été victime d’abus et de manipulation par l’enseignant, est invitée à « formaliser ses griefs », chose qui a été faite.

Selon la jeune femme, qui se trouve actuellement à l’étranger où elle étudie, les premiers comportements jugés inappropriés remonteraient à 2009, alors qu’elle était encore élève en primaire et âgée de neuf ans. Elle affirme que l’enseignant lui aurait accordé une attention particulière, différente de celle portée aux autres élèves, installant progressivement une relation qu’elle qualifie d’intrusive. Entre 2012 et 2014, dans le cadre des cours de musique au conservatoire, le rapprochement se serait intensifié, et en février 2015, des avances plus explicites sont accompagnées de cadeaux.

L’ex-élève soutient qu’un premier rapport sexuel aurait eu lieu en novembre 2015. Elle affirme qu’elle était alors mineure et que l’enseignant, d’environ 25 ans son aîné, se trouvait toujours en position d’autorité. La relation se serait poursuivie jusqu’en 2020. La jeune femme décrit une liaison clandestine, entretenue par des échanges de messages, des rencontres régulières et des stratégies destinées, selon elle, à dissimuler la situation à son entourage.

Après la rupture, elle évoque des pressions psychologiques et un harcèlement présumé : menaces de suicide, surveillance sur les réseaux sociaux, création de faux profils et utilisation d’informations personnelles liées à leur scolarité pour exercer une pression sur elle. Sa meilleure amie, une ex-élève de la même école, aurait été témoin de cette relation.

Grooming : un mode opératoire rodé
Le grooming désigne un processus de manipulation progressive par lequel un prédateur sexuel repère, cible et prépare sa victime en vue d’un abus. Cette stratégie repose sur l’instauration d’un climat de confiance, souvent en se montrant attentionné, protecteur ou généreux, afin de gagner l’affection et la loyauté de l’enfant ou de l’adolescent. Le prédateur cherche également à isoler progressivement la victime de son entourage, à banaliser certains gestes ou propos déplacés et à instaurer le secret, parfois en alternant flatterie, culpabilisation et intimidation. Ce mécanisme insidieux peut s’étendre sur des semaines, des mois, voire des années, rendant la prise de conscience et la dénonciation particulièrement difficiles pour la victime.

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