Gérard Sullivan est né le 2 août 1941. Il a été ordonné prêtre en 1971, le jour même de son 29ème anniversaire. Un demi-siècle de sacerdoce pour cet homme d’église et de scène, apprécié et parfois critiqué pour sa vision. Dans le cadre de ses 50 ans de sacerdoce, Alain Gordon-Gentil lui consacre Itinéraire d’un pêcheur d’hommes une biographie format entretien qui sort cette semaine.

Prêtre, comédien, animateur télé et radio, Gérard Sullivan n’a pas eu un parcours conventionnel. Au cœur du spectacle vivant depuis les années 70, on lui doit Zozef Ek So Palto Larkansiel, Les pêcheurs de perle, Un homme parmi les autres, Les Misérables, Starmania, Sister Act, et bien d’autres. Des succès aussi marqués par des controverses émanant des rangs des conservateurs. Dans les années 70, dans une Ile Maurice post-indépendance qu’un prêtre ait aussi un pied dans l’univers du spectacle était mal vu. Bien entendu, peu importe le qu’en dira-t-on, les critiques et les “lettres anonymes”, Gérard Sullivan ne s’est jamais laissé enfermer dans un sacerdoce traditionnel : “Je voulais donner un autre visage, un autre témoignage de cet engagement aux Mauriciens”, souligne le prêtre que nous rencontrons chez lui à Rose-Hill.

Un homme, plusieurs vocations

Cette année, il célèbre ses cinquante ans en tant que prêtre, événement marqué par la sortie du livre d’Alain Gordon-Gentil prévue pour le 27 aout. Ces derniers temps, Gérard Sullivan : “enchaîne depuis les rencontres et les célébrations.” Epuisé par ce rythme effréné, se replonger dans ses souvenirs lui donne cependant un nouvel élan. “En découvrant le livre d’Alain Gordon-Gentil et en faisant le bilan de mes 50 ans, je peux dire que je m’attendais pas du tout à ce résultat. Quand on remet en place toutes les pièces du puzzle sur ma vie, je me pose des questions. Est-ce vraiment moi qui ai vécu et provoqué tout ça ? Est-ce bien moi qui me suis embarqué dans toutes ces situations ? Je n’aurais jamais imaginé en entrant au séminaire vivre ces choses auprès de Mgr Jean Margeot et Jean-Maurice Piat. J’ai aussi travaillé pour la radio et la télévision dans des émissions non seulement d’ordre religieux mais aussi socio-culturelles.” L’une des étapes marquantes de son parcours à la radio est l’émission consacrée aux prisonniers et à leurs proches : Baro pa aret lavi.

Zozef Ek So Palto Larkansiel

1981. Zozef Ek So Palto Larkansiel, traduction en kreol de Joseph and the Amazing Technicolor Dreamcoat, comédie musicale du compositeur Andrew Lloyd et du parolier Tim Rice sortie en 1968 est mise en scène au théâtre de Port-Louis par Gérard Sullivan. Le prêtre osera surtout s’associer au militant Dev Virahsawmy, un ami de l’école Saint Enfant Jesus. Mais le personnage étant particulièrement controversé :“Dev était considéré comme un marxiste et un extrémiste. C’était un peu le diable rouge.” Ce dernier assure la traduction en kreol du texte biblique, alors que la langue était perçue comme vulgaire. Dans son introduction à la biographie du Père Sullivan, Alain Gordon Gentil décrit cette période où “la langue créole à Maurice est l’objet d’un mépris appuyé.”Le spectacle connaît, contre toute attente, un succès phénoménal, avec plus de 75 représentations.

D’un commun accord, le nom de Dev Virahsawmy n’était pas dans l’affiche du spectacle. “Ce n’est qu’à la 25ème représentation que j’ai annoncé mon complice. Ce qui était fait était fait.” La pièce a tourné à Maurice, aussi bien qu’à Rodrigues et La Réunion. Elle a été reprise quatre fois au cours de ces derniers 40 ans.

Mes folies et intuitions

Deux ans avant Zozef ek so palto Larkansiel (1979), il y avai eu Un homme parmi les autres. “Un spectacle sur la passion du Christ où je jouais le personnage central. Imaginez-vous un prêtre qui joue le Christ sur scène. Les gens étaient bouleversés. Intuition pour certains, ou folies pour d’autres : “Au final les gens acceptaient d’entrer dans mes folies pour les permettre d’aboutir.”

Au cours de cette rencontre avec le Vicaire Général du diocèse, “intuition” est un mot qui revient souvent, pour expliquer ses choix. “Quand je fais le bilan des cinquante ans, si ça ne devait reposer que sur mes propres forces et mes capacités, peut-être que je ne serai pas là. Il y a eu des moments extraordinaires, mais aussi des moments de questionnement, où je me suis demandé ce que je faisais là. Dans ces moments, on est conscient de sa fragilité, de sa vulnérabilité, de ce qui vous retient. Ce qui vous fait continuer vient une dimension spirituelle autre.”

Dans nombres de ses projets, Gérard Sullivan a été en mesure de se frayer un chemin en brisant les préjugés. Par exemple, dans Starmania en 1995, il ose mettre en scène un opéra rock qui a pour personnage principal un homosexuel. Encore aujourd’hui, il ne s’explique pas la réussite de ce grand spectacle. “Que ce soit par rapport à ma vocation ou à la scène, je crois qu’il y a un moment où une intuition prend la forme d’une conviction. A chaque fois, j’ai eu des gens qui ont partagé cette conviction, avec qui j’ai travaillé pour faire aboutir mes projets. Je n’ai pas d’autres analyses scientifiques, psychologiques ou sociologiques pour dire cela.” De se demander : “Qu’est ce qui fait qu’une œuvre d’art, une musique ou une pièce traverse les siècles ? Pourquoi ça touche encore les gens 500 et 600 ans après ? N’est-ce pas parce qu’à un moment, cette personne a été habitée d’une intuition qui a fait saisir un moment, une étincelle d’éternité qui traverse le temps. Ce sont des choses qui nous arrivent.”

L’église, espace de créativité et de liberté

Malgré toutes les bagarres et soubresauts, j’ai tout le temps eu des gens qui m’ont compris et fait confiance comme le Mgr Jean Margéot sans qui je ne serais pas qui je suis aujourd’hui. Même si nous n’étions pas toujours sur la même longueur d’onde et que nous ne partagions pas la même sensibilité, il était capable de comprendre qu’il y avait là un défi à relever”. Avant de rentrer du séminaire à Paris, Gérard Sullivan raconte l’avoir rencontré à Paris. “Après m’avoir écouté il m’a dit qu’il comprenait ce que je voulais faire. Mais il a surtout tenu à me prévenir que les gens n’avaient pas changé à Maurice et que certains me le feraient payer très cher. Tout en m’assurant qu’il m’aiderait.”

50 ans après, Gérard Sullivan dit :“Je vis ce que j’aime, et j’aime ce que je vis.” Né à Vacoas dans une fratrie de cinq enfants, quatre frères et une sœur, après ses études au Collège du St-Esprit, Quatre-Bornes, il intègra le collège d’Agriculture et fut recruté comme chimiste sur la propriété sucrière de Médine. “ Si j’avais continué comme chimiste sur la propriété sucrière de Médine, peut-être que j’aurais terminé chef d’usine comme mon remplaçant. Avec tout ce que cette fonction comportait comme responsabilité, est-ce-que vous m’auriez vu tous les soirs assurer l’animation sur les radios et à la télévision et sur les scènes de théâtre ? L’église m’a accordé un espace de créativité et de liberté qu’aucune autre profession ne m’aurait donné.”

Le gentil rebelle

Souvent décrit comme un rebelle il affirme qu’il est loin de l’être.“ J’avance par intuition. Je veux que les gens m’aiment. Je veux leur faire plaisir et qu’ils soient heureux. Je profite de leur joie, de leur plaisir et de leur affection. J’aime qu’on m’aime.”

La réponse à sa vocation, “Ce n’est qu’à la fin de ma vie que je l’obtiendrais. On n’est jamais sûr de rien”, disait-il dans Le Mauricien en 1980. “Après 50 ans, je commence à croire que j’étais fait pour être prêtre. Je pense que nous avons une intuition profonde, une conviction qui nous habite et sur lesquelles nous pouvons parier notre avenir. Chaque jour, nous construisons une nouvelle étape de notre parcours personnel qui confirmera cette conviction. J’ai eu raison de croire en mon intuition de départ.”

“Certaines personnes voyaient en moi des aptitudes à être prêtre, mais je ne voulais pas le voir. Mais petit à petit, on m’a fait voir les choses et j’ai pris conscience à travers cela, que quelqu’un me faisait confiance et m’appelait.” Au bout d’une quinzaine d’année de réflexion à 22 ans, il accepta sa vocation et s’embarqua en France. Après sept ans à se former au Séminaire Universitaire de Carmes à l’Institut Catholique de Paris, Gérard Sullivan rentra au bercail en 1970 et souhaita changer le monde, combler les divisions, “bâtir des ponts” entre les arts, l’église et les cultures.

“Si j’etais resté uniquement dans ma paroisse et à la sacristie, je n’aurais pas rencontré tous ces gens d’autres religions, comme Sanedhip Bhimjee, Anna Paten, Souriah Gayan. Mon travail de prêtre me permet de créer des ponts là où des gens bâtissent des murs et placent des barbelés.” D’autres rencontres ont aussi débouché sur de belles amitiés. Le père Sullivan a aussi mis en lumière des personnages comme Lindsay Min Fa, Cyril Ramdoo, Nicolas Ritter (Zozef Ek So Palto Larkansiel), Carol Lamport dans Starmania, Linzy Bacbotte dans Sister Act. Cette pièce fut présentée au J&J en 2017. “Là aussi, on pourrait demander ce qu’un prêtre vient faire là? C’est la création. Si Dieu ne trouve pas son compte dans une création artistique aussi fort que cela, alors moi je n’y comprends plus rien.”

“Mon travail de prêtre me permet de créer des ponts là où des gens bâtissent des murs et placent des barbelés”

Livre

“Itinéraire d’un pêcheur d’hommes – Conversations avec Gérard Sullivan »

Disponible à partir du 27 août en librairie, Itinéraire d’un pêcheur d’hommes – Conversations avec Gérard Sullivan, publié aux Editions Pamplemousses, est le nouvel ouvrage de l’écrivain et journaliste Alain Gordon-Gentil. Tout comme ses deux ouvrages précédents sur Gaëtan Duval et Michel De Spéville, dans Le Droit à l’excès et La passion en héritage, l’auteur use d’un format d’entretien/biographie similaire pour présenter Gérard Sullivan. Trois mois de rencontres et d’entretiens dans la maison du prêtre à Rose-hill. Le prêtre parcourt sa vie et son parcours, relatant entre autres les cicatrices de son enfance, ses déboires en tant qu’élève modèle, son appel vers le sacerdoce, ses expériences au séminaire a Paris, son regard sur la société mauricienne, ses choix pour une autre prêtrise mais encore sa création artistique. “ Il était intéressant d’écrire ce livre dans le cadre des 50 ans de prêtrise de Gérard Sullivan qui a marqué ce demi siècle aussi bien par son action pastorale que par sa contribution au monde du spectacle”, fait ressortir l’auteur.