À 28 ans, Harrykrishna Padiachy est le premier Mauricien à faire partie des 41 nouveaux Future Energy Leaders (FEL), récemment sélectionnés par le WEC (World Energy Council) sur un groupe de 351 personnes. Parmi les projets du jeune professionnel, qui dirige une firme de conseil NKH Energy basée à Maurice et une start-up qu’il a récemment fondée à Londres, il y a l’immobilier bas-carbone, soit l’intégration de l’énergie renouvelable dans le secteur immobilier. Selon lui, c’est « une étape très importante dans la transition énergétique car le secteur immobilier compte pour 30% des émissions de carbone au monde ». Il parle, entre autres, de ses projets pour son pays et les PEID.

Vous figurez parmi les 41 nouveaux membres du Future Energy Leaders Programme sélectionnés par le World Energy Council et vous êtes le premier Mauricien à en faire partie. Votre réaction ?
J’ai appris la nouvelle il y a quelques semaines. Je suis très heureux car cela représente une formidable opportunité pour travailler sur la transition énergétique à l’échelle mondiale.

Expliquez-nous le but de ce programme et comment y avez-vous pris part ?
Le WEC est l’organisme mondial de l’Énergie, accrédité par l’ONU et il se focalise surtout sur la transition énergétique. C’est un domaine sur lequel je me concentre depuis plusieurs années. Cela représente donc un tremplin pour moi. Le programme FEL fait partie d’un des divers programmes du WEC et celui-là regroupe des jeunes professionnels de l’énergie jusqu’à 35 ans. Ces derniers font quasiment tout ce que les autres experts du WEC font : des projets de recherche, la création d’outils tels que des index, la création de plateformes, l’organisation de forums internationaux et régionaux… C’est une amie de la fac qui a soumis mon nom. Par la suite, on m’a contacté et j’ai fait une demande tout en donnant des détails sur mon expérience, mes ambitions dans le domaine du futur énergétique ainsi que deux lettres de recommandation par deux personnes qui me connaissent dans le milieu professionnel. Une des questions qu’on m’a posées était sur quel projet je souhaiterais travailler si jamais j’étais élu. J’ai parlé de la décarbonisation. En ce moment, on est un peu axé sur une course vers le net-zéro (Ndlr : lorsque les activités n’entraînent aucun impact net sur les gaz à effets de serre). Cela implique la réduction de l’émission de dioxyde de carbone dans le secteur économique. Comme j’ai de l’expérience dans l’immobilier, c’est quelque chose que je voudrais explorer. Mes objectifs étaient un peu axés sur l’île Maurice et les Petits États insulaires en développement (PEID) qui sont plus vulnérables au changement climatique mais qui ont aussi plus de ressources pour lutter contre ce phénomène.

Un rappel de votre parcours scolaire et universitaire…
Après mes études primaires à la Raoul Rivet Government School, j’ai été au collège Saint Joseph avant de poursuivre mes études supérieures à la Warwick University où j’ai décroché mon Bachelor en économie, politique et sciences internationales. Et plus récemment, j’ai complété mon MBA à l’Université d’Oxford (Saïd Business School). Mes études universitaires étaient assez générales. Je ne voulais pas me spécialiser au tout début de ma carrière. Toutefois, pendant mon Bachelor, j’ai suivi un programme de formation sur le développement durable et par la suite, j’ai orienté ma carrière vers la filière énergétique, notamment en travaillant presque un an dans une firme à Cape Town, dans le secteur de la production d’électricité renouvelable et nucléaire. Cela a été très enrichissant car l’île Maurice est petite comme pays et il n’y a pas beaucoup d’activités en comparaison à des “hubs” mondiaux ou régionaux. Cape Town est le “hub” régional en Afrique dans le secteur de l’énergie, surtout renouvelable. La seule centrale nucléaire en Afrique se trouve dans le Cap Occidental. Vu que le Cap Occidental a toutes les conditions climatiques nécessaires pour les énergies renouvelables, il y a beaucoup d’activités économiques et de recherches qui se déroulent dans cette partie du monde. La firme pour laquelle je travaillais est une filiale d’une multinationale française. J’ai donc eu l’occasion de collaborer à des projets panafricains.

Qu’est-ce qui vous a poussé vers cette filière ?
Comme Maurice est un des pays les plus vulnérables au changement climatique – petit à petit, on peut constater les dégâts que cela engendre : rétrécissement de nos plages, les “flash floods”, etc. – j’ai pris conscience de cette crise.

Quelle est à présent votre mission en tant que FEL ?
La Covid-19 a changé les données. On a formé un Covid Working Group, un groupe de réflexion, avec certains membres du WEC. Le groupe a créé un “scanner tool” pour détecter toutes les données transmises dans les médias pour savoir dans quelle direction le secteur bouge. Est-ce qu’on bougera davantage vers la transition verte ou reculera-t-on ? On formule des scénarios post-pandémiques à des fins de planification. C’est davantage un travail d’analyse de données qui se fait actuellement. Par la suite, on travaillera sur des projets de recherche et la dissémination des informations que nous aurons récoltées de divers groupes : la société civile, les industries, les Ong, les gouvernements…

Le monde a été sévèrement affecté par la Covid-19. Quelle leçon tirer sur le plan du développement durable ?
Je donnerai mon opinion personnelle. J’ai l’impression que les réactions ont été très éparses au niveau mondial. Il y a, par exemple, certains pays qui sont entrés dans une phase de pause et qui se concentrent à améliorer leur autonomie énergétique. Cela passe par un retour en arrière avec le charbon comme source principale. En revanche, d’autres comme l’Union européenne, se servent de cette crise pour bouger vers un avenir plus vert. L’UE a alloué beaucoup de ressources financières pour des projets de “sustainable recovery”. Il y a la Corée du Sud aussi qui a suivi cette voie. Il n’y a donc pas une tendance uniforme. Il y a deux courants. Un qui tend vers la transition énergétique et l’autre qui tend vers l’autonomie énergétique avec un retour aux sources traditionnelles d’énergie.

Avez-vous déjà des idées de ce que vous souhaiteriez entreprendre comme projets pour votre pays ou pour la région ?
Un des projets dont j’ai déjà discuté avec le WEC est l’immobilier bas carbone, c’est-à-dire comment réduire l’intensité des émissions de carbone des projets immobiliers, soit l’intégration de l’énergie renouvelable dans le secteur immobilier. L’exemple le plus commun, c’est l’installation de panneaux solaires sur le toit des bâtiments. C’est une étape très importante dans la transition énergétique car le secteur immobilier compte pour 30% des émissions de carbone au monde. Par rapport au secteur énergétique, je pense que Maurice a un très grand potentiel car on a toutes les conditions climatiques pour bouger vers la transition verte. On a la force des vagues, le soleil, la force éolienne. C’est juste que les ressources financières font défaut. C’est quelque chose que je voudrais explorer pour l’île : comment diriger une partie des ressources mondiales vers Maurice et les PEID en général en vue d’accélérer leur transition énergétique. C’est là en effet que le bât blesse. On est une petite économie. On n’est un peu exclu des grands projets de recherche et de développement, des mécanismes de financement.

Quelles sont vos ambitions professionnelles ? Vous êtes Managing Director de NKH Energy…
C’est une entreprise de conseil basée à Maurice dans le secteur des “clean technologies”. Je viens aussi de fonder une start-up dans l’Asset Management qui se concentre sur l’immobilier bas carbone. C’est une firme qui est basée à Londres, qui est un peu le “hub” européen de la finance, notamment la “green finance”. C’est ce qu’on veut faire : diriger une partie de ces ressources financières vers l’Afrique.

Quels sont les défis qui guettent Maurice en matière d’énergie et du développement durable ?

Le plus grand défi est le manque de finances qui affecte le pays. Il y a beaucoup de choses qui se font à l’étranger comme l’“energy storage”. Le gros problème avec les énergies renouvelables, c’est que la plupart de ces énergies sont intermittentes. On ne peut avoir de l’énergie solaire 24h/24 sans le stockage d’énergie. On ne dispose pas assez d’espace pour de tels projets. Un des soucis, donc, est de voir comment mobiliser ces ressources. Au niveau mondial, beaucoup a été fait en matière énergétique. Il faut juste voir comment avoir ces ressources pour changer la donne au niveau de l’île. Par exemple, au niveau des batteries, on peut faire beaucoup mais elles coûtent cher. Sur le plan de la libéralisation énergétique, il y a encore certaines choses qui peuvent être faites. En ce moment, c’est le CEB qui a le monopole de la distribution énergétique. On a commencé par la libéralisation de la production de l’électricité mais côté distribution, c’est seulement le CEB. Si on pouvait envisager une distribution plus ouverte, beaucoup de choses pourraient être faites. Beaucoup de firmes, par exemple, souhaiteraient développer leur propre centrale solaire pour leur bâtiment et d’autres projets immobiliers mais puisqu’il y a un monopole dans ce domaine, cela ralentit les choses. Les autorités devraient réfléchir à un moyen pour que tous les acteurs du public comme du privé puissent avoir leur part du gâteau tout en promouvant cette transition énergétique.

Qu’est-ce qui vous choque le plus dans ce domaine à Maurice et dans le monde ?
J’apprécie le changement de “mindset”, que ce soit dans la population et dans le secteur public. À Maurice, il y a un certain mouvement vers la transition énergétique. Il y a la Mauritius Renewable Energy Agency et l’Utilities Regulation Authority. Mais il reste beaucoup à faire par rapport aux objectifs de l’Accord de Paris, notamment sur l’énergie verte. Que ce soit à Maurice ou à l’échelle mondiale, il y a beaucoup à faire pour rester dans les normes et pour atténuer le réchauffement climatique.

On voit de plus en plus de jeunes ambassadeurs comme Greta Thunberg sensibiliser au problème du réchauffement climatique. Qu’est-ce que cet élan vous inspire ?
Cela reflète justement le changement de “mindset”. Cela aurait été assez singulier il y a vingt ans d’entendre un jeune de 17 ans parler avec autant de passion du changement climatique… Au niveau de la prise de conscience du problème, on a fait beaucoup de progrès mais au niveau de la mise en œuvre des stratégies, c’est là que le bât blesse. Il y a le problème de déficit de ressources pour les pays en voie de développement. Il y a aussi l’“established energy players” qui ont des intérêts à défendre, ce qui cause des frictions au niveau de cette transition énergétique. Il y a plusieurs firmes qui ont commencé à se focaliser sur la transition verte, mais il reste beaucoup à faire au niveau des “mainstream players”.

Quelle est votre observation de la situation sur plan local ?
Pour être franc, notre mix énergétique est encore dominé par des combustibles fossiles. Je crois qu’en 2017, les énergies renouvelables étaient encore à 15-20% et c’est le charbon qui se taille la part du lion. Ce qui n’est pas idéal pour l’île. Mais une fois de plus, il y a une prise de conscience. Certains groupes traditionnels commencent à explorer des voies alternatives au charbon comme la biomasse. Certains groupes sucriers ont commencé à utiliser la paille de la canne à la place du charbon. C’est déjà un pas vers cette transition. Mais beaucoup de choses peuvent encore être faites. Il y a aussi ce problème de finances au niveau du secteur public. Dans les pays développés, les entreprises bénéficient de subsides.

Quels sont vos rêves pour votre pays ?
Un avenir avec 100% d’énergies renouvelables. C’est un objectif un peu ambitieux car on est un petit pays avec pas beaucoup de ressources. Mais si on a la volonté, on peut avancer loin dans cette transition car on a beaucoup de compétences à Maurice. C’est juste au niveau des ressources qu’on est limités.