Fuir la prison : Quand l’hôpital devient un sanctuaire à l’impunité…

Il existe des dérives qui s’installent lentement, presque silencieusement, mais qui finissent par transformer profondément la perception de la justice. Celle que nous voyons aujourd’hui reprendre forme à Maurice, comme cela a été le cas dans le passé dans l’une des affaires d’Air Mauritius, appartient à cette catégorie. Une dérive insidieuse, mais redoutablement efficace : le recours « providentiel » à l’hospitalisation par des suspects de haut niveau pour éviter la détention policière. Ce phénomène, loin d’être anecdotique, révèle une faille systémique que certains n’hésitent plus à exploiter méthodiquement. Aujourd’hui plus que jamais, il est temps de refermer la porte des chambres d’hôpital ou des cliniques érigées en sanctuaires judiciaires. Car si la santé est un droit inaliénable, la justice l’est tout autant. Et lorsqu’un droit commence à servir d’arme pour neutraliser l’autre, la République elle-même vacille.

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1. L’hospitalisation comme échappatoire : une faille devenue stratégie judiciaire

Tout repose sur un principe juridique indispensable : le droit absolu à la santé et à l’examen médical immédiat après une arrestation. Ce droit protège contre les violences, les abus, les maltraitances. Il est vital, et personne ne songerait à le remettre en cause. Pourtant, c’est précisément ce droit qui est en train de devenir, pour une frange très spécifique de prévenus, ceux qu’on appelle les puissants, un bouclier contre la rigueur du processus pénal. Il suffit désormais d’une douleur thoracique opportunément apparue, d’un pic tensif soudain, d’un malaise interprété comme stress aigu, ou d’un trouble diabétique « dérégulé » pour qu’un suspect soit extrait du circuit policier et placé sous observation médicale.

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Le pouvoir de décision bascule alors instantanément du commissariat à l’hôpital. Dès qu’un médecin signe un certificat d’admission – par prudence, par professionnalisme, par crainte de rater un symptôme sérieux, ou, dans certains cas, par complaisance, pour ne pas dire les millions sonnantes –, la police n’a plus de prérogative réelle. Le suspect ne passe plus par la case cellule. Il rejoint une chambre d’hôpital, le plus souvent en clinique privée, pour ceux qui ont les moyens, parfois dans une unité spécialisée, mais dans tous les cas, loin des murs froids d’un poste de police. Et tant qu’il n’est pas déclaré « fit to attend Court », le mécanisme judiciaire est suspendu. L’enquête se poursuit à pas feutrés, les interrogatoires doivent s’adapter, la comparution initiale est retardée. La machine pénale se grippe.

Ce système crée automatiquement deux réalités opposées. D’un côté, les prévenus ordinaires qui, faute de réseaux ou de moyens, passent la nuit dans une cellule austère, enfermés derrière une porte de fer. De l’autre, une élite capable de transformer une arrestation en admission clinique, de remplacer la pression psychologique de la cellule policière par le confort d’une chambre climatisée, entourée de proches, d’avocats et de médecins disponibles. Le message envoyé au public est glaçant : à Maurice, la justice ne punit pas tout le monde de la même manière.
Un État de droit ne peut tolérer que l’application de la loi dépende de la capacité d’un suspect à mobiliser un médecin ou à « tomber malade » au bon moment. La justice ne peut pas être suspendue au taux de cholestérol d’un individu, ni se laisser manipuler par des symptômes qui apparaissent miraculeusement quand les menottes apparaissent. Tant que ce mécanisme perdurera, il restera un outil dangereux, une brèche qui menace l’équité même du système pénal. Car un système qui permet d’éviter la détention par un simple certificat médical n’est pas seulement imparfait : il devient inutile, injuste, et profondément inégalitaire.

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2. Ravatomanga et Fakim : la nouvelle génération de “malades soudains”

Les cas récents font office de révélateurs. Il n’est plus possible de les considérer comme des incidents isolés : ils dessinent clairement une tendance, une méthode, une manière d’échapper aux premières heures cruciales de toute procédure pénale.
Le premier exemple, retentissant, est celui de Mamy Ravatomanga, homme d’affaires malgache influent et proche de l’ex-Président en fuite de Madagascar, Andry Rajoelina. Arrivé à Maurice en octobre 2025 dans un climat politique et judiciaire explosif à Madagascar, il est d’abord accueilli au Jet Prime Lounge par ses soutiens et partenaires d’affaires, puis interpellé par la Financial Crimes Commission (FCC) pour une affaire de blanchiment allégué portant sur plusieurs milliards de roupies. Mais cette arrestation se déroule… dans une clinique privée. Selon la presse, Ravatomanga ne voit jamais l’intérieur d’un poste de police : il est arrêté dans un établissement de santé où il s’était rendu pour des soins. Depuis lors, il reste sous « surveillance médicale », une expression qui remplace dans ce cas précis l’expression « garde à vue ». Il a bien été interrogé, mais transporté en ambulance à la FCC avec des séances d’interrogatoire ne dépassant pas 4 heures.

Aucune cellule. Aucun interrogatoire prolongé en environnement policier. Aucune nuit en détention. Ce traitement, inédit pour un suspect d’un tel calibre, donne immédiatement le ton : l’hôpital ou la clinique devient un bouclier, un espace tampon qui absorbe le choc judiciaire.

Quelques jours plus tard, c’est au tour de Junaid Haroon Fakim, ancien commissaire de la FCC, de suivre exactement la même trajectoire. Interpellé dans le cadre de l’enquête sur une réunion «secrète» élargie avec Ravatomanga, il serait victime d’un malaise peu après son arrestation. Il est transporté en urgence à l’hôpital Victoria, puis transféré à la clinique C-Care Wellkin où, là encore, il est admis pour observation. Sa comparution se déroule depuis ce cadre médical ; il obtient sa mise en liberté sous caution sans avoir passé le moindre moment en détention policière.

Ces deux affaires, liées au même cycle politique et institutionnel, démontrent la naissance d’une stratégie désormais rodée : transformer chaque arrestation en incident médical. Le fait que cela touche à la fois un homme d’affaires étranger immensément riche et un ancien haut responsable de la lutte anticorruption montre que cette méthode ne connaît pas de frontières sociales ou géographiques : elle sert avant tout les puissants, les connectés, ceux qui disposent des moyens pour déclencher un mécanisme médico-judiciaire extrêmement efficace.

Et lorsque la justice commence à perdre la main face à un certificat médical, ce n’est plus seulement la procédure qui est compromise : c’est la confiance dans l’intégrité de l’État. Car le public comprend très vite que, pour certains, l’arrestation n’est pas un choc mais une formalité ; une formalité qu’il est possible d’amortir par une admission rapide dans une clinique privée.

3. Sir Harry Tirvengadum : un précédent historique qui hante encore la République

Ce phénomène, s’il choque aujourd’hui, n’est pourtant pas nouveau. La République de Maurice a déjà vécu un précédent d’une ampleur telle qu’il reste, trois décennies plus tard, un symbole amer : l’affaire Sir Harry Tirvengadum, l’ancien tout-puissant patron d’Air Mauritius.
Dans les années 1990, Sir Harry Tirvengadum est au cœur d’un scandale financier et de corruption qui secoue la compagnie aérienne nationale, une vaste opération de commissions occultes. La justice l’inculpe. Le pays observe. Et soudain, son état de santé devient fragile. Très fragile. Trop fragile pour être détenu, trop fragile pour comparaître normalement, trop fragile pour suivre une procédure régulière. Pendant des années, à coups de certificats médicaux successifs, d’admissions supervisées, de rapports dramatisés, Tirvengadum réussit à éviter la prison, à suspendre les audiences qu’il assiste sur un lit mobile de malade, à bloquer les procédures.

Pourtant, l’opinion publique dit le voir à l’époque souvent en forme : attablé dans de bons restaurants, fréquentant les meilleurs cercles sociaux, menant une vie aisée et ostentatoire. Officiellement malade, réellement en liberté. Officiellement fragile, en vérité parfaitement autonome. Cette affaire a laissé une trace indélébile dans la mémoire collective : celle d’un système judiciaire incapable de résister au poids des puissants, paralysé par la première signature médicale, incapable d’aller jusqu’au bout de l’exercice de la justice.

Le parallèle avec Ravatomanga et Fakim est évident. Les similitudes trop nombreuses pour être ignorées. Et ce parallèle est dangereux, car il suggère que Maurice n’a jamais refermé la parenthèse Tirvengadum. Les mêmes mécanismes semblent se reproduire : la maladie comme refuge, la clinique comme sanctuaire, la procédure pénale comme simple formalité contournée.

Si la République de Maurice veut empêcher que cette dérive devienne une norme, elle devra affronter cette réalité sans détour : aujourd’hui, l’hôpital est devenu, dans certains cas, une extension des couloirs de la justice… mais une extension sélective, réservée à ceux qui peuvent mobiliser des moyens considérables et obtenir en quelques minutes ce que d’autres ne pourront jamais espérer. Cela mine l’idée même de justice.

Une République mature ne peut tolérer l’installation d’une justice à deux vitesses. Elle doit protéger la santé sans laisser la santé devenir un instrument de contournement. Elle doit garantir l’équité sans laisser les cliniques privées devenir des zones franches pénales. Elle doit se souvenir du précédent Sir Harry Tirvengadum pour éviter que l’histoire, encore une fois, ne se répète.

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