(Photo by John THYS / AFP)

Le puits d’interrogations semble sans fond. Alors que les gouvernements sont confrontés au déferlement du covid-19, les perspectives de sortie de crise s’accompagnent d’un amoncellement de questions vertigineuses sur l’état du monde post-coronavirus.

Comment redémarrer des pays aux économies littéralement figées, leurs emplois sans doute détruits dans des proportions possiblement inégalées ? Dans quel état retrouvera-t-on les marchés financiers, les démocraties, les Nations, les libertés publiques, les accords multilatéraux ?

« Est-ce un gros titre ou une tendance ? Assistons-nous à un évènement qui va remodeler les relations internationales et les relations entre Etats ? », s’interrogeait la semaine dernière Aaron Miller, de la fondation Carnegie Endowment for International Peace, lors d’un séminaire sur internet.

Et d’ajouter, en pointant la fragilité des Etats-Unis de Donald Trump: « Est-ce que cette position dominante, ou absence de position dominante, va ouvrir des opportunités ou des vulnérabilités pour différents pays dans le monde ? ». Une allusion évidente à la Chine, concurrente affichée des Etats-Unis pour la suprématie mondiale des décennies à venir.

De fait, la tentation est forte d’anticiper une recomposition des grands équilibres dans une économie mondiale questionnée dans son fonctionnement.

Plusieurs experts consultés par l’AFP dans le monde évoquent le spectre de déflagrations sociales. Si certaines puissances ont mis en place des outils d’indemnisation des entreprises, d’aide aux chômeurs et d’assistance aux plus démunis, d’autres n’en auront pas les moyens financiers.

– Manques et dépendances –

« Le potentiel de troubles sociaux, dans des pays qui n’ont pas de filet de sécurité pour ceux qui ont perdu leur emploi, me semble très réel avec de possibles répercussions sur la gouvernance et au-delà », résume Joshua Geltzer, professeur de droit à l’université Georgetown de Washington.

Et selon l’ampleur de ces troubles, des régimes pourraient vaciller, insistent plusieurs sources. Quitte à ce que certaines puissances, dont la Russie, soufflent sur les braises à leur profit.

Outre ces imprévisibles destins nationaux, une série de grands principes pourraient être remis en cause. La mondialisation des échanges a dominé les débats depuis l’après-guerre. Mais douze ans après la crise financière asiatique de 2008, qui avait déjà sérieusement ébranlé le système, la façon de faire du commerce risque de changer.

« On assiste à un déclic phénoménal », a assuré à l’AFP Bakary Sambé, directeur du Timbuktu Institute basé à Dakar, en évoquant une faiblesse des stratégies sanitaires européennes et américaines. « Voilà toute une élite mondiale qui nous a théorisé pendant très longtemps le libéralisme et la mondialisation et qui a été la première à fermer ses frontières ».

Qu’il s’agisse de masques, de pétrole ou nourriture, l’épidémie crée des manques, initie des dépendances, suscite des aides plus ou moins instrumentalisées qui feront date.

– L’OMS « effacée » –

 

« La dé-globalisation peut potentiellement s’accélérer dans le sillage de la crise. Il y aura certainement plus de conflits liés aux systèmes commerciaux et au besoin de sécuriser les chaînes d’approvisionnement », estime Pratap Bhanu Mehta, chercheur en sciences politiques à l’Ashoka University près de New Delhi, dans une chronique publiée sur le site The Indian Express.

Donald Trump, le Chinois Xi Jinping ou l’Indien Narendra Modi ne mettront pas de côté leurs objectifs, assure-t-il. Alors que la pandémie monopolise la bande passante, « les différents partis et idéologies politiques, de Trump à Xi en passant par Modi, ne cesseront pas d’utiliser la crise pour servir leurs objectifs ».

Les lignes de fracture historiques pourraient donc bouger. Mais la tectonique est incertaine. L’Afrique, pour ne citer qu’elle, pourrait repenser des décennies de relations avec les Européens.

« Le facteur psychologique et symbolique de la redécouverte de l’Europe vulnérable, impuissante même pour elle même, incapable de coordination, pèsera beaucoup sur les nouveaux rapports avec l’Afrique », prévoit ainsi Bakary Sambé, pronostiquant une Chine plus présente encore sur le continent.

Et au-delà des logiques régionales, c’est une certaine idée du monde qui est menacée. Car si la coordination internationale, déjà affaiblie par l’unilatéralisme de Donald Trump, est jugée essentielle pour juguler la maladie, elle ne s’est pas imposée aux décisions nationales.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS), en théorie autorité globale sur le sujet, « semble de plus en plus effacée », s’inquiète à cet égard Barthélémy Courmont, chercheur à l’Institut de recherches internationales et stratégiques (IRIS) à Paris.

« On ne cherche pas tant à éradiquer le virus qu’à ne pas y être trop exposé », constate-t-il dans une interview en ligne. « Quelle légitimité accorderons-nous aux institutions internationales si celles-ci n’ont pas autorité pour gérer des crises ? (…). C’est le système-monde dans lequel nous vivons qui sort un peu plus fragilisé de cette crise ».

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