Ouverte le 23 février 2026, la Commission d’enquête présidée par l’ancien juge Paul Lam Shang Leen a rapidement pris le rythme d’auditions soutenues, à raison de plusieurs séances par semaine. Au-delà du calendrier théorique, c’est à travers les comptes rendus déjà disponibles que se mesure réellement l’ampleur du travail accompli. À ce jour, 12 comptes-rendus distincts de séances, couvrant la période du 24 février au 20 mars, permettent déjà de retracer les grandes lignes de l’enquête et d’en saisir la profondeur.
S’il ne reflète qu’une partie des audiences effectivement tenues, ce chiffre suffit néanmoins à témoigner d’une enquête déjà bien avancée, nourrie par une succession de témoignages clés.
À travers ces premières séances, la Commission commence à faire émerger les contours d’un dossier aux ramifications bien plus larges que prévu. Ce qui apparaissait initialement comme une agression entre détenus révèle progressivement une accumulation troublante de violences, de défaillances et de dysfonctionnements au sein de la prison de Melrose.
La Commission d’enquête présidée par l’ancien juge Paul Lam Shang Leen, instituée pour faire la lumière sur la mort d’Andy Selmour à la prison de haute sécurité de Melrose, le 9 décembre 2025, a progressivement mis au jour, au fil des séances, une réalité beaucoup plus complexe qu’un simple épisode de violence entre détenus. Ce qui se dessine à travers les témoignages, les images de vidéosurveillance et les expertises médicales, est celui d’un enchaînement de faits où s’entremêlent brutalité, tensions internes, défaillances structurelles et possibles négligences.
Une agression violente dans un climat sous haute tension
Dès les premières audiences, la Commission s’est appuyée sur les images captées par les caméras de surveillance pour reconstituer le déroulement de l’agression. Celles-ci montrent Andy Selmour encerclé dans la cour de la Kestrel Unit par plusieurs détenus, certains armés de morceaux de bois, avant d’être violemment frappé, notamment à la tête. Les éléments médicaux sont venus conforter cette lecture. L’autopsie pratiquée par le Chief Police Medical Officer a conclu à une fracture du crâne accompagnée d’hémorragies intracrâniennes, écartant clairement la thèse d’une chute accidentelle et confirmant la nature violente de l’agression.
Au-delà de l’acte lui-même, les audiences ont mis en évidence le contexte dans lequel cette violence s’est produite. Plusieurs détenus ont décrit une prison sous tension permanente, marquée par la surpopulation, un manque chronique d’effectifs et un climat de peur généralisée. La circulation de drogues synthétiques à l’intérieur de l’établissement apparaît comme un facteur aggravant majeur. Certains témoignages laissent entendre que ces substances circuleraient avec une relative facilité, alimentant des rivalités, des dettes et des règlements de comptes entre détenus. Andy Selmour lui-même a été présenté, selon certains témoins, comme impliqué dans ce trafic, ce qui pourrait avoir contribué à déclencher l’agression dont il a été victime.
Les circonstances immédiates du drame ont également été examinées en détail. La veille de sa mort, des tensions seraient déjà apparues autour de la disparition d’un téléphone portable illicite. Le jour même, la visite de sa compagne – qui lui a remis divers effets personnels, dont un tube de dentifrice soupçonné par certains de contenir de la drogue synthétique – aurait ravivé les convoitises et précipité la confrontation. Un détenu auditionné a reconnu avoir participé à l’agression, admettant avoir porté plusieurs coups à la tête avec une trique en bois, confirmant ainsi la violence extrême de l’attaque.
Une prise en charge défaillante et une chaîne de responsabilités en question
Mais c’est surtout la gestion de l’après-agression qui soulève les interrogations les plus graves. Les témoignages concordent pour décrire une prise en charge médicale tardive et insuffisante. Après avoir été conduit une première fois au Medical Ward, Andy Selmour aurait reçu des soins rudimentaires avant d’être renvoyé en cellule, alors même que son état nécessitait une attention médicale soutenue.
Son état s’est rapidement détérioré, avec des symptômes inquiétants tels que vomissements, difficultés respiratoires et perte progressive de conscience. Un médecin du service pénitentiaire avait pourtant recommandé son transfert immédiat à l’hôpital, suspectant un traumatisme crânien nécessitant des examens spécialisés, notamment un scanner. Cette recommandation n’a pas été suivie.
L’enquête a également révélé l’absence d’ambulance sur place au moment des faits, ainsi que des délais importants dans l’intervention des secours extérieurs. L’équipe du SAMU, arrivée sur les lieux en début de soirée, aurait dû patienter plusieurs minutes avant d’accéder à la prison en raison des protocoles de sécurité. Lorsque les secours ont finalement pu examiner le détenu, celui-ci était déjà décédé.
Les auditions ont par ailleurs mis en lumière plusieurs dysfonctionnements internes. Des manquements dans la communication entre les différents services ont été évoqués, tout comme le manque de personnel, tant du côté des gardiens que du personnel médical. Dans certaines unités, le ratio entre détenus et surveillants apparaît particulièrement déséquilibré, rendant toute intervention rapide et efficace difficile en cas d’incident.
Un autre élément marquant des audiences réside dans la description d’un environnement carcéral profondément dégradé. Les témoignages font état d’une atmosphère de peur, alimentée par la violence entre détenus, la présence d’armes artisanales et l’influence de réseaux liés à la drogue. Certains détenus ont même évoqué des tentatives d’agression jusque dans les espaces médicaux, illustrant le niveau de tension qui règne au sein de l’établissement.
Au fil des séances, la Commission Lam Shang Leen semble ainsi dépasser le cadre strict de l’agression mortelle pour interroger plus largement le fonctionnement du système carcéral. La mort d’Andy Selmour apparaît comme le point de convergence de plusieurs défaillances, qu’elles soient humaines, organisationnelles ou structurelles.
CE QUE L’ENQUÊTE A DÉJÀ MIS EN LUMIÈRE
À ce stade des auditions, les travaux de la Commission permettent déjà de dégager plusieurs enseignements majeurs.
• La nature violente de l’agression ne fait désormais plus de doute, confirmée à la fois par les images de vidéosurveillance et par les conclusions médico-légales. L’identification de plusieurs agresseurs et les aveux partiels de certains détenus viennent consolider cette première base factuelle.
• L’enquête met également en évidence un climat carcéral particulièrement dégradé à la prison de Melrose, marqué par la surpopulation, le manque d’effectifs, la circulation de drogues et la présence d’armes artisanales, autant d’éléments qui favorisent tensions et violences.
• Elle révèle en outre le rôle potentiel de la drogue comme élément déclencheur de l’agression, sur fond de rivalités et de dettes entre détenus, même si cet aspect reste encore à être pleinement établi.
• Enfin et surtout, les auditions soulignent de graves interrogations sur la prise en charge médicale du détenu après son agression. Retards dans les soins, absence de transfert à l’hôpital, malgré des recommandations médicales, difficultés d’accès aux secours : autant d’éléments qui alimentent désormais la question centrale d’une possible non-assistance à personne en danger.
L’enquête se poursuit, avec l’audition de nouveaux témoins, dont certains détenus impliqués directement ou indirectement dans les faits. Les conclusions finales de la Commission seront déterminantes pour établir les responsabilités, mais aussi pour formuler d’éventuelles recommandations. En attendant, les éléments déjà versés aux débats dessinent un tableau préoccupant, où la violence carcérale et les défaillances institutionnelles semblent avoir convergé pour aboutir à une issue tragique.
MELROSE, LE RÉVÉLATEUR D’UN SYSTÈME À BOUT DE SOUFFLE
Ce que révèle, en creux, la mort d’Andy Selmour dépasse largement le cadre d’un règlement de comptes entre détenus. Au fil des audiences, toute une mécanique apparaît grippée : une prison sous tension permanente, des effectifs insuffisants, une circulation de drogue devenue structurelle et, surtout, une chaîne de prise en charge qui se brise au moment critique.
L’agression était violente. Mais c’est peut-être l’après qui dérange le plus. Car derrière les coups portés, c’est l’incapacité du système à réagir avec la rapidité et la rigueur nécessaires qui interroge. Retards, hésitations, décisions non prises : autant de failles qui, mises bout à bout, dessinent un scénario où l’irréparable devient possible.
Melrose n’est plus seulement le théâtre d’un drame. Elle est en train de devenir le miroir d’un système carcéral qui montre ses limites, et que cette enquête oblige désormais à regarder en face.
========================================
DEV JOKHOO : ENTRE RÉFORMES AFFICHÉES ET ZONES D’OMBRE
Le départ forcé de Dev Jokhoo à la tête du Mauritius Prison Service marque la fin d’un passage aussi intense que controversé. Nommé en avril 2025 pour un mandat de deux ans, il quitte ses fonctions après seulement onze mois, dans un contexte où l’institution pénitentiaire se retrouve sous les projecteurs.
Sur le plan officiel, son bilan met en avant une volonté de modernisation et de professionnalisation. L’ancien commissaire insiste notamment sur les efforts déployés en matière de formation, avec l’organisation d’ateliers, de séminaires, et l’envoi inédit de plusieurs dizaines d’officiers en formation à l’étranger. Une démarche qui traduisait une ambition de renforcer les capacités du personnel et d’insuffler une nouvelle dynamique au sein du service pénitentiaire.
Mais ces initiatives n’auront pas suffi à masquer les fragilités d’un système confronté à des tensions profondes. Sous son mandat, la prison de Melrose est restée marquée par des problèmes récurrents : surpopulation, manque d’effectifs, circulation de drogues et climat de violence entre détenus. Autant de réalités aujourd’hui mises en lumière par la Commission Lam Shang Leen.
Les auditions en cours ont également révélé des dysfonctionnements dans la gestion opérationnelle et la prise en charge des incidents, posant indirectement la question de l’efficacité des réformes engagées. Si certaines avancées structurelles ont été amorcées, elles semblent avoir été dépassées par l’ampleur des défis sur le terrain.
En toile de fond, des interrogations persistent sur les circonstances exactes de son départ. Officiellement motivée par des raisons personnelles, sa démission intervient néanmoins dans une séquence où les révélations sur le fonctionnement du système carcéral s’accumulent, alimentant les spéculations.
Au final, le passage de Dev Jokhoo à la tête du Mauritius Prison Service laisse l’image d’une tentative de réforme confrontée à une réalité institutionnelle plus dure, où les ambitions affichées se heurtent aux limites structurelles d’un système sous pression.

