Une impressionnante chasse à l’homme est menée par la police depuis très tôt dans la matinée d’hier, pour retrouver Paul Sténio Hervel, un membre de l’état-major de la propriété sucrière de Médine, à l’ouest du pays, qui a abattu, hier, par balles tirées à bout portant, deux de ses collègues : Cyril de Guardia de Ponté, Field Manager, et Raymond Desvaux de Marigny, l’Assistant Field Manager, et aussi un sergent de police retraité, Aumbicaduth Sooknundun.
Cyril de Guardia de Ponté (54 ans) a été surpris dans sa voiture à 7h15 le matin à Bassin, et Raymond Desvaux de Marigny (40 ans) à son bureau à Médine, 20 minutes plus tard, alors qu’Aumbicaduth Sooknundun, âgé de 62 ans a été abattu à 8h20, à Terre-Rouge, sur la route St. Joseph, qui mène au Goulet, Baie-du-Tombeau.
Le signalement de Paul Sténio Hervel, domicilié à Rose-Hill, a été communiqué à tous les postes de police du pays et des mesures ont été prises pour assurer la protection d’autres personnes qui, selon les enquêteurs, se trouvaient sur la liste noire du fugitif. Ces craintes se sont révélées justifiées, car vers 16h, hier, Paul Sténio Hervel, à bord de sa Mazda blanche immatriculée CB 970 et munie d’un radiotéléphone de la propriété de Médine, a menacé de mort deux autres membres de l’état-major de Médine : Christian d’Unienville, l’administrateur et Ramlakhan, le Personel Manager, leur disant qu’il ne se rendrait à la police qu’après les avoir tués tous deux. Même les membres de sa famille, sa femme et ses enfants ont été conseillés de quitter leur maison devant laquelle des sentinelles ont été placées.
On devait apprendre au début de la soirée, hier toujours, que Paul Sténio Hervel avait abandonné sa Mazda et qu’il avait été aperçu dans la région rosehilienne à bord d’une Renault blanche. Le mobile de ces meurtres à la chaîne : Paul Sténio Hervel tiendrait les membres du comité disciplinaire de Médine parmi lesquels, MM. de Guardia de Ponté et Desvaux de Marigny, pour responsables de sa mise à pied décidée vendredi. En outre, il aurait emprunté à Aumbicaduth Sooknundhun d’importantes sommes d’argent à de forts taux d’intérêt.
L’enquête, dirigée par le surintendant Cyril Sibally, est actuellement approfondie pour déterminer les mobiles exacts de la folie meurtrière qui s’est accaparée soudain de cet homme qui incarnait aux yeux de tous ceux qui le connaissaient le type même du bon père de famille.
Coup de téléphone à Week-End
20 heures 27, hier soir, la rédaction de WEEK-END reçoit un appel de Paul Sténio Hervel qui demande à parler à deux de nos rédacteurs qui n’étaient pas là. Il accepte finalement de parler au journaliste qui répond au téléphone, en disant :
— Vous êtes journaliste ? Alors notez ce que je vais vous dire. J’ai des informations sur ce qui s’est passé aujourd’hui.
Notre interlocuteur, qui paraissait très calme et qui parlait d’un endroit où il y avait un léger écho, dit que tout ce qui s’était passé dans la journée d’hier, était un règlement de comptes. Il a parlé d’une « mafia » et déclaré que « les requins se sont mangés entre eux ».
Interrogé sur le sens de cette phrase mystérieuse, il répond à notre journaliste qu’il faut ouvrir une enquête sur les avoirs de « certaines personnes », parle de fraude, de campements mal acquis et affirme « qu’il y a plus dans cette affaire que le vol de 30 000 roupies dont on l’accuse ».
Il parle également d’une question d’injustice au niveau des promotions dont il aurait été victime. Il faut faire une enquête sur les avoirs de certains, répète-t-il. En trois fois au cours de la conversation téléphonique, il dit : — Vous êtes en train de me faire écouter par la police-là, hein ? Vous êtes en train de faire quelqu’un écouter ce que je vous dis !
Avant de couper la communication. Il a répété plusieurs fois ses accusations en citant certains noms.
Folie meurtrière d’un membre de l’état-major de Médine
À 7h 15 environ sur la route de Bassin-Pierrefonds, à Palma, un coup de feu éclate. Un homme touché en pleine poitrine s’affaisse sur le volant de sa voiture garée près d’un champ de cannes. Celui qui a tiré, carabine à la main, entre dans une autre voiture, une Mazda Breda de couleur crème, et quitte les lieux en trombe. Ce sera le premier cadavre de Paul Sténio Hervel, Section Manager de la propriété de Médine pour cette matinée ensoleillée du 18 janvier.
Paul Sténio Hervel, 51 ans, que tout le monde appelait affectueusement « Piou-Piou », s’est réveillé très tôt, hier matin. Son épouse Ginette aussi. Mais contrairement à ses habitudes, il n’a pas pris son petit déjeuner. Il a sorti sa voiture du garage de sa maison de la rue Capitaine Bruce, à Rose-Hill, sans trop faire de bruit. Ses voisins ne l’ont même pas entendu partir contrairement aux autres jours. Le sang lui était monté à la tête. Armé de sa carabine, Piou-Piou allait tuer, comme dans un accès de folie.
Première destination : Floréal où habite Cyril de Guardia, Field Manager de la propriété de Médine. Piou-Piou attend patiemment sa victime et la suit. Il lui fait même plusieurs appels de phare. Il rejoint Cyril de Guardia sur la route déserte de Bassin-Pierrefonds entre deux champs de cannes. Piou-Piou descend et va vers la portière de l’autre voiture et les deux hommes discutent un moment. La discussion s’envenime, et Piou-Piou arrache les clés de Cyril de Guardia et fonce sur sa voiture pour prendre sa carabine. Il tire à bout portant. De Guardia s’affaisse sur son volant dans un bain de sang. Il est à peu près 7h15.
Un gardien qui habite à pas plus de 300 mètres du lieu du crime entend la détonation. Il avait auparavant aperçu les deux voitures et leurs occupants. Il fonce au bureau central pour avertir un supérieur, sentant au fond de lui-même qu’un drame atroce venait de se jouer à côté de sa maison. Il a entendu toutefois, avant de partir, un vrombissement d’un moteur, Piou-Piou venait de démarrer en trombe…
Le gardien et un autre employé de la propriété de Médine arrivent sur les lieux vers 7h45 pour constater les dégâts. Cyril de Guardia vient de rendre le dernier soupir. L’employé, qui dispose d’un téléphone dans sa voiture, appelle désespérément le bureau central de la propriété pour avertir les autres du drame qui vient de se dérouler. Il est trop tard. Dans un bureau de la propriété, un deuxième corps gît déjà dans une autre mare de sang. Il s’agit de Raymond Desvaux, Sub-Field Manager de la propriété.
« Mo pe rod enn loto pou amenn M. De Guardia lopital, dan loto ki monte mo trouv lekor M. Desvaux », a déclaré le gardien, qui ne comprenait plus quelle folie agitait l’état-major de Médine.
Un climatiseur qui ne marche pas
À la propriété Médine, c’est un samedi comme les autres, avec la différence qu’hier, c’était le jour pour le contrôle des carabines des gardiens. Ainsi, personne ne s’est étonné en voyant arriver Piou-Piou avec une arme à la main.
À son bureau, Raymond Desvaux vaque à ses occupations habituelles. Il a un gros problème toutefois. Son climatiseur ne marche pas. Il appelle nerveusement Vivian Dinan, l’assistant-directeur des Relations publiques. Ce dernier ne peut rien faire et retourne à son bureau. Tout d’un coup, un bruit. Un coup de feu. Vivian Dinan pense que Raymond Desvaux a des problèmes avec son climatiseur. Il accourt. Un policier qui était sur les lieux depuis le matin arrive aussi en courant. Les deux voient Raymond Desvaux tituber vers la porte pour s’écrouler devant eux. On appelle à l’aide. Une voiture est avancée.
« Emmenez-moi vite à la clinique », dit Raymond Desvaux entre deux râles. Malgré la diligence du chauffeur, le Sub-Field Manager rendra l’âme quelques minutes après avoir quitté la cour de la propriété.
Connaissant parfaitement les lieux où il a travaillé durant ces 32 dernières années, Piou-Piou n’a aucun mal à quitter la cour sans être vu. Alors qu’il réarme sa carabine, comme le témoignent les cartouches vides qu’il a laissées sur place, un autre employé entre en trombe dans le bureau de Jean Lavictoire pour lui annoncer le drame qui secoue actuellement Médine.
Rue Captain Bruce
La nouvelle ne tarde pas à se répandre dans la ville de Rose-Hill. Un proche parent de Piou-Piou vient avertir sa femme que Piou-Piou aurait blessé deux employés de la propriété Médine. Toute la maison est en émoi. On ne se rend pas encore compte de la portée du drame. Mais des voisins déjà au courant prennent des dispositions au cas où Piou-Piou reviendrait chez lui pour mettre fin à la vie des siens dans un geste de suprême de désespoir.
C’est ainsi que toute la famille Hervel quitte la rue Captain Bruce. Mme Hervel ne tarde pas toutefois à apprendre que l’irréparable a été commis. « Je ne le verrai jamais vivant », crie-t-elle en quittant la maison. Une maison paisible, une cour ordonnée qui a toujours respiré la joie de vivre avec des voisins qui ont toujours su apprécier le côté social-workerde Piou-Piou.
« C’est quelqu’un qui ne se met jamais en colère. Il est toujours prêt à rendre service. Voyez notre rue comme elle est pleine d’arbres. C’est Piou-Piou qui a tout fait. Il y avait de la terre et des pierres à un certain endroit. Piou-Piou a tout fait enlever avant les fêtes de fin d’année », nous dit un voisin.
Un cadavre à Terre-Rouge
Une voiture crème s’arrête devant la maison de l’ex-sergent Sooknundun. L’homme au volant klaxonne, L’ex-sergent sort de sa maison en tenue assez négligée, et comme il connaît le chauffeur, il n’hésite pas à monter dans la voiture. Le chauffeur n’est autre que Piou-Piou, avec déjà deux cadavres à son tableau de chasse du jour. Les deux hommes prennent la route de St-Joseph qui mène du Goulet à Terre-Rouge. Là aussi éclate le même coup de feu et une troisième victime tombe. On retrouvera par la suite le cadavre en bordure de la route.
Il est 8h30 quand on retrouve le cadavre de l’ex-sergent Sooknundun. Il est encore chaud, selon un témoin, avec une blessure béante au bas du thorax. La balle a traversé de part en part le corps. Un trou à l’arrière. L’épouse de l’ex-sergent arrive bouleversée près du corps de son mari et éclate en sanglots. Un fourgon et des policiers arrivent quelques minutes plus tard. On y met le corps en position assise. Le sang dégouline de la blessure.
« To finn fini mor ! » crie la femme de la victime. Les badauds racontent comment la veille Mme Sooknundun avait reçu un appel téléphonique pour l’avertir qu’on allait tuer son mari. On commente l’événement : l’ex-sergent était très connu, c’était un casseur.
« Rambo » à Bambous
C’est la panique générale parmi les employés de la propriété de Médine. Il est 13h00 environ et le ciel est bas et lourd. Le responsable de la CID chargé de l’enquête a quitté le poste de police de Bambous pour se rendre à Pierrefonds avec toute une équipe. Trois camions, des jeeps et une voiture bourrés de soldats de la Riot Unit s’apprêtent à démarrer. Fusils de calibre 303, gourdins, boucliers d’osier, gaz paralysant…. tout l’arsenal pour la grande chasse à l’homme. La scène sent le déjà vu. Comme au cinéma avec Rambo. Bien entraînés, les soldats ne causent pas beaucoup. On sent l’efficacité d’un entraînement intensif. Une note insolite toutefois : dans la fébrilité de la préparation pour une gigantesque chasse à l’homme, un soldat apporte des mangues mûres pour ses amis dans une jeep.
Un gros coup de tonnerre. L’orage éclate et il pleut des cordes. Les soldats qui sont dans les jeeps installent des bâches. On se protège comme on peut. Ensuite, c’est le signal du départ. Ce n’est pas une partie de rigolade. Les soldats ne savent pas à qui ils ont affaire. Celui qu’ils chassent est armé et peut être considéré comme dangereux. Il a déjà tué en trois occasions. « Je crois qu’il s’est suicidé », dit quelqu’un dans la foule qui s’est massée autour du poste de police. Me Alan Ganoo arrive à 13h30. Des proches de la famille Hervel ont déjà prévenu Me Ivan Collendavelloo. Alan Ganoo donne des coups de téléphone. En quelques minutes, il a, à peu près, toute l’histoire.
Pendant ce temps, branle-bas de combat sur la propriété. Chacun se sent visé. « Il est peut-être devenu fou et il peut tirer sur n’importe qui. Il faut prendre les précautions », nous dit un haut cadre de la propriété qui, avec sa famille, avait déjà quitté son domicile pour se réfugier chez un collègue sur la propriété solidement gardée par des soldats de la Riot Unit.
Sur la route Geoffroy reliant Bambous à la route de Flic-en-Flac, des attroupements çà et là. Médine est à la une de toutes les conversations. La pluie s’est arrêtée entre-temps. Un vrombissement au loin. C’est l’hélicoptère appelé d’urgence pour participer à la chasse à l’homme. L’hélicoptère fouille les champs et les moindres recoins des bosquets. On imagine mal toutefois Piou-Piou embusqué dans sa voiture sous un arbre à cet endroit. L’hélicoptère tournoie aussi sur la maison de M. D’Unienville, le manager de la propriété de Médine. « Il faut aussi le protéger », dit un policier. Et il recommence à pleuvoir. À 15h20, c’est la relève de la garde à l’impasse Ambrose, à Rose-Hill, car la maison est surveillée depuis le matin. Des badauds arrêtés au coin de la rue observent la maison de loin.
Un homme exemplaire
Paul Sténio Hervel, âgé de 51 ans, et travaillant sur la propriété Médine depuis plus de 31 ans, est l’image-type du bon père de famille et du bon vivant. D’un caractère enjoué, il impressionnait ses proches par sa générosité que certains mettent sur le compte d’une extravagance mal dissimulée. Toutefois, prêt à rendre service, prenant volontiers le temps de prendre un verre avec des amis, on ne lui connaissait aucun geste violent. Chez lui, c’est la plupart du temps table ouverte pour ceux qui passent dans les environs. Et après 31 ans de services à Médine, d’aucuns estiment qu’il n’a aucun souci matériel. Qu’est-ce qui a donc poussé Paul Sténio Hervel, homme affable au demeurant, à cet accès de folie ?
Nous avons interrogé des dizaines de personnes de son entourage et les recoupements sont précis. C’est ainsi que nous pouvons esquisser un portrait de Paul Sténio Hervel que beaucoup ne connaissait pas. Dans un passé pas trop lointain, Paul Sténio Hervel n’avait aucun problème d’argent. Bien au contraire. En sus de son travail à l’usine, il s’était lancé dans des affaires tout à fait honnêtes. C’est ainsi qu’il était devenu propriétaire de deux maisons. Par la suite, les choses se sont détériorées et Paul Sténio Hervel a vendu une de ses maisons à un éminent gynécologue de Beau-Bassin. L’homme affable était devenu joueur et aurait ainsi emprunté une très grosse somme d’argent de l’ex-sergent Sooknundhun. À très fort taux d’intérêt.
Un vendredi noir
Depuis le début de la semaine, Piou-Piou n’était pas dans son assiette. Selon ses proches, quelque chose le tracassait et il ne riait même plus de bon cœur. Et pour cause ! Paul Sténio Hervel savait, à hier matin, qu’il allait perdre son emploi sur la propriété Médine. Cette décision de l’administration de l’usine était liée, semble-t-il, à ses dettes et à certaines de ses pratiques. En effet, il avait été averti vers 16h vendredi que Médine avait pris la décision de se passer de ses services.
À 17h 45, un message avait été passé par toutes les radios dans les voitures demandant à Piou-Piou de se rapporter à l’usine. Il n’y a pas répondu. Il avait pris d’autres dispositions.
Le surintendant de police Cyril Sibally mène l’enquête
À 20h45, hier soir, le surintendant Cyril Sibally responsable de l’enquête, a indiqué à WEEK-END que la police n’avait pu retracer l’auteur des assassinats. Il a déclaré toutefois qu’il espérait que la police serait en mesure, d’hier soir à ce matin, mettre la main sur Paul Sténio Hervel. L’officier de police a aussi tenu à préciser que toutes les dispositions avaient été prises pour garantir la sécurité de ceux qui pourraient tomber sous les menaces de « l’assassin ».


